AOUT [ET SEPTEMBRE] 1792

_Affaire des prisonniers d'État accusés du crime de lèse-nation, détenus

à Orléans. Je suis chargé de les transférer à Saumur. Leur massacre à

Versailles_[81].

[Note 81: Présenter l'état des choses à Orléans, la conduite des

prisonniers, la vénalité des trames (_sic_), les perfidies du tribunal.

Un membre du tribunal m'en avertit. L'effet que cela produit sur

l'esprit du peuple. (_Indication marginale de Fournier._)]

Quelques jours après le 10, tout Paris se mit en effervescence à

l'occasion des prisonniers d'Orléans[82]. Que signifie, disait-on, la

détention de tous ces conspirateurs en chef qui n'ont cessé d'insulter à

la nation, en transformant leur prison en une maison de plaisirs et de

festins continuels[83]? Que signifie cette Haute-Cour nationale[84] qui

n'a encore jugé aucun d'eux et qui coûte immensément à l'État? Bientôt

l'opinion générale se résume sur cet article et il est décidé à

l'unanimité qu'une partie de la garde nationale parisienne se rendra à

Orléans et qu'elle ramènera les prisonniers à Paris[85].

[Note 82: Il y avait alors, à Orléans, cinquante-trois prisonniers,

parmi lesquels: Claude Delessart, ancien ministre des affaires

étrangères, décrété d'accusation le 10 mars 1792, pour avoir perfidement

caché la vérité à l'Assemblée, etc.;--de Cosse-Brissac, commandant de la

garde du roi, décrété le 29 mai 1792;--d'Abancourt, ministre de la

guerre dans les derniers jours de la royauté, qui, malgré le décret de

la Législative, avait retenu à Paris une partie des Suisses, décrété le

10 août 1792, au soir;--le juge de paix Larivière, décrété le 20 mai

1792: il avait lancé un mandat d'amener contre les trois députés Merlin,

Chabot et Basire, comme complices de Carra, que MM. Bertrand de

Moleville et Montmorin poursuivaient pour avoir dénoncé le _Comité

autrichien_;--des officiers et des citoyens de Perpignan décrétés le 3

janvier 1792 pour avoir, au commencement de décembre 1791, conspiré de

livrer la citadelle aux Espagnols.]

[Note 83: On sait qu'à l'aide de la protection de la Cour, les

conspirateurs détenus à Orléans se flattaient tellement de l'impunité

qu'ils ne songeaient qu'à se divertir et donnaient à toute la nation le

scandale de l'établissement d'une salle de spectacle, d'un jeu de paume

dans l'intérieur de la prison. Et la Haute-Cour, dont chaque membre

coûtait à l'Etat 18 francs par jour, pour ne point les distraire de tous

ces plaisirs, n'instruisait le procès d'aucun d'eux. O patrie, par quels

hommes tu es servie! (_Note de Fournier._)]

[Note 84: La loi du 10-15 mai 1791 avait établi une Haute-Cour

nationale, qui connaîtrait de tous les crimes et délits dont le Corps

législatif se serait porté accusateur et qui ne devait se former que

quand le Corps législatif aurait porté un décret d'accusation. Elle

devait se réunir à quinze lieues au moins du siège du Corps législatif.

La loi du 20-27 juin 1792 en fixa définitivement l'emplacement dans la

maison des Ursulines à Orléans. La Haute-Cour était composée d'un haut

jury et de quatre grands juges tirés au sort parmi les membres du

tribunal de cassation. Les quatre grands juges devaient diriger

l'instruction et appliquer la loi, après la décision du haut jury sur le

fait. Le haut jury devait être composé de 24 membres, membres pris sur

une liste de 166 hauts jurés, élus par les assemblées électorales, à

raison de deux par département. Quand le Corps législatif rendrait un

décret d'accusation, il nommerait deux de ses membres qui, sous le titre

de grands procurateurs de la nation, «feraient auprès de la Haute-Cour,

la poursuite de l'accusation.» Le décret du 14 mai 1792 confia les

fonctions de commissaire du roi près la Haute-Cour au commissaire du roi

près le tribunal du district d'Orléans. La Haute-Cour elle-même avait

été mise en activité par le décret du 21 novembre 1791.--Un décret du 25

septembre 1792 la supprima.--Sur le massacre des prisonniers d'Orléans,

on consultera surtout: _Les prisonniers d'Orléans, épisode

révolutionnaire_, extrait de la _Revue d'Alsace_, par Paul Huet,

conseiller à la cour impériale de Colmar. S.l.n.d., in-8 de 50 pages.

