14 JUILLET 1789

_Mon rôle à la Bastille_[37].

[Note 37: Les services de Fournier à cette époque sont attestés par

divers certificats joints à son dossier aux Archives. Citons notamment

une affiche imprimée, en date du 13 août 1789, signée des officiers

composant le bureau du district de Saint-Eustache. Ces officiers

attestent l'honorabilité de Fournier qui a rempli les fonctions de

capitaine du district depuis le 12 juillet dernier. Il y a aussi un

imprimé, en date du 5 septembre 1789, intitulé: _Extrait d'un mémoire

concernant les services de la compagnie de M. Fournier, l'un des

commandants du district de Saint-Eustache_; s.l.n.d. (5 septembre 1789),

in-8 de 7 pages. Ce mémoire, signé des officiers et soldats de la

compagnie de Fournier, est revêtu de l'approbation de La Fayette.]

La chaleur de la liberté était montée au plus haut point du thermomètre.

Tous les esprits se trouvaient animés de son feu divin. Le peuple était

parvenu à acquérir le sentiment de la souveraineté, et il ne voulait pas

tarder davantage à montrer aux despotes qu'il était capable d'en prendre

l'exercice.

J'avais senti avec tous les bons patriotes que le moment de livrer

combat était arrivé. Il fallait s'y préparer par toutes les dispositions

nécessaires. Je vais à la Ville avec un détachement nombreux pour

demander des munitions; on m'en refuse. Le scélérat Flesselles, prévôt

des marchands, et ses échevins n'avaient pas un système qui s'adaptât à

nos projets de révolution. L'indignation que leur procédé excite en moi

m'aurait peut-être porté à des mouvements sinistres, si je n'eusse

éprouvé une diversion par des cris: _à la Bastille!_ qui tout à coup

vinrent remplir la place de Grève et tous les environs de la Maison de

Ville. Je cours avec mon détachement à la Bastille, je me place près du

pont-levis, du côté des cuisines: on jugera que je n'étais pas dans

l'endroit le moins périlleux, quand j'aurai appris que deux citoyens à

mes côtés furent blessés à mort, que deux jeunes gens de douze à quinze

ans y eurent chacun un bras percé d'une balle, et que moi-même je fus

légèrement blessé à la jambe droite.

J'aperçus que, sans munitions, sans armes, nous étions dans la situation

de ne pouvoir opposer qu'une bonne volonté inutile et que nous péririons

tous l'un après l'autre sans rien gagner sur nos ennemis. Alors je

jugeai que c'était déjà trop de sang versé sans fruit et qu'il ne

fallait pas laisser plus longtemps des braves gens exposés en vain.

J'arrêtai une double mesure, celle de faire transporter mes blessés à

l'Hôtel de Ville et celle d'y retourner moi-même pour montrer les dents

aux traîtres municipes d'alors et en obtenir, bon gré mal gré, des

munitions.

Je trouvai à la Ville l'infâme Flesselles et l'intrigant Lasalle. Je les

forçai de me délivrer dix livres de balles et six livres de poudre; ce

fait est constaté par les procès-verbaux de l'Hôtel de Ville. On peut y

vérifier que c'est moi qui m'y suis fait délivrer des munitions le

premier et qui de suite en ai fait délivrer à deux ou trois autres

personnes à peu près même quantité.

De ce moment, mes vues sur le plan d'attaque de la Bastille

s'étendirent. Je n'eus pas de peine à concevoir que les secours que je

venais d'obtenir étaient trop faibles pour mettre à portée de faire avec

avantage le siège de la forteresse. J'avise donc à de plus grands

moyens. Je descends sur la place de Grève; là, ma sensibilité est mise à

l'épreuve par le spectacle de mes blessés que je retrouve et que

personne n'a encore songé à secourir. Après avoir pourvu à ce qu'ils

soient transportés à l'hôpital, je distribue mes munitions aux citoyens

de mon commandement qui avaient des fusils et je les renvoie à la

Bastille pour garder, en attendant mon retour, une grosse pièce de canon

déjà saisie par mes frères d'armes à l'arsenal.

Je poursuis aussitôt l'exécution du plan que je viens de dire avoir

conçu de procurer de grands moyens de vaincre. Je cours à la tête de mes

braves aux Invalides; nous y pénétrons sans éprouver de résistance

notable; sans doute, ce fut moins le patriotisme que la peur qui

détermina l'état-major des Invalides à ne point montrer une grande

opposition, lorsque les citoyens se présentèrent chez eux.

