16 JUILLET 1789

_Je préviens l'incendie des lettres à la poste._

Un moyen infernal avait été inventé par la coalition aristocratique et

de la cour pour rendre infructueux les généreux efforts du 14. On

s'était flatté d'armer les provinces contre Paris et d'assurer la guerre

civile par une mesure doublement perfide. Tandis que, d'un côté, on

expédiait des courriers dans toutes les parties du royaume, pour

annoncer que Paris était en cendres et que l'on y avait massacré tous

les patriotes et jusqu'aux femmes et enfants, on avait arrêté d'un autre

côté d'empêcher les véritables relations de parvenir, en incendiant

toutes les lettres à la poste. Averti secrètement de cette atroce

manoeuvre, j'investis l'hôtel des postes, je m'empare du ci-devant baron

d'Ogny, directeur général. J'arrête l'incendie déjà commencé depuis une

demi-heure dans une grande grille de fer, au milieu d'une cour bornée

par quatre murailles. Je conduis d'Ogny à l'Hôtel de Ville, où il subit

interrogatoire. Je demande deux députés de l'Assemblée constituante,

pour concerter avec eux les mesures convenables. Je propose un arrêté

pour nommer dans l'instant quatre commissaires pour vérifier les départs

et arrivées des lettres, afin d'assurer la correspondance de l'Europe,

et rassurer le royaume et les étrangers sur le sort de la nation. On

adopte cet arrêté dont j'exigeai aussitôt l'affiche dans tout Paris. Son

résultat est de rendre dès ce moment la correspondance très exacte. Mais

d'Ogny, dont la scélératesse méritait la plus exemplaire répression,

reçut de la part de deux traîtres que la France aveugle idolâtre et dont

elle se repentit depuis, d'Ogny reçut, dis-je, de Bailly et de La

Fayette une récompense éclatante de ses affreux services. La postérité

voudra-t-elle croire que La Fayette parvint à faire nommer d'Ogny

commandant à ma place du bataillon de Saint-Eustache?

Ceci cesse d'étonner, lorsqu'on considère que les deux fameux intrigants

que je viens de nommer étaient à cette époque en possession pleine et

entière de l'esprit public qu'ils étaient complètement parvenus à

égarer. Le faux masque de patriotisme sous lequel ils couvraient leur

duplicité, était tel qu'il fallait, pour les mettre à portée de

paralyser la nation sans qu'elle s'en aperçut. Mon énergie civique

n'entrait point dans leur plan. Les volontaires du corps de garde firent

faire à leurs frais un drapeau avec cette inscription qui fut toujours

ma devise: _Étendard de la liberté. Destruction des tyrans_[41]. Ce

n'était point de cela dont il s'agissait dans le système des La Fayette

et des Bailly[42].

[Note 41: Il y a dans les papiers de Fournier une pièce qui semble

contredire cette allégation. C'est une attestation du district de

Saint-Eustache, en date du 8 septembre 1789, que Fournier et sa

compagnie ont fait bénir par le curé de Saint-Eustache «un drapeau aux

couleurs nationales sur lequel étaient empreints les attributs du

district et le chiffre de M. le marquis de la Fayette.»]

[Note 42: _Mémoire justificatif_: «Le jeudi 16, le sieur Fournier,

informé que l'on brûlait mystérieusement et dans le plus grand secret

une quantité considérable de papiers à l'Hôtel de la poste aux lettres,

s'y transporta à l'instant. D'abord il se saisit prudemment de toutes

les portes de l'Hôtel. Il fit ensuite entrer avec lui douze braves

Suisses pour en garder l'intérieur. Cette démarche était certainement

importante et délicate: elle exigeait de l'activité et de la célérité.

Le sieur Fournier y mit encore de l'honnêteté, et à ce sujet il ne

craint pas d'invoquer le témoignage même de M. le comte d'Ogny,

administrateur général des postes et messageries de France. Ce n'est pas

qu'il n'ait éprouvé beaucoup de difficultés de la part de celui-ci, qui

d'abord déniait hautement l'incendie des papiers, et qu'il n'y ait même

eu entre eux de vifs et d'assez longs débats.

«Mais le sieur Fournier, toujours actif dans ses expéditions et qui ne

souffre ni subterfuge ni délai, ordonne sur le champ, pour les faire

promptement cesser, des recherches exactes dans toutes les parties de

l'Hôtel. Alors M. d'Ogny, voyant qu'on allait fouiller dans une petite

cour dérobée, avoua que véritablement on avait brûlé, la veille dans

cette cour, sans conséquence quelques papiers inutiles. Bientôt le sieur

Fournier menaça d'en faire enfoncer la porte si elle ne lui était pas

ouverte à l'instant et les clefs furent apportées.

