_Incident très curieux.--La Cour essaie de me corrompre._
Pour peu qu'un homme devint un personnage, il fixait bientôt l'attention
du roi constitutionnel ou de ses alentours. J'en avais déjà trop fait
pour rester ignoré, et la Cour, qui avait un plan de conduite qu'elle
suivait fidèlement vis-à-vis de tous ceux qu'elle honorait de son
attention, ne s'en départit pas par rapport à moi. Tout le monde a
remarqué cette différence que sous le despotisme absolu l'on
ensevelissait sous terre les gens qui voulaient se rendre redoutables,
au lieu que sous le despotisme constitutionnel on tâchait de les rendre
muets avec de l'or. Je parus donc aussi valoir la peine d'être acheté.
Par des motifs trop faciles à deviner, peu de gens ont eu l'indiscrétion
d'imprimer comment on s'y prenait en pareil cas; moi, je n'ai aucune
raison d'être circonspect.
J'étais aux Tuileries le surlendemain du dîner de la Bastille dont je
viens de donner la relation. Je vis venir à moi un ex-noble, officier du
Château. Je dis à l'un des citoyens avec qui je me promenais. «Ne vous
écartez pas, vous allez entendre ma conversation avec cet esclave!»
Aussitôt que ce dernier m'eut abordé, il me dit _que le Roi désirait de
me parler_. Il y avait déjà longtemps que l'on cherchait à me séduire;
on crut sans doute trouver le moment favorable et que l'enthousiasme de
parler au Roi aurait eu prise sur mon individu. Je répondis au valet de
Louis: «_Allez dire à votre maître que je demeure rue et numéro tels, et
que, s'il a à me parler, il me trouvera_.»
Quatre fois différentes le même émissaire est venu à la charge, et me
proposer une entrevue avec Capet soit au jardin du Dauphin, soit chez
Brissac, soit chez Laporte. _Ni chez l'un, ni chez l'autre_,
répondis-je. Enfin, on me demanda si je voudrais recevoir Brissac chez
moi et recevoir par sa bouche ce que le roi aurait à me transmettre. La
curiosité m'y fit consentir et je donnai rendez-vous pour neuf heures du
soir, afin de ne pas rendre ma conduite suspecte.
Je n'eus rien de plus pressé que de faire part de cet extraordinaire
rendez-vous, et à mes amis et aux hôtes de la maison que j'occupais.
A neuf heures précises, Brissac entre chez moi. L'homme qui aime la
franchise ne peut s'empêcher de parler son langage même devant les
pervers qu'il sait bien n'être pas susceptibles de sensibilité en
l'entendant. Je dis donc à Brissac que, s'il venait pour chercher à me
séduire, il pouvait s'en retourner et que, s'il était pour chercher de
grandes vérités, il pouvait rester. Il me répondit qu'il _ne venait
effectivement que pour s'instruire_. Je lui dis alors tout ce que
l'énergie de mon caractère put me dicter. Je lui démontrai, en lui
faisant l'énumération des crimes de la Cour, que je les connaissais
tous, et je lui déclarai en définitive que j'avais fait serment devant
le ciel que je ferais tout ce qui dépendrait de moi pour détruire les
despotes et la tyrannie. Et parce que l'homme de bien est toujours
entraîné naturellement à donner de bons conseils même aux méchants, même
à ses ennemis les plus dangereux, je dis encore au messager du Roi:
«Reportez à votre maître que, s'il s'était servi d'honnêtes gens, il eût
pu exister heureux, mais que, n'ayant jamais su qu'acheter à prix d'or
des hommes mercenaires, il court avec eux à une perte inévitable. Vous,
monsieur, lui ajoutai-je, votre tête est à prix; elle est au jeu avec la
mienne, il faut qu'il y en ait une des deux qui saute, attendu que, des
deux partis opposés à chacun desquels est attaché l'un de nous, il faut
que l'un écrase l'autre».
Ces gens de cour étaient plastronnés à triple cuirasse contre tous les
discours à principes, et l'expérience de l'efficacité du grand
expédient, par lequel ils avaient fait presque autant de conversions
qu'ils en avaient entreprises, leur donnait une très grande confiance à
l'employer. Brissac crut donc apparemment qu'il ne me trouverait pas
plus rebelle que tant d'autres, et il me fit ses propositions avec
beaucoup d'assurance.
Je ne dois pas dire ici à quelle hauteur la Cour avait cru devoir lui
donner le pouvoir de les élever. On croirait que je les porte moi-même
fort haut pour me faire valoir beaucoup. Mais des témoins qui ne sont
pas morts, et lesquels ont été apostés de mon aveu pour nous entendre,
en rendraient bon compte si l'on en était curieux[70].
[Note 70: Dans l'interrogatoire que lui fit subir la commission
administrative de la police de Paris, le 22 germinal an II (11 avril
1794), Fournier déclara que Brissac lui avait promis «de terminer son
procès, de lui expédier un brevet de colonel et de lui donner par la
suite un gouvernement.» (Archives nationales, papiers de Fournier.)]
Les âmes honnêtes peuvent bien pressentir ce que mon indignation dut me
dicter de dire au séducteur Brissac. Je lui prédis, lorsqu'il se retira,
qu'il ne devait plus faire un long séjour au Château. Il fut encore plus
court que je ne l'avais pu calculer, car deux jours après il fut décrété
d'accusation et arrêté[71].
[Note 71: Le duc Cossé-Brissac, commandant de la garde soldée du Roi,
fut décrété d'accusation le 29 mai 1792. C'est donc à cette époque, et
non au mois de juillet, qu'il faut reporter la conversation que Fournier
dit avoir eue avec lui.]
La Cour corruptrice était irrebutable. Elle ne désespérait point de
gagner un jour ce qui lui était échappé dans un autre. Le lendemain du
premier message, j'en reçus un second encore par un ex-noble, qui vint
me faire de nouvelles propositions d'or, d'argent et de places
importantes. J'ai tout repoussé avec dédain, en disant à cet esclave que
je servais la cause du peuple et de ma patrie, et qu'il n'y avait point
assez d'or en France pour m'acheter. J'eus encore des témoins secrets de
tout ce qui se passa entre moi et ce négociateur royal. Cet incident
produisit l'effet de m'inspirer plus d'horreur pour le tyran, et
d'accroître beaucoup mon impatience de mettre une bonne fois à exécution
le projet médité de lui porter le dernier coup pour faire enfin
triompher dans toute sa pompe la liberté. Le moment de cet événement ne
tarda point à paraître.