Je donne mon second concert.--La symphonie fantastique.--Liszt
vient me voir.--Commencement de notre liaison.--Les
critiques parisiens.--Mot de Cherubini.--Je pars
pour l'Italie.
Malgré les pressantes sollicitations que j'adressai au ministre de
l'intérieur pour qu'il me dispensât du voyage d'Italie, auquel ma
qualité de lauréat de l'Institut m'obligeait, je dus me préparer à
partir pour Rome.
Je ne voulus pourtant pas quitter Paris sans reproduire en public ma
cantate de _Sardanapale_, dont le finale avait été abîmé à la
distribution des prix de l'Institut. J'organisai, en conséquence, un
concert au Conservatoire, où cette oeuvre académique figura à côté de la
symphonie fantastique qu'on n'avait pas encore entendue. Habeneck se
chargea de diriger ce concert dont tous les exécutants, avec une bonne
grâce dont je ne saurais trop les remercier, me prêtèrent une troisième
fois leur concours gratuitement.
Ce fut la veille de ce jour que Liszt vint me voir. Nous ne nous
connaissions pas encore. Je lui parlai du _Faust_ de Goethe, qu'il
m'avoua n'avoir pas lu, et pour lequel il se passionna autant que moi
bientôt après. Nous éprouvions une vive sympathie l'un pour l'autre, et
depuis lors notre liaison n'a fait que se resserrer et se consolider.
Il assista à ce concert où il se fit remarquer de tout l'auditoire par
ses applaudissements et ses enthousiastes démonstrations.
L'exécution ne fut pas irréprochable sans doute, ce n'était pas avec
deux répétitions seulement qu'on pouvait en obtenir une parfaite pour
des oeuvres aussi compliquées. L'ensemble toutefois fut suffisant pour en
laisser apercevoir les traits principaux. Trois morceaux de la
symphonie, _le Bal_, _la Marche au supplice_ et _le Sabbat_, firent une
grande sensation. La _Marche au supplice_ surtout bouleversa la salle.
La _Scène aux champs_ ne produisit aucun effet. Elle ressemblait peu, il
est vrai, à ce qu'elle est aujourd'hui. Je pris aussitôt la résolution
de la récrire, et F. Hiller, qui était alors à Paris, me donna à cet
égard d'excellents conseils dont j'ai tâché de profiter.
La cantate fut bien rendue; l'incendie s'alluma, l'écroulement eut lieu;
le succès fut très-grand. Quelques jours après, les aristarques de la
presse se prononcèrent, les uns pour, les autres contre moi, avec
passion. Mais les reproches que me faisait la critique hostile, au lieu
de porter sur les défauts évidents des deux ouvrages entendus dans ce
concert, défauts très-graves et que j'ai corrigés dans la symphonie,
avec tout le soin dont je suis capable en retravaillant ma partition
pendant plusieurs années, ces reproches, dis-je, tombaient presque tous
à faux. Ils s'adressaient tantôt à des idées absurdes qu'on me supposait
et que _je n'eus jamais_, tantôt à la rudesse de certaines modulations
qui _n'existaient pas_, à l'inobservance systématique de certaines
règles fondamentales de l'art que _j'avais religieusement observées_ et
à l'absence de certaines formes musicales qui étaient _seules employées_
dans les passages où on en niait la présence. Au reste, je dois
l'avouer, mes partisans m'ont aussi bien souvent attribué des intentions
que je n'ai jamais eues, et parfaitement ridicules. Ce que la critique
française a dépensé, depuis cette époque, à exalter ou à déchirer mes
oeuvres, de non sens, de folies, de systèmes extravagants, de sottise et
d'aveuglement, passe toute croyance. Deux ou trois hommes seulement ont
tout d'abord parlé de moi avec une sage et intelligente réserve. Mais
les critiques clairvoyants, doués de savoir, de sensibilité,
d'imagination et d'impartialité, capables de me juger sainement, de bien
apprécier la portée de mes tentatives et la direction de mon esprit, ne
sont pas aujourd'hui faciles à trouver. En tous cas ils n'existaient pas
dans les premières années de ma carrière; les exécutions rares et fort
imparfaites de mes essais leur eussent d'ailleurs laissé beaucoup à
deviner.