«Le sieur Fournier, étant entré dans cette cour, y trouva une grille de

fer d'environ trois pieds carrés et un homme tout occupé à brûler des

papiers. Vraisemblablement il ne brûlait que les lettres des patriotes

qui annonçaient, dans les provinces, la révolution et la nouvelle

position des choses. Car on sut depuis des provinces que beaucoup de

lettres incendiaires y étaient parvenues par la voie des courriers

ordinaires. Quoi qu'il en soit, l'incendie fut arrêté, l'homme saisi, et

M. d'Ogny sommé de se rendre à l'Hôtel de Ville. Le sieur Fournier l'y

conduisit bien escorté et y fit son rapport au Comité de police.

«Sur cette entrefaite, arrivèrent à l'Hôtel de Ville deux députés de

l'Assemblée nationale, et il fut arrêté en leur présence qu'il y aurait

provisoirement, et jusqu'à ce que l'Assemblée nationale en eût autrement

ordonné, quatre électeurs pour vérifier à l'Hôtel des postes le départ

et l'arrivée des courriers. Cette prudente délibération fut affichée

dans tout Paris. Assurément la sûreté de l'assistance publique

n'exigeait pas moins que cette sage précaution.

«Ainsi c'est aux soins vigilants du sieur Fournier que toute la France

est redevable de cette précieuse sûreté dans le moment de ses plus

violentes crises. M. d'Ogny lui doit même d'avoir été dérobé et

soustrait, par son active vigilance, aux fureurs de la populace qui

voulait le hisser au Coin du Roi et le voir figurer un fatal réverbère.

Heureusement pour cet administrateur, il en fut quitte seulement pour la

peur.

«Le 17, le sieur Fournier, allant à la tête de ses volontaires au-devant

du Roi qui venait, en conséquence de la révolution, faire son entrée à

Paris, aperçut sur la route un détachement de troupes suisses en armes

et bagages, ayant chacun trente coups à tirer, mais sans officiers et

seulement un caporal à leur tête. Il crut devoir les questionner et leur

demander de rendre les armes, ce qu'ils firent de bonne grâce. Il

distribua leurs munitions à ses volontaires. Comme ces Suisses

paraissaient agir de bonne foi, il leur laissa leurs fusils, les faisant

seulement garder à vue. Ils n'avaient point pris de nourriture depuis

deux jours, dirent-ils. Le sieur Fournier leur fit donner à boire et à

manger, a ses frais. Une citoyenne généreuse, la dame Morel, devant la

porte de laquelle ceci se passait, voulut participer à cet acte

d'humanité. Elle fit distribuer ensuite aux soldats du pain et même des

rafraîchissements de diverses sortes. Véritablement, les vivres étaient

rares alors: on en obtenait difficilement, même à prix d'argent. Il

fallait pourtant en procurer aux défenseurs de la patrie. C'était là un

devoir patriotique et le sieur Fournier le remplit généreusement. Il

nourrit de ses deniers, durant neuf jours, une compagnie de gardes

françaises, une compagnie de gardes suisses, le corps de garde des

pompiers de la rue de la Jussienne et même en partie, durant le même

temps, les deux corps de garde de cette même rue.

«Grâce aux généreux officiers des volontaires, ces deux corps de garde

n'ont même rien coûté, ou presque rien coûté, vu leur grand nombre, au

district Saint-Eustache durant les trois mois qu'ils ont été en

activité.

«Partout où il y avait un service critique et du danger, le corps des

volontaires, qui y était presque, toujours commandé, s'y portait avec

zèle; dans la vallée de Montmorency, à l'Hôtel de Ville à l'occasion de

l'émeute causée par le bateau de poudre suspecte, à l'_Opéra_, lorsque

le bruit qu'on allait le brûler se fut répandu. Le sieur Fournier fut

même engagé de commander en personne ce poste-là, etc., etc.

«Il y avait souvent jour et nuit, surtout dans le commencement de la

Révolution, trois ou quatre détachements de 20, 30, 40 et jusqu'à 50

hommes pendant des deux et trois jours en campagne aux frais des

volontaires; les gardes soldés, car il y en avait toujours dans ces

détachements, étaient défrayés par les volontaires; de manière que

lorsqu'ils rentraient au corps de garde, ils recevaient leur paye

franche.

«Le sieur Fournier, ayant obtenu pour son corps la permission d'avoir un

drapeau, M. de La Fayette, qui avait passé ce corps en revue dans son

hôtel, souhaita d'y voir placé son chiffre: il voulut même assister avec

son état-major à la bénédiction pompeuse de ce drapeau qui fut faite en

l'église Saint-Eustache.

«On croirait presque que depuis cette époque, et à l'occasion de cette

double faveur de M. le général, la jalousie est entrée dans le district

Saint-Eustache; du moins il est arrivé que le corps des volontaires du

sieur Fournier est en partie resté sans activité; mais, nonobstant cette

inaction actuelle, les membres sont toujours unis de coeur et de

sentiments. Comme le salut public est leur _devise_ et leur but, ils

attendent les ordres du général, lorsque le cas l'exigera pour la

défense de la patrie et pour le service indivisible de la nation et du

roi.»]

Mémoires secrets de Fournier l'Américain · 第 33 / 56 题