Réimprimé avec quelques changements sous ce titre: _Les massacres à

Versailles en 1792_, par Paul Huet, Paris, 1869, in-8 de 53

pages.--Mortimer-Ternaux, _Histoire de la Terreur_, t. III.--Le Dr

Robinet, _Danton, mémoire sur sa vie privée_; Paris, 1884, in-8.--A.

Dubost, _Danton et les massacres de septembre_; Paris, s.d.

in-8.--_Mémoires sur les journées de septembre 1792_; Paris, Didot,

1858, in-12.]

[Note 85: Dans le mémoire qu'il publia en l'an VIII, Fournier dit que,

le 23 août 1792, un des hauts jurés, Barras, vint à Paris pour provoquer

l'envoi à Orléans d'une force armée qui empêcherait l'enlèvement des

prisonniers. Le 24 août, Fournier lui-même adressa à la Commune une

pétition dans ce sens. Le 26, elle arrêta l'envoi à Orléans d'une force

armée de 500 hommes.]

En même temps ce fut sur moi que tout le peuple jeta les yeux pour

déférer (_sic_) le commandement de cette expédition.

Ce n'était point assez d'être honoré du choix du peuple: il me fallait

encore l'assentiment des autorités constituées. Je me rends à la Commune

de Paris où je dis au Conseil général que j'aurais besoin de pouvoirs

pour une expédition importante, mais dont la réussite dépend de ce

qu'elle restera secrète, [c'est] pourquoi je ne peux pas la communiquer

en public.

Des commissaires sont nommés pour recevoir ma déclaration. Le Conseil

général, de concert avec le général Santerre, m'expédie aussitôt un

pouvoir à l'effet de me faire délivrer tout ce dont j'aurai besoin pour

mon expédition. Santerre, pour ses grands services à la chose publique,

avait dès lors tous pouvoirs à la Commune. C'est lui qu'elle chargea de

me donner toutes les autorisations nécessaires pour cette expédition

d'Orléans.

Je fis part à Santerre qu'il me faudrait des munitions, des canons, et

en même temps le pouvoir de faire des bons en cas de besoin. Santerre

ordonna le tout et même il me chargea d'aller trouver le Conseil général

pour demander au moins un millier de louis pour cette expédition.

En ayant parlé à quelques membres, ils me renvoyèrent à Santerre en me

disant de faire avec lui tout ce que je jugerais à propos, et que tout

ce que je ferais serait trouvé bien fait. Sur cette réponse, Santerre

m'autorisa à faire des bons[86] partout où le cas l'exigerait, sans

limites et sans bornes.

[Note 86: La Commune avait envoyé à Santerre deux commissaires pour

l'autoriser à m'autoriser pour tout ce qui serait nécessaire. (_Note de

Fournier._)]

C'est ainsi que je suis parti de Paris avec ma troupe, et que,

nonobstant les autorisations que je viens de rappeler, j'ai payé partout

de mes propres deniers jusqu'à l'époque de l'incident qui va suivre.

Nous partions de Longjumeau le ...[87], lorsque du Bail, Bourdon [de] la

Crosnière et Tallien, aujourd'hui députés à la Convention, y sont

arrivés à quatre heures du matin en qualité de commissaires du pouvoir

exécutif. Ils venaient m'annoncer que mon départ avait provoqué un

décret de l'Assemblée nationale par lequel il était ordonné que les

prisonniers d'Orléans fussent jugés sur-le-champ[88], qu'ils venaient en

conséquence me notifier de rétrograder, parce que la translation n'était

plus nécessaire.

[Note 87: La date a été laissée en blanc.]

[Note 88: Le 23 août 1792, la Commune de Paris s'était présentée à la

barre de l'Assemblée législative et avait renouvelé une pétition de la

section du Finistère, qui demandait: 1° la suppression de la Haute-Cour:

2° la translation des prisonniers à Paris pour y être jugés par une Cour

martiale. Sinon, le peuple se ferait justice lui-même. Les grands juges

d'Orléans expliquèrent leurs retards en faisant remarquer que, le

commissaire du roi ayant été suspendu par suite du 10 août, la

Haute-Cour ne pouvait pas fonctionner en son absence. Le 25 août, la

commission extraordinaire de l'Assemblée législative, par l'organe de

Gensonné, proposa et fit rendre un décret qui ordonnait le

renouvellement des hauts jurés par les assemblées électorales qui

allaient nommer la Convention, mais maintenait provisoirement les jurés

actuels et édictait des mesures pour que les accusés fussent jugés

promptement. Le dernier article du décret chargeait le ministre de la

justice d'envoyer à Orléans deux commissaires pour s'assurer de l'état

des procédures instruites par la Haute-Cour, de l'état des prisons et

des précautions prises pour la sûreté des prisonniers. Danton nomma à

cet effet Léonard Bourdon et du Bail.]

Quelle secrète intrigue, quelle protection particulière, quel vif

intérêt pour les conspirateurs avaient pu faire décider cette démarche?