Tout ce qu'il y avait alors à Paris de jeunes gens doués d'un peu de
culture musicale et de ce sixième sens qu'on nomme le sens artiste,
musiciens ou non, me comprenait mieux et plus vite que ces froids
prosateurs pleins de vanité et d'une ignorance prétentieuse. Les
professeurs de musique dont les oeuvres-bornes étaient rudement heurtées
et écornées par quelques-unes des formes de mon style, commencèrent à me
prendre en horreur. Mon impiété à l'égard de certaines croyances
scolastiques surtout les exaspérait. Et Dieu sait s'il y a quelque chose
de plus violent et de plus acharné qu'un pareil fanatisme. On juge de la
colère que devaient causer à Cherubini ces questions hétérodoxes,
soulevées à mon sujet, et tout ce bruit dont j'étais la cause. Ses
affidés lui avaient rendu compte de la dernière répétition de
l'_abominable_ symphonie; le lendemain, il passait devant la porte de la
salle des concerts au moment où le public y entrait, quand quelqu'un
l'arrêtant, lui dit: «Eh bien, monsieur Cherubini, vous ne venez pas
entendre la nouvelle composition de Berlioz?--Zé n'ai pas besoin
d'aller savoir comment _il né faut pas faire_!» répondit-il, avec l'air
d'un chat auquel on veut faire avaler de la moutarde. Ce fut bien pis,
après le succès du concert: il semblait qu'il _eût avalé_ la moutarde;
il ne parlait plus, il éternuait. Au bout de quelques jours, il me fit
appeler: «Vous allez partir pour l'Italie, me dit-il?--Oui,
monsieur.--On va vous effacer des rézistres du Conservatoire, vos études
sont terminées. Mais il mé semble qué, qué, qué, vous deviez venir mé
faire une visite. On-on-on-on né sort pas d'ici comme d'une
écurie!...»--Je fus sur le point de répondre: «Pourquoi non? puisqu'on
nous y traite comme des chevaux!» mais j'eus le bon sens de me contenir
et d'assurer même à notre aimable directeur que je n'avais point eu la
pensée de quitter Paris sans venir prendre congé de lui et le remercier
de ses bontés.
Il fallut donc, bon gré mal gré, me diriger vers l'académie de Rome, où
je devais avoir le loisir d'oublier les gracieusetés du bon Cherubini,
les coups de lance à fer émoulu du _chevalier français_ Boïeldieu, les
grotesques dissertations des feuilletonistes, les chaleureuses
démonstrations de mes amis, les invectives de mes ennemis, et le monde
musical et même la musique.
Cette institution eut sans doute, dans le principe, un but d'utilité
pour l'art et les artistes. Il ne m'appartient pas de juger jusqu'à quel
point les intentions du fondateur ont été remplies à l'égard des
peintres, sculpteurs, graveurs et architectes; quant aux musiciens, le
voyage d'Italie, favorable au développement de leur imagination par le
trésor de poésie que la nature, l'art et les souvenirs étalent à l'envi
sous leurs pas, est au moins inutile sous le rapport des études
spéciales qu'ils y peuvent faire. Mais le fait ressortira plus évident
du tableau fidèle de la vie que mènent à Rome les artistes français.
Avant de s'y rendre, les cinq ou six nouveaux lauréats se réunissent
pour combiner ensemble les arrangements du grand voyage qui se fait
d'ordinaire en commun. Un _voiturin_ se charge, moyennant une somme
assez modique, de faire parvenir en Italie sa cargaison de grands
hommes, en les entassant dans une lourde carriole, ni plus, ni moins que
des bourgeois du marais. Comme il ne change jamais de chevaux, il lui
faut beaucoup de temps pour traverser la France, passer les Alpes, et
parvenir dans les États-Romains; mais ce voyage à petites journées doit
être fécond en incidents pour une demi-douzaine de jeunes voyageurs,
dont l'esprit, à cette époque, est loin d'être tourné à la mélancolie.
Si j'en parle sous la forme dubitative, c'est que je ne l'ai pas fait
ainsi moi-même; diverses circonstances me retinrent à Paris, après la
cérémonie auguste de mon couronnement, jusqu'au milieu de janvier; et
après être allé passer quelques semaines à la Côte-Saint-André, où mes
parents, tout fiers de la palme académique que je venais d'obtenir, me
firent le meilleur accueil, je m'acheminai vers l'Italie, seul et assez
triste.