Londres, 21 mars 1848.
On a imprimé, et on imprime encore de temps en temps à mon sujet des
notices biographiques si pleines d'inexactitudes et d'erreurs, que
l'idée m'est enfin venue d'écrire moi-même ce qui, dans ma vie
laborieuse et agitée, me paraît susceptible de quelque intérêt pour les
amis de l'art. Cette étude rétrospective me fournira en outre l'occasion
de donner des notions exactes sur les difficultés que présente, à notre
époque, la carrière des compositeurs, et d'offrir à ceux-ci quelques
enseignements utiles.
Déjà un livre que j'ai publié il y a plusieurs années, et dont l'édition
est épuisée, contenait avec des nouvelles et des fragments de critique
musicale, le récit d'une partie de mes voyages. De bienveillants esprits
ont souhaité quelquefois me voir remanier et compléter ces notes sans
ordre.
Si j'ai tort de céder aujourd'hui à ce désir amical, ce n'est pas, au
moins, que je m'abuse sur l'importance d'un pareil travail. Le public
s'inquiète peu, je n'en saurais douter, de ce que je puis avoir fait,
senti ou pensé. Mais un petit nombre d'artistes et d'amateurs de musique
s'étant montrés pourtant curieux de le savoir, encore vaut-il mieux leur
dire le vrai que de leur laisser croire le faux. Je n'ai pas la moindre
velléité non plus de _me présenter devant Dieu mon livre à la main_ en
me _déclarant le meilleur des hommes_, ni d'écrire des _confessions_. Je
ne dirai que ce qu'il me plaira de dire; et si le lecteur me refuse son
absolution, il faudra qu'il soit d'une sévérité peu orthodoxe, car je
n'avouerai que les péchés véniels.
Mais, finissons ce préambule. Le temps me presse. La République passe en
ce moment son rouleau de bronze sur toute l'Europe; l'art musical, qui
depuis si longtemps partout se traînait mourant, est bien mort à cette
heure; on va l'ensevelir, ou plutôt le jeter à la voirie. Il n'y a plus
de France, plus d'Allemagne pour moi. La Russie est trop loin, je ne
puis y retourner. L'Angleterre, depuis que je l'habite, a exercé à mon
égard une noble et cordiale hospitalité. Mais voici, aux premières
secousses du tremblement de trônes qui bouleverse le continent, des
essaims d'artistes effarés accourant de tous les points de l'horizon
chercher un asile chez elle, comme les oiseaux marins se réfugient à
terre aux approches des grandes tempêtes de l'Océan. La métropole
britannique pourra-t-elle suffire à la subsistance de tant d'exilés?
Voudra-t-elle prêter l'oreille à leurs chants attristés au milieu des
clameurs orgueilleuses des peuples voisins qui se couronnent rois?
l'exemple ne la tentera-t-il pas? _Jam proximus ardet Ucalegon!..._ Qui
sait ce que je serai devenu dans quelques mois?... je n'ai point de
ressources assurées pour moi et les miens... Employons donc les minutes;
dussé-je imiter bientôt la stoïque résignation de ces Indiens du
Niagara, qui, après d'intrépides efforts pour lutter contre le fleuve,
en reconnaissent l'inutilité, s'abandonnent enfin au courant, regardent
d'un oeil ferme le court espace qui les sépare de l'abîme, et chantent,
jusqu'au moment où saisis par la cataracte, ils tourbillonnent avec le
fleuve dans l'infini.