Voilà de ces circonstances que le public n'a pas sues et qui pouvaient

être capables de faire fortement soupçonner les intentions du nouveau

pouvoir exécutif.

Comment! on se flattait de pouvoir faire juger sur le champ tous ces

traîtres à la patrie par ces mêmes magistrats qui n'avaient point voulu

jusqu'alors les juger! Il leur fallait donc une recommandation, une

injonction particulière; il leur en avait donc été donné une pour rester

inertes; on en était donc instruit! Tout ceci prêtait à mille

conjectures de défiance différentes les unes des autres, etc.

Je demandai aux commissaires leurs pouvoirs avant que d'accéder à ce

qu'ils proposaient. Ils firent connaître leur mission en présence de la

troupe assemblée. Mais alors tous les citoyens, qui ne démêlaient dans

cette mesure qu'un moyen, disaient-ils, de sauver bien vite les

coupables, se mirent à crier: «Nous sommes partis de Paris pour aller à

Orléans; ainsi c'est à Orléans qu'il faut aller, et si Fournier, que

nous n'avons nommé notre général que pour nous y conduire, s'y refuse,

il n'y a qu'à lui abattre la tête».

J'apaisai cet orage en disant à la troupe que je savais ne point

commander des esclaves, que je ne ferais rien sans avoir bien consulté

tous mes camarades, et que dès lors je leur demandais s'il ne leur

serait pas agréable que je présentasse en leur nom à tous une pétition à

l'Assemblée, laquelle je me chargeais de porter moi-même.

Le résultat de la délibération fut de nommer deux commissaires avec moi

pour aller à l'Assemblée nationale; que cependant la troupe continuerait

sa route pour Orléans et que, si le général ne venait pas la rejoindre,

il lui en coûterait la tête.

J'observe que Tallien était l'un des deux commissaires dont je viens de

parler et que, voyageant dans la même voiture pour revenir à Paris, nous

ne nous dîmes pas un seul mot pendant toute la route, parce que je me

défiais beaucoup de son civisme[89]. Je ne sais si lui, à mon égard,

c'est par le motif d'une prévention semblable qu'il ne me parla pas non

plus. Mais je déclare ici que depuis j'ai bien changé d'opinion sur son

compte. Tant que Tallien soutiendra les principes qu'il prêche dans son

_Journal des Sans-Culottes_, je le regarderai comme le plus ferme appui

du véritable patriotisme.

[Note 89: Tallien avait été envoyé à Orléans par la Commune de Paris, le

même jour que Danton y envoyait L. Bourdon et du Bail.]

Mais Bourdon [de] la Crosnière changea un peu les dispositions en

faisant aux soldats une proposition qui pouvait être un puissant attrait

pour un certain nombre d'entre eux: «Ne partez point d'ici, leur dit-il,

que Fournier ne soit de retour. Dépensez, mangez, buvez,

divertissez-vous: la nation paiera tout.»

On voit que Bourdon et du Bail étaient inspirés par tout autre motif que

celui d'épargner les fonds de la patrie. Ils n'avaient pas non plus

celui de m'engager à me louer de leurs procédés: car, après s'être

permis d'ordonner une dépense particulière de 617 livres, ils ont eu la

méchanceté de faire venir à la Maison commune de Paris le malheureux

chez qui avait été faite cette dépense pour réclamer cette somme sous

mon nom.

Mais revenons à mon retour à Paris, avec la pétition de mes camarades.

J'arrive à la barre, et j'y présente cette pétition[90] qui fait changer

tout à fait les mesures du pouvoir exécutif. Elle détermine l'Assemblée

à rendre un décret qui ordonne qu'il me sera donné mille hommes de

troupe de garde nationale parisienne pour aller à Orléans garder les

prisonniers de la Haute-Cour, de concert avec la garde nationale

d'Orléans.

[Note 90: En effet, dans sa séance du 26 août 1792, l'Assemblée

législative reçut à sa barre une députation de volontaires marseillais,

accompagnés de membres de la Commune de Paris et de celle de Longjumeau,

qui demandèrent à être autorisés à continuer leur route sur Orléans pour

déjouer le projet d'enlèvement des prisonniers. Séance tenante, sur un

rapport fait par Guadet; au nom de la Commission extraordinaire,

l'Assemblée décréta que le pouvoir exécutif serait tenu de faire passer

à Orléans une force suffisante pour, de concert avec les citoyens

d'Orléans, veiller à la garde et à la sûreté des prisons de cette ville

dans lesquelles étaient détenus les accusés auprès de la Haute-Cour

nationale. (_Journal des débats et des décrets_, n° 333 et 334.)--Le

même jour, le ministre de l'intérieur Roland délivra à Fournier une

commission en règle, dont l'original se trouve dans les papiers de

Fournier aux Archives.]

