JUILLET 1792

_Incident très curieux.--La Cour essaie de me corrompre._

Pour peu qu'un homme devint un personnage, il fixait bientôt l'attention

du roi constitutionnel ou de ses alentours. J'en avais déjà trop fait

pour rester ignoré, et la Cour, qui avait un plan de conduite qu'elle

suivait fidèlement vis-à-vis de tous ceux qu'elle honorait de son

attention, ne s'en départit pas par rapport à moi. Tout le monde a

remarqué cette différence que sous le despotisme absolu l'on

ensevelissait sous terre les gens qui voulaient se rendre redoutables,

au lieu que sous le despotisme constitutionnel on tâchait de les rendre

muets avec de l'or. Je parus donc aussi valoir la peine d'être acheté.

Par des motifs trop faciles à deviner, peu de gens ont eu l'indiscrétion

d'imprimer comment on s'y prenait en pareil cas; moi, je n'ai aucune

raison d'être circonspect.

J'étais aux Tuileries le surlendemain du dîner de la Bastille dont je

viens de donner la relation. Je vis venir à moi un ex-noble, officier du

Château. Je dis à l'un des citoyens avec qui je me promenais. «Ne vous

écartez pas, vous allez entendre ma conversation avec cet esclave!»

Aussitôt que ce dernier m'eut abordé, il me dit _que le Roi désirait de

me parler_. Il y avait déjà longtemps que l'on cherchait à me séduire;

on crut sans doute trouver le moment favorable et que l'enthousiasme de

parler au Roi aurait eu prise sur mon individu. Je répondis au valet de

Louis: «_Allez dire à votre maître que je demeure rue et numéro tels, et

que, s'il a à me parler, il me trouvera_.»

Quatre fois différentes le même émissaire est venu à la charge, et me

proposer une entrevue avec Capet soit au jardin du Dauphin, soit chez

Brissac, soit chez Laporte. _Ni chez l'un, ni chez l'autre_,

répondis-je. Enfin, on me demanda si je voudrais recevoir Brissac chez

moi et recevoir par sa bouche ce que le roi aurait à me transmettre. La

curiosité m'y fit consentir et je donnai rendez-vous pour neuf heures du

soir, afin de ne pas rendre ma conduite suspecte.

Je n'eus rien de plus pressé que de faire part de cet extraordinaire

rendez-vous, et à mes amis et aux hôtes de la maison que j'occupais.

A neuf heures précises, Brissac entre chez moi. L'homme qui aime la

franchise ne peut s'empêcher de parler son langage même devant les

pervers qu'il sait bien n'être pas susceptibles de sensibilité en

l'entendant. Je dis donc à Brissac que, s'il venait pour chercher à me

séduire, il pouvait s'en retourner et que, s'il était pour chercher de

grandes vérités, il pouvait rester. Il me répondit qu'il _ne venait

effectivement que pour s'instruire_. Je lui dis alors tout ce que

l'énergie de mon caractère put me dicter. Je lui démontrai, en lui

faisant l'énumération des crimes de la Cour, que je les connaissais

tous, et je lui déclarai en définitive que j'avais fait serment devant

le ciel que je ferais tout ce qui dépendrait de moi pour détruire les

despotes et la tyrannie. Et parce que l'homme de bien est toujours

entraîné naturellement à donner de bons conseils même aux méchants, même

à ses ennemis les plus dangereux, je dis encore au messager du Roi:

«Reportez à votre maître que, s'il s'était servi d'honnêtes gens, il eût

pu exister heureux, mais que, n'ayant jamais su qu'acheter à prix d'or

des hommes mercenaires, il court avec eux à une perte inévitable. Vous,

monsieur, lui ajoutai-je, votre tête est à prix; elle est au jeu avec la

mienne, il faut qu'il y en ait une des deux qui saute, attendu que, des

deux partis opposés à chacun desquels est attaché l'un de nous, il faut

que l'un écrase l'autre».

Ces gens de cour étaient plastronnés à triple cuirasse contre tous les

discours à principes, et l'expérience de l'efficacité du grand

expédient, par lequel ils avaient fait presque autant de conversions

qu'ils en avaient entreprises, leur donnait une très grande confiance à

l'employer. Brissac crut donc apparemment qu'il ne me trouverait pas

plus rebelle que tant d'autres, et il me fit ses propositions avec

beaucoup d'assurance.

Je ne dois pas dire ici à quelle hauteur la Cour avait cru devoir lui

donner le pouvoir de les élever. On croirait que je les porte moi-même

fort haut pour me faire valoir beaucoup. Mais des témoins qui ne sont

pas morts, et lesquels ont été apostés de mon aveu pour nous entendre,

en rendraient bon compte si l'on en était curieux[70].

[Note 70: Dans l'interrogatoire que lui fit subir la commission

administrative de la police de Paris, le 22 germinal an II (11 avril

1794), Fournier déclara que Brissac lui avait promis «de terminer son

procès, de lui expédier un brevet de colonel et de lui donner par la

suite un gouvernement.» (Archives nationales, papiers de Fournier.)]

Les âmes honnêtes peuvent bien pressentir ce que mon indignation dut me

dicter de dire au séducteur Brissac. Je lui prédis, lorsqu'il se retira,

qu'il ne devait plus faire un long séjour au Château. Il fut encore plus

court que je ne l'avais pu calculer, car deux jours après il fut décrété

d'accusation et arrêté[71].

[Note 71: Le duc Cossé-Brissac, commandant de la garde soldée du Roi,

fut décrété d'accusation le 29 mai 1792. C'est donc à cette époque, et

non au mois de juillet, qu'il faut reporter la conversation que Fournier

dit avoir eue avec lui.]

La Cour corruptrice était irrebutable. Elle ne désespérait point de

gagner un jour ce qui lui était échappé dans un autre. Le lendemain du

premier message, j'en reçus un second encore par un ex-noble, qui vint

me faire de nouvelles propositions d'or, d'argent et de places

importantes. J'ai tout repoussé avec dédain, en disant à cet esclave que

je servais la cause du peuple et de ma patrie, et qu'il n'y avait point

assez d'or en France pour m'acheter. J'eus encore des témoins secrets de

tout ce qui se passa entre moi et ce négociateur royal. Cet incident

produisit l'effet de m'inspirer plus d'horreur pour le tyran, et

d'accroître beaucoup mon impatience de mettre une bonne fois à exécution

le projet médité de lui porter le dernier coup pour faire enfin

triompher dans toute sa pompe la liberté. Le moment de cet événement ne

tarda point à paraître.

Mémoires secrets de Fournier l'Américain · 第 47 / 56 题