Apparition de Beethoven au Conservatoire.--Réserve haineuse
des maîtres français.--Impression produite par la
symphonie en _ut_ mineur sur Lesueur.--Persistance de
celui-ci dans son opinion systématique.
Les coups de tonnerre se succèdent quelquefois dans la vie de l'artiste,
aussi rapidement que dans ces grandes tempêtes, où les nues gorgées de
fluide électrique semblent se renvoyer la foudre et souffler l'ouragan.
Je venais d'apercevoir en deux apparitions Shakespeare et Weber;
aussitôt, à un autre point de l'horizon, je vis se lever l'immense
Beethoven. La secousse que j'en reçus fut presque comparable à celle que
m'avait donnée Shakespeare. Il m'ouvrait un monde nouveau en musique,
comme le poëte m'avait dévoilé un nouvel univers en poésie.
La société des concerts du Conservatoire venait de se former, sous la
direction active et passionnée d'Habeneck. Malgré les graves erreurs de
cet artiste et ses négligences à l'égard du grand maître qu'il adorait,
il faut reconnaître ses bonnes intentions, son habileté même, et lui
rendre la justice de dire qu'à lui seul est due la glorieuse
popularisation des oeuvres de Beethoven à Paris. Pour parvenir à fonder
la belle institution célèbre aujourd'hui dans le monde civilisé tout
entier, il eut bien des efforts à faire; il eut à échauffer de son
ardeur un grand nombre de musiciens dont l'indifférence devenait
hostile, quand on leur faisait envisager dans l'avenir de nombreuses
répétitions et des travaux aussi fatigants que peu lucratifs, pour
parvenir à une bonne exécution de ces oeuvres alors connues seulement par
leurs excentriques difficultés.
Il eut à lutter aussi, et ce ne fut pas la moindre de ses peines, contre
l'opposition sourde, le blâme plus ou moins déguisé, l'ironie et les
réticences des compositeurs français et italiens, fort peu ravis de voir
ériger un temple à un Allemand dont ils considéraient les compositions
comme des monstruosités, redoutables néanmoins pour eux et leur école.
Que d'abominables sottises j'ai entendu dire aux uns et aux autres sur
ces merveilles de savoir et d'inspiration.
Mon maître, Lesueur, homme honnête pourtant, exempt de fiel et de
jalousie, aimant son art, mais dévoué à ces dogmes musicaux que j'ose
appeler des préjugés et des folies, laissa échapper à ce sujet un mot
caractéristique. Bien qu'il vécût assez retiré et absorbé dans ses
travaux, la rumeur produite dans le monde musical de Paris par les
premiers concerts du Conservatoire et les symphonies de Beethoven était
rapidement parvenue jusqu'à lui. Il s'en étonna d'autant plus, qu'avec
la plupart de ses confrères de l'Institut, il regardait la musique
instrumentale comme un genre inférieur, une partie de l'art estimable
mais d'une valeur médiocre, et qu'à son avis Haydn et Mozart en avaient
posé les bornes qui ne pouvaient être dépassées.
À l'exemple donc de Berton, qui regardait en pitié toute la moderne
école allemande,--de Boïeldieu, qui ne savait trop ce qu'il en fallait
penser et manifestait une surprise enfantine aux moindres combinaisons
harmoniques s'éloignant tant soit peu des trois accords qu'il avait
plaqués toute sa vie,--à l'exemple de Cherubini, qui concentrait sa bile
et n'osait la répandre sur un maître dont les succès l'irritaient
profondément et sapaient l'édifice de ses théories les plus chères,--de
Paër qui, avec son astuce italienne, racontait sur Beethoven qu'il avait
connu, disait-il, des anecdotes plus ou moins défavorables à ce grand
homme et flatteuses pour le narrateur,--de Catel, qui boudait la musique
et s'intéressait uniquement à son jardin et à son bois de rosiers,--de
Kreutzer enfin, qui partageait l'insolent dédain de Berton pour tout ce
qui nous venait d'outre-Rhin; comme tous ces maîtres, Lesueur, malgré la
fièvre d'admiration dont il voyait possédés les artistes en général, et
moi en particulier, Lesueur se taisait, faisait le sourd et s'abstenait
soigneusement d'assister aux concerts du Conservatoire. Il eût fallu, en
y allant, s'y former une opinion sur Beethoven, l'exprimer, être témoin
du furieux enthousiasme qu'il excitait et c'est ce que Lesueur, sans se
l'avouer, ne voulait point. Je fis tant, néanmoins, je lui parlai de
telle sorte de l'obligation où il était de connaître et d'apprécier
personnellement un fait aussi considérable que l'avènement dans notre
art de ce nouveau style, de ces formes colossales, qu'il consentit à se
laisser entraîner au Conservatoire un jour où l'on y exécutait la
symphonie en _ut mineur_ de Beethoven. Il voulut l'entendre
consciencieusement et sans distractions d'aucune espèce. Il alla se
placer seul au fond d'une loge de rez-de-chaussée occupée par des
inconnus et me renvoya. Quand la symphonie fut terminée, je descendis de
l'étage supérieur où je me trouvais pour aller savoir de Lesueur ce
qu'il avait éprouvé et ce qu'il pensait de cette production
extraordinaire.