Le pouvoir exécutif m'expédie des ordres en conséquence. Il m'adresse à

la Maison commune pour demander tout ce dont j'avais besoin. Il m'y fut

compté six mille francs, somme qui n'était rien pour pouvoir suffire aux

dépenses considérables qu'il était question de faire journellement en

raison de la grande quantité d'artillerie que nous avions et en raison

des quinze sols de solde par jour, au-dessus de l'étape, à chaque

volontaire.

Qui croirait cependant qu'en revenant au Conseil général, à mon retour

d'Orléans, j'y trouvai que les malheureux Bourdon [de] la Crosnière et

du Bail m'avaient dénoncé comme un concussionnaire qui avait fait des

bons partout où il était passé, et qui n'avait payé personne? Sans doute

ils se vengeaient de ce que j'avais controversé leur mission au succès

de laquelle ils avaient sans doute raison de s'intéresser vivement.

Qui croirait encore qu'on avait accueilli ces misérables dénonciations

et d'autres plus absurdes, telles que de dire que j'avais enlevé

trente-six mille francs avec lesquels j'étais parti de Paris comme

banqueroutier? Croira-t-on que tout ceci s'était accrédité au point de

dicter un mandat d'arrêt contre moi? Mais je parais à la Commune,

j'impose silence à mes vils délateurs, je m'explique, et aussitôt le

ridicule mandat d'arrêt est biffé.

C'est à la suite de ces odieuses tracasseries, qui semblaient me

présager tous les futurs déboires du malheureux voyage d'Orléans, que je

pars de Paris et je vais rejoindre ma troupe à Étampes où elle s'était

rendue de Longjumeau, d'après les ordres que je lui avais fait parvenir,

après le séjour que j'ai noté qu'elle avait fait dans ce dernier endroit

par l'influence et à l'instigation de Bourdon [de] la Crosnière et du

Bail[91].

[Note 91: Fournier se fit délivrer, pour lui et sa troupe, des

certificats de bonne conduite par les officiers municipaux des communes

qu'il traversa en allant à Orléans, Longjumeau, Étampes, Angerville,

Artenay. Voir ses papiers aux Archives.]

La garde nationale d'Orléans, les troupes de ligne qui y étaient en

garnison, le département et la municipalité sont venus au-devant de nos

bataillons, à deux lieues de cette ville. Un bivouac était préparé pour

nous dans la forêt et l'on y avait fait porter du vin et tous autres

rafraîchissements nécessaires. La fraternité et la joie accompagnèrent

cette reconnaissance. Des santés en grand nombre furent portées en

l'honneur de la nation, et le canon, avec une nombreuse musique,

annonçait la pompe de la fête.

Le cortège réuni était si considérable qu'il mit plus de quatre heures à

défiler.

Cependant toutes ces démonstrations n'étaient que théâtrales. J'appris

trop bien vite qu'en général la population orléanaise n'avait pas en

réserve une forte provision de civisme et que, foncièrement, notre

apparition n'avait pas fait le plus grand plaisir.

Nous arrivons à Orléans et nous allons aussitôt nous emparer des prisons

où je commençai à faire mettre pour le bon ordre une garde suffisante.

Toute notre troupe fut logée chez les citoyens les plus aisés. Politique

ou non, elle ne pourra jamais trop se louer des bons procédés qu'elle en

reçut.

De notre côté, nous pouvons nous flatter d'avoir fait régner la

tranquillité durant tout notre séjour à Orléans.

Mon artillerie était toujours placée de manière à nous tenir sur nos

gardes. Cependant je ne jouis pas longtemps d'une entière sécurité. Une

nuit vint où j'éprouvai des inquiétudes qui furent les présages des

altercations sérieuses qui me traversèrent successivement. En faisant ma

tournée à deux heures du matin, j'ai trouvé mes pièces de canon

dégarnies et seulement deux sentinelles avec l'officier de poste, qui me

dirent qu'il n'était pas possible de garder cette artillerie, attendu le

trop grand service dont nous étions surchargés et la trop grande

difficulté de rallier tout notre monde épars dans les maisons des

citoyens.

Ces observations me déterminèrent de faire parquer mes pièces

d'artillerie à la pointe du jour dans la maison où j'étais logé.

Mais le surlendemain je fus troublé par un incident qui semblait

annoncer des suites bien plus graves.

Il était arrivé à Orléans un régiment qui venait du Port-au-Prince et

qui dirigeait sa marche vers les frontières.