Les officiers de cette maison firent cependant preuve de dispositions

bien équivoques, lorsque je leur demandai des armes, et qu'ils

répondirent n'en point avoir. Il fallut leur en arracher. A la suite

d'une perquisition très exacte, nous découvrons dans une cave 1,800

fusils que je fais distribuer tant à mon corps qu'à d'autres citoyens.

On sait que ce n'était là qu'une partie des armes des Invalides, et

qu'il y fut pris en tout, ce jour-là, trente-deux mille fusils.

Je me transporte dans un magasin où je suis instruit qu'il y a des

munitions; nous y prenons plusieurs barils de poudre. Je me reconnais

dès lors un peu plus en état de me présenter devant l'antre fameux du

despotisme.

Dans les grands moments de crise, il est bien avantageux de songer à

tout. Je ne devais pas perdre de vue l'ordre intérieur: c'est pourquoi

je détachai une partie de mon monde pour l'envoyer faire le service au

corps-de-garde de la rue Coq-Héron. Avec le surplus, je me rendis de

nouveau à la Bastille. C'est en y faisant notre entrée victorieuse que

nous aperçûmes les premières véritables lueurs de la liberté.

Je ne participai en rien à la conduite qui fut faite de De Launey à

l'Hôtel de Ville. Je restai à la Bastille avec mes frères d'armes

pendant toute la nuit, pour assurer dans ces premiers moments la

conservation de notre intéressante conquête[38].

[Note 38: _Mémoire expositif_: «Le mardi 14, dès six heures du matin,

quatre cents volontaires, sous les ordres du sieur Fournier, se

rendirent à l'Hôtel de Ville pour y demander, mais inutilement, au sieur

Flesselles des armes et des munitions. Sur le refus de ce magistrat

municipal, le sieur Fournier, après en avoir instruit sa troupe et

délibéré avec ses officiers, se transporta avec eux sur l'heure même à

la Bastille pour en conquérir. Un petit nombre seulement étaient armés

de fusils, les autres ne l'étaient que de sabres et de bâtons; ils

enfoncèrent néanmoins l'entrée et s'y avancèrent jusqu'auprès de la

cuisine. A la droite du sieur Fournier, tout près du grand pont-levis,

un garde française fut blessé à mort et un jeune homme de quatorze ans

transpercé d'une balle. Le sieur Fournier, pour leur procurer des

secours, les fit transporter à l'Hôtel de Ville.

«Sur une seconde demande faite à grands cris, mêlés de reproches amers

dictés par l'indignation, le sieur Fournier ne put obtenir du traître

Flesselles qu'environ dix livres de poudre et quatre livres de balles:

cette modicité de munition était, de la part de l'officier municipal,

une vraie dérision.

«Descendu sur la place, le sieur Fournier délibéra de nouveau avec les

officiers de sa troupe sur le parti à prendre dans une aussi pressante

nécessité, et il fut résolu, d'une voix unanime que les volontaires, qui

n'étaient pas convenablement armés, se rendraient dès l'instant, sous la

conduite du sieur Pelletier de l'Épine, à l'Hôtel royal des Invalides

pour s'emparer de la grosse artillerie et des fusils dont on s'armerait.

Cette résolution fut ponctuellement exécutée.

«Le sieur Fournier, qui s'était fortement persuadé que la Bastille, si

elle était attaquée vivement de plusieurs côtés à la fois, n'était pas

imprenable, retourna continuer l'attaque avec tous les volontaires qui

s'étaient armés. Ils combattirent avec intrépidité sans relâche jusqu'à

ce que l'entrée en eût été victorieusement forcée, alors ils

s'emparèrent à l'instant des cachots qui, selon eux, semblaient être les

plus suspects.

«Tandis que le sieur Fournier était occupé de la sorte, le sieur de

l'Épine, qui s'était emparé de la grosse artillerie des Invalides,

s'occupait, sous ses ordres, du placement des divers canons conquis, du

soin de les faire conduire et de les faire placer à l'Hôtel de Ville, où

le sieur de Flesselles n'était plus, au cloître Saint-Honoré, au

Palais-Royal, etc.»]

Mémoires secrets de Fournier l'Américain · 第 29 / 56 题