_Je préviens l'incendie des lettres à la poste._
Un moyen infernal avait été inventé par la coalition aristocratique et
de la cour pour rendre infructueux les généreux efforts du 14. On
s'était flatté d'armer les provinces contre Paris et d'assurer la guerre
civile par une mesure doublement perfide. Tandis que, d'un côté, on
expédiait des courriers dans toutes les parties du royaume, pour
annoncer que Paris était en cendres et que l'on y avait massacré tous
les patriotes et jusqu'aux femmes et enfants, on avait arrêté d'un autre
côté d'empêcher les véritables relations de parvenir, en incendiant
toutes les lettres à la poste. Averti secrètement de cette atroce
manoeuvre, j'investis l'hôtel des postes, je m'empare du ci-devant baron
d'Ogny, directeur général. J'arrête l'incendie déjà commencé depuis une
demi-heure dans une grande grille de fer, au milieu d'une cour bornée
par quatre murailles. Je conduis d'Ogny à l'Hôtel de Ville, où il subit
interrogatoire. Je demande deux députés de l'Assemblée constituante,
pour concerter avec eux les mesures convenables. Je propose un arrêté
pour nommer dans l'instant quatre commissaires pour vérifier les départs
et arrivées des lettres, afin d'assurer la correspondance de l'Europe,
et rassurer le royaume et les étrangers sur le sort de la nation. On
adopte cet arrêté dont j'exigeai aussitôt l'affiche dans tout Paris. Son
résultat est de rendre dès ce moment la correspondance très exacte. Mais
d'Ogny, dont la scélératesse méritait la plus exemplaire répression,
reçut de la part de deux traîtres que la France aveugle idolâtre et dont
elle se repentit depuis, d'Ogny reçut, dis-je, de Bailly et de La
Fayette une récompense éclatante de ses affreux services. La postérité
voudra-t-elle croire que La Fayette parvint à faire nommer d'Ogny
commandant à ma place du bataillon de Saint-Eustache?
Ceci cesse d'étonner, lorsqu'on considère que les deux fameux intrigants
que je viens de nommer étaient à cette époque en possession pleine et
entière de l'esprit public qu'ils étaient complètement parvenus à
égarer. Le faux masque de patriotisme sous lequel ils couvraient leur
duplicité, était tel qu'il fallait, pour les mettre à portée de
paralyser la nation sans qu'elle s'en aperçut. Mon énergie civique
n'entrait point dans leur plan. Les volontaires du corps de garde firent
faire à leurs frais un drapeau avec cette inscription qui fut toujours
ma devise: _Étendard de la liberté. Destruction des tyrans_[41]. Ce
n'était point de cela dont il s'agissait dans le système des La Fayette
et des Bailly[42].
[Note 41: Il y a dans les papiers de Fournier une pièce qui semble
contredire cette allégation. C'est une attestation du district de
Saint-Eustache, en date du 8 septembre 1789, que Fournier et sa
compagnie ont fait bénir par le curé de Saint-Eustache «un drapeau aux
couleurs nationales sur lequel étaient empreints les attributs du
district et le chiffre de M. le marquis de la Fayette.»]
[Note 42: _Mémoire justificatif_: «Le jeudi 16, le sieur Fournier,
informé que l'on brûlait mystérieusement et dans le plus grand secret
une quantité considérable de papiers à l'Hôtel de la poste aux lettres,
s'y transporta à l'instant. D'abord il se saisit prudemment de toutes
les portes de l'Hôtel. Il fit ensuite entrer avec lui douze braves
Suisses pour en garder l'intérieur. Cette démarche était certainement
importante et délicate: elle exigeait de l'activité et de la célérité.
Le sieur Fournier y mit encore de l'honnêteté, et à ce sujet il ne
craint pas d'invoquer le témoignage même de M. le comte d'Ogny,
administrateur général des postes et messageries de France. Ce n'est pas
qu'il n'ait éprouvé beaucoup de difficultés de la part de celui-ci, qui
d'abord déniait hautement l'incendie des papiers, et qu'il n'y ait même
eu entre eux de vifs et d'assez longs débats.
«Mais le sieur Fournier, toujours actif dans ses expéditions et qui ne
souffre ni subterfuge ni délai, ordonne sur le champ, pour les faire
promptement cesser, des recherches exactes dans toutes les parties de
l'Hôtel. Alors M. d'Ogny, voyant qu'on allait fouiller dans une petite
cour dérobée, avoua que véritablement on avait brûlé, la veille dans
cette cour, sans conséquence quelques papiers inutiles. Bientôt le sieur
Fournier menaça d'en faire enfoncer la porte si elle ne lui était pas
ouverte à l'instant et les clefs furent apportées.