D'un autre côté, le régiment de Berwick, suisse, était en garnison dans

la ville ainsi qu'un corps de cavalerie. Il m'apparut que la

malveillance avait projeté de mettre aux prises ces différents corps et

le nôtre pour parvenir à faire régner un désordre, à la faveur duquel on

espérait peut-être de sauver des prisons les conspirateurs confiés à ma

garde. M'étant aperçu à temps de ce danger, j'eus soin de me prémunir

contre les résultats.

Sur les neuf heures du soir, je suis appelé au département et à la

municipalité et presque en même temps j'entends battre la générale. Je

vois le moment où il s'agit d'éviter par le courage des événements

peut-être bien désastreux. Je cours bien vite aux drapeaux; je rassemble

ma troupe et en moins d'un quart d'heure je m'empare de tous les

débouchés dans le centre de la ville. Je braque mes canons de toutes

faces; je me mets en bataille à bout portant du régiment du

Port-au-Prince et j'envoie de fortes patrouilles à tous les postes de la

ville.

Ces dispositions faites, j'apprends que le régiment de Berwick a fait

distribuer quarante cartouches à chacun de ses soldats. Alors je donne

ordre à ma troupe de charger. Je demande aux officiers du régiment de

Port-au-Prince quelle était leur intention: «Liberté et égalité, me

répondirent-ils, et vous pouvez en cette occasion ordonner, nous sommes

à votre commandement.»

«Camarades, leur répliquai-je, vous êtes fatigués, vous partez demain:

allez vous reposer. Nous sommes bien en état de nous défendre contre

quiconque nous attaquera et nous ferons la garde pendant la nuit.»

Alors tous les régiments rentrèrent dans leurs casernes.

Ainsi se termina cette tentative si menaçante. Si l'on n'a voulu que

nous tâter pour savoir si nous étions les hommes du 10, l'énergie et la

fermeté que nos bataillons montrèrent ne le laissèrent nullement à

douter[92]. Vraisemblablement la rage délirante des agitateurs n'en

serait-elle pas restée là et fût-elle parvenue à engager quelque

nouvelle tentative contre nous: mais la circonstance de notre prompt

départ lui épargna cette peine.

[Note 92: Nous avions contre nous plus de trente mille hommes, car il

faut y comprendre la garde nationale d'Orléans qui était toute

aristocratisée, comme je l'ai déjà remarqué, nonobstant toutes les

démonstrations fraternelles et de patriotisme qu'elle nous avait faites

à notre arrivée. Ce n'est que notre courage et notre énergie qui lui en

imposèrent et qui nous mirent à couvert des traits qu'elle avait voulu

aiguiser contre nous. (_Note de Fournier_.)]

Un décret de l'Assemblée nationale du 2 septembre m'arriva à Orléans le

3 et ordonnait la translation des prisonniers à Saumur[93].

[Note 93: En effet, dans sa séance du 2 septembre 1792 au soir,

l'Assemblée législative décréta, sur le rapport de Gensonné au nom de la

Commission extraordinaire, que les prisonniers d'Orléans seraient

transférés sur-le-champ dans les prisons du château de la ville de

Saumur, que les commandants de la garde nationale d'Orléans et de la

garde nationale parisienne actuellement à Orléans seraient tenus

d'assurer le transport des prisonniers par une escorte suffisante, mais

que les gardes nationales qui s'étaient rendues de Paris à Orléans se

retireraient sans délai dans le sein de la capitale, à l'effet de

partager le service extraordinaire auquel les citoyens de Paris vont se

dévouer pour le salut de la patrie et la défense de la capitale.]

Voici les mesures d'exécution qui me servirent à assurer mon départ.

Le département rendit un arrêté pour nous faire renforcer par cinq cents

hommes de la garde nationale d'Orléans. Je représentai que je ne pouvais

partir sans argent puisqu'il fallait chaque jour délivrer quinze sols de

prêt à chaque homme. En conséquence, le lendemain, jour du départ, il me

fut donné quinze mille livres.

J'assemblai la troupe, je lui fis part du décret de l'Assemblée

nationale pour la conduite des prisonniers à Saumur. Je fis charger ces

prisonniers au nombre de cinquante-trois sur des voitures et je fermai

moi-même à clef toutes leurs malles renfermant considérablement d'effets

précieux sur lesquels j'ordonnai que les scellés fussent mis.

Ici se présentent des circonstances extraordinaires et qui sont encore

presque énigmatiques pour moi.

J'étais le général de cette troupe, et l'on va voir quelle fut mon

autorité sur elle. J'avais un décret ostensible à faire exécuter et

d'autres que moi avaient apparemment des ordres secrets pour une mesure

qui y était bien contraire. Le 3 septembre, veille du départ d'Orléans,

un courrier m'apporta un paquet qui annonçait les massacres du 2 dans

les prisons de Paris en m'insinuant d'en faire faire à peu près autant à

Orléans. Je reçus ce paquet chez l'évêque[94], où étaient alors Bourdon

[de] la Crosnière et du Bail, auxquels je le communiquai, ainsi qu'à

l'évêque. Ayant été appelé un instant hors du cercle, le paquet et le

courrier disparurent pendant ce temps et je ne pus jamais ressaisir ce

même paquet.