Je le rencontrai dans un couloir; il était très-rouge et marchait à
grands pas: «Eh bien, cher maître, lui dis-je?...--Ouf! je sors, j'ai
besoin d'air. C'est inouï! c'est merveilleux! cela m'a tellement ému,
troublé, bouleversé, qu'en sortant de ma loge et voulant remettre mon
chapeau, j'ai cru que je ne pourrais plus _retrouver ma tête_!
Laissez-moi seul. À demain...»
Je triomphais. Le lendemain je m'empressai de l'aller voir. La
conversation s'établit de prime abord sur le chef-d'oeuvre qui nous avait
si violemment agités. Lesueur me laissa parler pendant quelque temps,
approuvant d'un air contraint mes exclamations admiratives. Mais il
était aisé de voir que je n'avais plus pour interlocuteur l'homme de la
veille et que ce sujet d'entretien lui était pénible. Je continuai
pourtant, jusqu'à ce que Lesueur, à qui je venais d'arracher un nouvel
aveu de sa profonde émotion en écoutant la symphonie de Beethoven, dit
en secouant la tête et avec un singulier sourire: «C'est égal, il ne
faut pas faire de la musique comme celle-là.»--Ce à quoi je répondis:
«Soyez tranquille, cher maître, on n'en fera pas beaucoup.»
Pauvre nature humaine!... pauvre maître!... Il y a dans ce mot
paraphrasé par tant d'autres hommes en mainte circonstance semblable, de
l'entêtement, du regret, la terreur de l'inconnu, de l'envie, et un aveu
implicite d'impuissance. Car dire: Il ne faut pas faire de la musique
comme celle-là, quand on a été forcé d'en subir le pouvoir et d'en
reconnaître la beauté, c'est bien déclarer qu'on se gardera soi-même
d'en écrire de pareille, mais parce qu'on sent qu'on ne le pourrait pas
si on le voulait.
Haydn en avait déjà dit autant de ce même Beethoven, qu'il s'obstinait à
appeler seulement _un grand pianiste_.
Grétry a écrit d'ineptes aphorismes de la même nature sur Mozart qui,
disait-il, avait placé _la statue dans l'orchestre et le piédestal sur
la scène_.
Handel prétendait _que son cuisinier était plus musicien_ que Gluck.
Rossini dit, en parlant de la musique de Weber _qu'elle lui donne la
colique_.
Quant à Handel et à Rossini, leur éloignement pour Gluck et pour Weber
ne doit pas être attribué aux même motifs; la cause en est, je crois,
dans l'impossibilité où ces deux hommes de ventre se sont trouvés de
comprendre les deux hommes de coeur. Mais la haine qu'excita Spontini
pendant si longtemps dans toute l'école française acharnée contre lui,
et chez la plupart des musiciens italiens, fut bien certainement due à
ce sentiment complexe dont je parlais tout à l'heure, sentiment
misérable et ridicule, si admirablement stigmatisé par La Fontaine dans
sa fable: _Le Renard et les raisins_.
Cette obstination de Lesueur à lutter contre l'évidence et ses propres
impressions acheva de me faire reconnaître le néant des doctrines qu'il
s'était efforcé de m'inculquer; et je quittai brusquement la vieille
grande route pour prendre ma course par monts et par vaux à travers les
bois et les champs. Je dissimulai pourtant de mon mieux, et Lesueur ne
s'aperçut de mon _infidélité_ que beaucoup plus tard, en entendant mes
nouvelles compositions que je m'étais gardé de lui montrer.
Je reviendrai sur la société des concerts et sur Habeneck, quand j'aurai
à parler de mes relations avec cet habile, mais incomplet et capricieux
chef d'orchestre.