_J'achève la destruction du tombeau de la tyrannie. J'en sauve les
papiers._
A la pointe du jour, je me rendis à mon corps-de-garde où j'ai rassemblé
une grande force armée, composée d'un nombre considérable de citoyens
ensemble, de gardes françaises, gardes suisses, etc. Je revins avec ce
renfort à la Bastille. J'avais senti la nécessité d'avoir ce renfort
pour lever les obstacles qui s'opposaient à ce que les patriotes
achevassent ce que la veille ils avaient si heureusement commencé.
On avait bien ouvert la plupart des cachots le 14; on avait délivré les
prisonniers qui s'y étaient trouvés; mais la précipitation et
l'étourdissement avaient été le résultat nécessaire de la scène
extraordinaire qui s'était offerte. Plusieurs cachots s'étaient dérobés
à l'exactitude des recherches du même jour 14; découverts le 15, j'en
avais requis l'ouverture. Des hommes, sous le nom de députés de l'Hôtel
de Ville, s'y opposaient. Étonnante chose que, le lendemain d'un jour où
le peuple français avait déployé tant d'énergie, des esclaves eussent
osé vouloir faire rétrograder la Révolution! J'entre; je fais occuper
tous les postes par ma troupe; je demande aux prétendus députés leurs
pouvoirs; je demande également les clés des cachots qui restent à
ouvrir: on me refuse tout. Je prends le parti de faire rompre et briser
toutes les portes de ces affreuses demeures sépulcrales, où nous nous
attendions de trouver encore quelques victimes enterrées vives. Personne
n'habitait plus ces sombres et infernaux séjours; mais des chaînes, et
autres instruments de supplice qui s'offrirent à notre vue, nous
apprirent que c'était là où les malheureux que l'on voulait conduire à
la mort par de longues souffrances expiaient des actes sans doute
vertueux aux yeux de la raison, mais qui, aux yeux du despotisme,
étaient les derniers des crimes.
Trois mesures importantes me restaient à suivre à la Bastille pour
assurer à la nation tout l'avantage qu'elle pouvait tirer de sa
conquête. J'en dirigeai l'exécution avec toute l'exactitude qu'un zèle
sans bornes peut inspirer.
La première de ces mesures consista à déloger tout le canon de la
Bastille pour en armer Paris: mes frères d'armes, ainsi que moi, nous en
fîmes la distribution dans tous les districts.
La seconde mesure était de mettre dans un sûr dépôt une quantité immense
de papiers dans lesquels il devait se trouver de quoi transmettre à la
postérité l'histoire complète des grands forfaits du despotisme en
France, afin de léguer à nos neveux, avec la liberté consolidée, une
perpétuelle horreur et un sentiment durable de défiance contre le retour
de la tyrannie.
Nous fîmes charger quatre voitures de ces papiers, que nous avions
réunis tant dans des cartons que dans des caisses, et nous les déposâmes
à l'Hôtel de Ville.
J'observe que ce n'était encore qu'une partie des papiers de la
Bastille. Le peuple, avide de pénétrer dans les horribles secrets du
despotisme, en avait fait la veille un très grand gaspillage. J'ai de
Manuel une lettre par laquelle il m'avait annoncé que le dépouillement
serait fait de cette partie déposée à la Ville, et que cet extrait des
atrocités de la tyrannie recevrait la publicité la plus complète[39].
J'ignore pourquoi rien n'en a été fait. Mais Manuel m'a appris à le
connaître: il a eu apparemment ses raisons de cacher au peuple les
monstrueux secrets du despotisme. Et pourquoi le Conseil général de la
Commune ne met-il pas au rang de ses devoirs de les dévoiler? Ces
horribles mystères appartiennent au peuple. Comme citoyen, comme membre
du peuple, je somme, au nom du peuple, le Conseil général de lui donner
connaissance de ce dépôt horrible et précieux.
[Note 39: Il y a, en effet, dans les papiers de Fournier, une lettre de
Manuel relative aux papiers de la Bastille, et datée du 19 mai 1792.]
Enfin, la dernière mesure fut de désespérer l'aristocratie, qui pouvait
croire à une nouvelle résurrection, et de lui montrer la volonté ferme
et constante du peuple français, en prévenant la réédification du
monument honteux de la barbarie des rois.
Mes harangues au peuple, pour l'engager à se livrer à la démolition de
la Bastille, eurent un prompt effet. Un peuple disposé aux révolutions
pour la liberté est très docile aux conseils d'exécution qui lui sont
donnés pour tout ce qui lui paraît tendre à le faire arriver au but[40].
[Note 40: _Mémoire justificatif_: «Cependant les volontaires n'avaient
pas désemparé de la Bastille: leur présence y était nécessaire pour y
maintenir l'ordre et y veiller à la sûreté des citoyens qui s'y
portaient en foule. Dans une telle confusion, il était inévitable qu'il
s'y commît des abus: ils en firent cesser quelques-uns et en réprimèrent
d'autres. Une chose surtout fixa leur attention et parut demander leurs
soins, c'était un cachot fermé dont la porte était gardée par plusieurs
gardes particuliers. Le sieur Fournier, informé que ce cachot contenait
les archives de la Bastille, que depuis cinq heures du matin (c'était le
15, le lendemain de la prise) des personnes, se prétendant munies d'une
commission de la Ville, avaient fait un dépouillement provisoire des
papiers de ces archives, en avaient formé des liasses considérables et
rempli des malles. Quatre voitures déjà chargées de ces papiers étaient
prêtes à partir. Le sieur Fournier, sur le refus de représenter la
commission et sur le mauvais compte qui lui fut rendu de la distribution
de ces papiers et de ce que contenait le cachot, donna ordre d'enfoncer
la porte. Il fit arrêter un sieur Charlet, qui paraissait être un
porteur de clef, et qui se disait électeur et commissaire de la Ville au
dépouillement de ces papiers et de ce que contenait ce cachot, qu'il
était chargé, disait-il, de faire conduire dans un dépôt. Le sieur
Fournier fit conduire le sieur Charlet et les quatre voitures de papiers
à l'Hôtel de Ville par le sieur Pelletier de l'Épine et Millet de
Marcilly et un détachement de volontaires, qui (_sic_), après avoir fait
son rapport au bureau de la Ville, fut chargé de veiller avec son
détachement à la décharge des voitures de papiers et de continuer d'y
apporter leurs soins jusqu'à ce qu'ils eussent été en totalité
transportés à l'Hôtel de Ville.»]