[Note 94: L'évêque du Loiret était M. de Jarente, un des rares évéques

de l'ancien régime qui avaient prêté serment à la Constitution civile.]

Je n'ai cependant pas perdu la trace de cet objet et je me réserve, dans

un supplément à ce mémoire[95], de donner à cet égard des développements

qui jetteront un grand jour sur les machinations secrètes de cette

fameuse affaire des prisonniers d'Orléans.

[Note 95: Ce supplément n'existe pas.]

Au lieu de vouloir aller à Saumur, la troupe prit la route de Paris et

plus de quatre cents hommes m'entourèrent, la baïonnette au bout du

fusil, en me disant que si je commandais d'autre marche, c'en était fait

de moi.

Je semblai céder au voeu de la violence. Nous fîmes donc route pour

Paris[96]. Arrivé à Étampes, j'y ordonnai un séjour pour attendre les

ordres ultérieurs du Corps législatif.

[Note 96: Plus tard, Fournier se fit délivrer un certificat de bonne

conduite par la municipalité d'Orléans, le 30 octobre 1792: «Nous,

officiers municipaux et notables de la commune d'Orléans, certifions que

le citoyen Fournier, commandant un détachement de la garde nationale

parisienne arrivé à Orléans le 31 août 1792, a donné ses soins au

maintien de la paix et de la tranquillité pendant le séjour qu'il a fait

en cette ville jusqu'au départ des prisonniers, etc.»]

J'y reçus quatre commissaires du pouvoir exécutif qui me notifièrent un

nouveau décret par lequel il nous était enjoint de ne point amener les

prisonniers à Paris, mais de choisir tout autre département que nous

jugerions à propos[97].

[Note 97: Au début de sa séance du 5 septembre, l'Assemblée apprit, par

une lettre des grands procurateurs de la nation, que les prisonniers

d'Orléans étaient en route pour Paris. Alors sa Commission, par l'organe

de Vergniaud, lui proposa et lui fit rendre le décret suivant:

«L'Assemblée nationale, après avoir entendu lecture du procès-verbal des

corps administratifs d'Orléans, décrète ce qui suit: Article 1er. Le

Conseil exécutif provisoire donnera sur-le-champ les ordres et prendra

les mesures nécessaires pour l'exécution du décret du 2 de ce mois,

relatif aux prisonniers détenus à Orléans.--II. Il pourra les faire

conduire dans tel lieu qu'il jugera convenable, hors du département de

Paris; il donnera des ordres pour qu'il soit pourvu à leur sûreté et à

leur garde.--III. Le Conseil provisoire exécutif (_sic_) enverra

sur-le-champ des commissaires au-devant de la force armée qui conduit

les prisonniers, et fera lire à la tête du bataillon l'instruction

suivante: «Citoyens, un décret de l'Assemblée nationale a ordonné le

transport des prévenus du crime de haute trahison à Saumur. Vous avez

été requis, au nom de la loi, de concourir à l'exécution de ce décret;

et vous avez méconnu l'empire de la loi, vous avez résisté à l'autorité

des représentants de la nation.--Citoyens, dans quel égarement vous ont

jetés des suggestions perfides!--L'homme qui résiste aux ordres que le

peuple lui donne par l'organe des autorités constituées se trompe s'il

se croit patriote; il n'est qu'un rebelle. Pensez-vous que, s'il

échappait à la peine qu'il aurait encourue, il échapperait au mépris

public? Pensez-vous que les soldats qui combattent pour la liberté

voudraient le recevoir sous leurs drapeaux?--Cette réflexion alarme

votre courage: eh bien, qu'elle porte aussi le repentir dans votre

coeur. Obéissez sur-le-champ: la patrie oubliera votre faute, et elle

vous marquera une place parmi ses défenseurs.» (_Collection générale des

lois_, dite _du Louvre_, t. XI, p. 165. Le texte de ce décret manque au

procès-verbal de la Législative. Il a été inexactement rapporté par le

_Journal des débats et des décrets_, n° 346, p. 136.)--On voit que, dans

ce décret, il n'y a rien qui autorise formellement et personnellement

Fournier à mener les prisonniers dans le département qu'il voudrait,

pourvu que ce ne fût pas Paris. Il semble, d'après des documents cités

par M. Mortimer-Ternaux (III, 381-383), que Fournier reçut une lettre de

Roland qui l'autorisait à mener les prisonniers à Versailles. En tout

cas, l'Assemblée législative approuva implicitement cette translation.