«Le sieur Fournier, étant entré dans cette cour, y trouva une grille de
fer d'environ trois pieds carrés et un homme tout occupé à brûler des
papiers. Vraisemblablement il ne brûlait que les lettres des patriotes
qui annonçaient, dans les provinces, la révolution et la nouvelle
position des choses. Car on sut depuis des provinces que beaucoup de
lettres incendiaires y étaient parvenues par la voie des courriers
ordinaires. Quoi qu'il en soit, l'incendie fut arrêté, l'homme saisi, et
M. d'Ogny sommé de se rendre à l'Hôtel de Ville. Le sieur Fournier l'y
conduisit bien escorté et y fit son rapport au Comité de police.
«Sur cette entrefaite, arrivèrent à l'Hôtel de Ville deux députés de
l'Assemblée nationale, et il fut arrêté en leur présence qu'il y aurait
provisoirement, et jusqu'à ce que l'Assemblée nationale en eût autrement
ordonné, quatre électeurs pour vérifier à l'Hôtel des postes le départ
et l'arrivée des courriers. Cette prudente délibération fut affichée
dans tout Paris. Assurément la sûreté de l'assistance publique
n'exigeait pas moins que cette sage précaution.
«Ainsi c'est aux soins vigilants du sieur Fournier que toute la France
est redevable de cette précieuse sûreté dans le moment de ses plus
violentes crises. M. d'Ogny lui doit même d'avoir été dérobé et
soustrait, par son active vigilance, aux fureurs de la populace qui
voulait le hisser au Coin du Roi et le voir figurer un fatal réverbère.
Heureusement pour cet administrateur, il en fut quitte seulement pour la
peur.
«Le 17, le sieur Fournier, allant à la tête de ses volontaires au-devant
du Roi qui venait, en conséquence de la révolution, faire son entrée à
Paris, aperçut sur la route un détachement de troupes suisses en armes
et bagages, ayant chacun trente coups à tirer, mais sans officiers et
seulement un caporal à leur tête. Il crut devoir les questionner et leur
demander de rendre les armes, ce qu'ils firent de bonne grâce. Il
distribua leurs munitions à ses volontaires. Comme ces Suisses
paraissaient agir de bonne foi, il leur laissa leurs fusils, les faisant
seulement garder à vue. Ils n'avaient point pris de nourriture depuis
deux jours, dirent-ils. Le sieur Fournier leur fit donner à boire et à
manger, a ses frais. Une citoyenne généreuse, la dame Morel, devant la
porte de laquelle ceci se passait, voulut participer à cet acte
d'humanité. Elle fit distribuer ensuite aux soldats du pain et même des
rafraîchissements de diverses sortes. Véritablement, les vivres étaient
rares alors: on en obtenait difficilement, même à prix d'argent. Il
fallait pourtant en procurer aux défenseurs de la patrie. C'était là un
devoir patriotique et le sieur Fournier le remplit généreusement. Il
nourrit de ses deniers, durant neuf jours, une compagnie de gardes
françaises, une compagnie de gardes suisses, le corps de garde des
pompiers de la rue de la Jussienne et même en partie, durant le même
temps, les deux corps de garde de cette même rue.
«Grâce aux généreux officiers des volontaires, ces deux corps de garde
n'ont même rien coûté, ou presque rien coûté, vu leur grand nombre, au
district Saint-Eustache durant les trois mois qu'ils ont été en
activité.
«Partout où il y avait un service critique et du danger, le corps des
volontaires, qui y était presque, toujours commandé, s'y portait avec
zèle; dans la vallée de Montmorency, à l'Hôtel de Ville à l'occasion de
l'émeute causée par le bateau de poudre suspecte, à l'_Opéra_, lorsque
le bruit qu'on allait le brûler se fut répandu. Le sieur Fournier fut
même engagé de commander en personne ce poste-là, etc., etc.
«Il y avait souvent jour et nuit, surtout dans le commencement de la
Révolution, trois ou quatre détachements de 20, 30, 40 et jusqu'à 50
hommes pendant des deux et trois jours en campagne aux frais des
volontaires; les gardes soldés, car il y en avait toujours dans ces
détachements, étaient défrayés par les volontaires; de manière que
lorsqu'ils rentraient au corps de garde, ils recevaient leur paye
franche.
«Le sieur Fournier, ayant obtenu pour son corps la permission d'avoir un
drapeau, M. de La Fayette, qui avait passé ce corps en revue dans son
hôtel, souhaita d'y voir placé son chiffre: il voulut même assister avec
son état-major à la bénédiction pompeuse de ce drapeau qui fut faite en
l'église Saint-Eustache.
«On croirait presque que depuis cette époque, et à l'occasion de cette
double faveur de M. le général, la jalousie est entrée dans le district
Saint-Eustache; du moins il est arrivé que le corps des volontaires du
sieur Fournier est en partie resté sans activité; mais, nonobstant cette
inaction actuelle, les membres sont toujours unis de coeur et de
sentiments. Comme le salut public est leur _devise_ et leur but, ils
attendent les ordres du général, lorsque le cas l'exigera pour la
défense de la patrie et pour le service indivisible de la nation et du
roi.»]