15 JUILLET 1789

_J'achève la destruction du tombeau de la tyrannie. J'en sauve les

papiers._

A la pointe du jour, je me rendis à mon corps-de-garde où j'ai rassemblé

une grande force armée, composée d'un nombre considérable de citoyens

ensemble, de gardes françaises, gardes suisses, etc. Je revins avec ce

renfort à la Bastille. J'avais senti la nécessité d'avoir ce renfort

pour lever les obstacles qui s'opposaient à ce que les patriotes

achevassent ce que la veille ils avaient si heureusement commencé.

On avait bien ouvert la plupart des cachots le 14; on avait délivré les

prisonniers qui s'y étaient trouvés; mais la précipitation et

l'étourdissement avaient été le résultat nécessaire de la scène

extraordinaire qui s'était offerte. Plusieurs cachots s'étaient dérobés

à l'exactitude des recherches du même jour 14; découverts le 15, j'en

avais requis l'ouverture. Des hommes, sous le nom de députés de l'Hôtel

de Ville, s'y opposaient. Étonnante chose que, le lendemain d'un jour où

le peuple français avait déployé tant d'énergie, des esclaves eussent

osé vouloir faire rétrograder la Révolution! J'entre; je fais occuper

tous les postes par ma troupe; je demande aux prétendus députés leurs

pouvoirs; je demande également les clés des cachots qui restent à

ouvrir: on me refuse tout. Je prends le parti de faire rompre et briser

toutes les portes de ces affreuses demeures sépulcrales, où nous nous

attendions de trouver encore quelques victimes enterrées vives. Personne

n'habitait plus ces sombres et infernaux séjours; mais des chaînes, et

autres instruments de supplice qui s'offrirent à notre vue, nous

apprirent que c'était là où les malheureux que l'on voulait conduire à

la mort par de longues souffrances expiaient des actes sans doute

vertueux aux yeux de la raison, mais qui, aux yeux du despotisme,

étaient les derniers des crimes.

Trois mesures importantes me restaient à suivre à la Bastille pour

assurer à la nation tout l'avantage qu'elle pouvait tirer de sa

conquête. J'en dirigeai l'exécution avec toute l'exactitude qu'un zèle

sans bornes peut inspirer.

La première de ces mesures consista à déloger tout le canon de la

Bastille pour en armer Paris: mes frères d'armes, ainsi que moi, nous en

fîmes la distribution dans tous les districts.

La seconde mesure était de mettre dans un sûr dépôt une quantité immense

de papiers dans lesquels il devait se trouver de quoi transmettre à la

postérité l'histoire complète des grands forfaits du despotisme en

France, afin de léguer à nos neveux, avec la liberté consolidée, une

perpétuelle horreur et un sentiment durable de défiance contre le retour

de la tyrannie.

Nous fîmes charger quatre voitures de ces papiers, que nous avions

réunis tant dans des cartons que dans des caisses, et nous les déposâmes

à l'Hôtel de Ville.

J'observe que ce n'était encore qu'une partie des papiers de la

Bastille. Le peuple, avide de pénétrer dans les horribles secrets du

despotisme, en avait fait la veille un très grand gaspillage. J'ai de

Manuel une lettre par laquelle il m'avait annoncé que le dépouillement

serait fait de cette partie déposée à la Ville, et que cet extrait des

atrocités de la tyrannie recevrait la publicité la plus complète[39].

J'ignore pourquoi rien n'en a été fait. Mais Manuel m'a appris à le

connaître: il a eu apparemment ses raisons de cacher au peuple les

monstrueux secrets du despotisme. Et pourquoi le Conseil général de la

Commune ne met-il pas au rang de ses devoirs de les dévoiler? Ces

horribles mystères appartiennent au peuple. Comme citoyen, comme membre

du peuple, je somme, au nom du peuple, le Conseil général de lui donner

connaissance de ce dépôt horrible et précieux.

[Note 39: Il y a, en effet, dans les papiers de Fournier, une lettre de

Manuel relative aux papiers de la Bastille, et datée du 19 mai 1792.]

Enfin, la dernière mesure fut de désespérer l'aristocratie, qui pouvait

croire à une nouvelle résurrection, et de lui montrer la volonté ferme

et constante du peuple français, en prévenant la réédification du

monument honteux de la barbarie des rois.

Mes harangues au peuple, pour l'engager à se livrer à la démolition de

la Bastille, eurent un prompt effet. Un peuple disposé aux révolutions

pour la liberté est très docile aux conseils d'exécution qui lui sont

donnés pour tout ce qui lui paraît tendre à le faire arriver au but[40].

[Note 40: _Mémoire justificatif_: «Cependant les volontaires n'avaient

pas désemparé de la Bastille: leur présence y était nécessaire pour y

maintenir l'ordre et y veiller à la sûreté des citoyens qui s'y

portaient en foule. Dans une telle confusion, il était inévitable qu'il

s'y commît des abus: ils en firent cesser quelques-uns et en réprimèrent

d'autres. Une chose surtout fixa leur attention et parut demander leurs

soins, c'était un cachot fermé dont la porte était gardée par plusieurs

gardes particuliers. Le sieur Fournier, informé que ce cachot contenait

les archives de la Bastille, que depuis cinq heures du matin (c'était le

15, le lendemain de la prise) des personnes, se prétendant munies d'une

commission de la Ville, avaient fait un dépouillement provisoire des

papiers de ces archives, en avaient formé des liasses considérables et

rempli des malles. Quatre voitures déjà chargées de ces papiers étaient

prêtes à partir. Le sieur Fournier, sur le refus de représenter la

commission et sur le mauvais compte qui lui fut rendu de la distribution

de ces papiers et de ce que contenait le cachot, donna ordre d'enfoncer

la porte. Il fit arrêter un sieur Charlet, qui paraissait être un

porteur de clef, et qui se disait électeur et commissaire de la Ville au

dépouillement de ces papiers et de ce que contenait ce cachot, qu'il

était chargé, disait-il, de faire conduire dans un dépôt. Le sieur

Fournier fit conduire le sieur Charlet et les quatre voitures de papiers

à l'Hôtel de Ville par le sieur Pelletier de l'Épine et Millet de

Marcilly et un détachement de volontaires, qui (_sic_), après avoir fait

son rapport au bureau de la Ville, fut chargé de veiller avec son

détachement à la décharge des voitures de papiers et de continuer d'y

apporter leurs soins jusqu'à ce qu'ils eussent été en totalité

transportés à l'Hôtel de Ville.»]

Mémoires secrets de Fournier l'Américain · 第 31 / 56 题