On lit, en effet, dans le procès-verbal de la séance du 7 septembre 1792

au soir (t. XV, p. 85): «Un membre rend compte des suites du décret

relatif à la translation des prisonniers d'Orléans. Il dit que les

dernières lettres envoyées par le commandant des troupes qui

accompagnent ces prisonniers et par les commissaires du pouvoir exécutif

annoncent que ces troupes exécuteront le décret rendu, que les

prisonniers ne seront pas rendus à Paris, mais à Versailles.» Ce membre,

qui était Brissot, ajouta (d'après le _Journal des débats et des

décrets_, n° 347, p. 144) qu'on préparait des prisons à Versailles pour

recevoir les prisonniers, et (d'après le _Moniteur_, XIII, 645) cette

communication fut applaudie.]

Je fis assembler toute la troupe dans une église pour lui faire part de

ces nouvelles dispositions. Mais il ne me fut presque pas possible de me

faire entendre. De tous côtés on s'écriait: «A Paris, à Paris, c'est à

Paris qu'il faut aller! Et, si le général s'y oppose, il n'y a qu'à

faire tomber sa tête.» D'autres disaient: «Il n'y a qu'à le dégrader, le

chasser et en nommer un autre[98].»

[Note 98: Ne pas donner tort à toute la troupe, seulement à quelques

emportés; flatter la troupe. Elle n'avait pas de mauvaises intentions

puisqu'elle a conduit les prisonniers avec tous les honneurs. Ils

brûlaient d'aller aux frontières. Ils ne voulaient pas avoir fait 50

lieues et refaire encore 50 lieues. Si conduits (_sic_) à Paris, ils les

eussent fait entrer en sûreté, mais Versailles qui connaissait tous les

crimes des personnages.... (_Note marginale de Fournier_.)]

J'étais bien résolu de mourir s'il le fallait pour l'exécution de la

loi; mais, provisoirement, je ne vis pas d'autre parti à prendre pour

apaiser ces vociférations et atténuer cette terrible effervescence que

de renvoyer tout le monde et de remettre l'assemblée au lendemain à 8

heures.

Dans la nuit, je reçus une seconde dépêche du pouvoir exécutif, signée

Roland, qui me recommandait sous ma responsabilité de ne point venir à

Paris.

La troupe assemblée à huit heures, je fis part de cette nouvelle

dépêche, et à l'unanimité, il fut décidé que l'on irait à

Versailles[99].

[Note 99: Une autre lettre: Roland me disait d'attendre, qu'il venait

d'être pris un arrêté de tous les corps constitués réunis, pour que la

commune et le département aillent au-devant des prisonniers pour les

amener à Paris, sous l'escorte des corps constitués pour protéger leur

marche afin que rien n'arrive. (On savait donc ou l'on machinait pour

qu'il arrive quelque chose?)

Ici grandes réflexions: Voulaient provoquer la guerre civile, etc.,

etc.--Autre lettre qui ordonne d'aller à Versailles. On ne savait à quoi

s'en tenir. On se résout pour Versailles. (_Note marginale de

Fournier_.)]

Nous partons en conséquence pour Versailles avec les commissaires du

pouvoir exécutif. J'allai en avant pour faire part de mes ordres au

Conseil général de la Commune, et lui annoncer le dépôt que j'allais

mettre sous sa sauvegarde. Alors le maire de Versailles, en conséquence

d'un arrêté du département, m'engagea d'aller avec lui sur toutes les

places pour en faire la proclamation au peuple.

Je trouvai assez étrange cette proclamation, qui disposa les esprits

longtemps d'avance et donna le temps de concerter des projets qui

n'eussent peut-être pas eu lieu sans cette annonce préalable et faite

avec le plus grand bruit.

Quoi qu'il en soit, à la suite de la proclamation, le maire et plusieurs

municipaux vinrent avec moi reconnaître les prisonniers à Villejuif.

C'est de là que, continuant avec eux la route, nous sommes entrés dans

Versailles.

Arrivés à la grille de l'Orangerie, toute notre artillerie passe et tout

à coup cette grille se ferme, le maire de Versailles d'un côté et moi de

l'autre. Le peuple se saisit de mon cheval et de moi, en disant que si

je remue on me coupe aussitôt la tête. Je suis conduit jusqu'au

carrefour des Quatre-Bornes[100] où l'on dételle les chevaux des

voitures qui conduisaient les prisonniers. Là, la troupe s'aperçoit que

ma vie est en danger. Elle fait casser la serrure de la grille à coups

de hache par les sapeurs et vient avec la cavalerie à mon secours.

Pendant ce mouvement, le peuple furieux saute sur les voitures, frappe

les prisonniers et hélas! offre aux yeux effrayés le spectacle

épouvantable d'une extermination sans réserve[101]!!

[Note 100: Ce carrefour était situé au point d'intersection des rues de

Satory et de l'Orangerie.]

[Note 101: Voici en quels termes Fournier racontera les mêmes faits

quelques années plus tard: «Arrivés à Versailles, nous traversâmes la

ville. Lorsque j'eus, avec l'artillerie, dépassé la grille de

l'Orangerie, elle fut fermée précipitamment. Je fus assailli et jeté à

bas de mon cheval, saisi au collet et trainé aux Quatre-Bornes. Au

moment où les assassins se disposaient à m'ôter la vie, la cavalerie

arriva, qui m'arracha de leurs mains. Le massacre des prisonniers eut

lieu dans le même temps. Je n'ai vu ni entendu porter aucun coup. Les

auteurs et les instigateurs de ces horribles forfaits avaient pris leurs

précautions pour me faire subir le même sort, sans que la troupe que je

commandais pût s'y opposer, ni au massacre des prisonniers, puisqu'elle

formait l'arrière-garde, dont une partie était encore hors de la ville,

au moment qu'on ferma la grille de l'Orangerie; l'autre était répandue

dans la ville, éloignée des prisonniers....» (_Massacres des prisonniers

d'Orléans. Fournier, dit l'Américain, aux Français_. Paris, 28 nivôse an

VIII, in-8 de 16 p.)]

Quel parti prendre? Je fis battre mes bataillons en retraite. Aurais-je

été risquer le massacre de dix mille citoyens pour tenter le salut des

malheureux conspirateurs[102]?

[Note 102: Ici Fournier annonce en note une «liste des victimes qui ont

péri dans cette effroyable et terrible égorgerie». Mais il ne la donne

pas.]

Je dois dire que je n'ai trempé en rien dans les barbares et ténébreuses

manoeuvres qui ont amené la fin tragique de ces prisonniers. J'ai été

même la dupe et le jouet de ce long système de perfidie, ainsi qu'on a

pu voir dans le narré que je viens d'offrir. Que de réflexions ne sont

point à faire sur les différentes circonstances de cette expédition?

Mais de ces réflexions, on ne négligera pas sans doute la principale.

C'est qu'en général la patience du peuple était portée à bout dans ce

moment, d'après les trahisons de toute espèce, dont la vengeance venait

de lui coûter tant de sang, et que cette même patience était lassée,

impatientée par le scandale de ces grands coupables affichant pendant

longtemps l'assurance de l'impunité, par la transformation de leur

maison de détention en un lieu de délices et de plaisirs, où ils se

livraient sans contrainte à toutes les dissipations les plus

recherchées, recevant sans cesse une nombreuse compagnie, entretenant

hautement, et sans prendre la moindre peine pour s'en cacher, les plus

actives correspondances avec tout ce qui était connu de plus

contre-révolutionnaire à Paris, dans les départements et au delà; et au

milieu de toutes ces occupations, ayant l'air d'être parfaitement

d'accord avec tous les magistrats de la Haute-Cour, qui ne les

distrayaient nullement, n'informaient, ni ne les les interrogeaient

point: on a même assuré que plusieurs d'eux allaient habituellement

faire leur partie, entendre les saltimbanques et partager tous les

plaisirs de cette prison métamorphosée en asile de sybarites! Et une

nation libre aurait pu contenir les effets de cette indignation à la vue

de tant d'actes de perversité?...

[Le manuscrit de Fournier est inachevé; il se termine par les phrases

décousues qu'on va lire:]

Pièce de tragédie où l'on jouait le tribunal. Cette pièce a été

imprimée.

Je me repentirai toute ma vie de n'avoir point arrêté en même temps le

tribunal.

La Haute-Cour coûtait 1,500,000 francs par mois à la nation ou 35

millions (_sic_). Suis-je un conspirateur d'avoir fait cette épargne à

la nation?

Dépôt des effets précieux des prisonniers: argenterie et effets, bijoux,

hardes, billets au porteur, etc. Inventaire en fut fait par des

commissaires de la Commune. Scellé, déposé à la Maison commune de Paris.

Procès-verbaux détournés on ne sait par qui, malgré la surveillance et

les perquisitions du Conseil général. On trouve quelques débris

d'effets, mais les plus précieux sont disparus. J'ai retiré décharge des

dépôts dans le temps tant des commissaires de la Commune de Paris que du

garde-magasin. C'est l'intérêt public qui m'a porté depuis à vouloir me

faire rendre compte[103]. O Patrie, comme on te pille! etc., etc.

[Note 103: Sur les faits auxquels Fournier fait ici allusion, voir notre

introduction.]

Mémoires secrets de Fournier l'Américain · 第 51 / 56 题