_Première formation des citoyens en corps armé. J'en suis nommé le
chef._
Déjà l'on était bien pénétré que le temps était venu de travailler à la
conquête de la liberté; ainsi chacun sentait qu'aucun moment n'était à
perdre. Tous les bons citoyens étaient en état de surveillance
permanente. L'annonce des dangers avait fait porter le peuple, dès les
quatre heures du matin, au Palais-Royal, aujourd'hui le jardin de
l'Égalité.
J'y arrivai à cinq heures.
Le peuple délibérait pour la formation des citoyens en corps national
armé et pour le choix d'un chef. Ce fut sur moi que ce choix tomba. Dès
lors nous nous mîmes en état permanent de service militaire, et chacun
de nous appréciant déjà, dans toute leur étendue, les devoirs que lui
impose la qualité de défenseur de la liberté, considère que sa tâche
n'est plus que de se mettre en perpétuelle opposition contre le
despotisme et tous ses satellites.
Je sors du Palais-Royal à la tête de mes frères d'armes. La seule
confiance qu'inspire le sentiment de la liberté nous faisait nous
considérer comme étant en armes. Nous n'avions encore que des bâtons, de
vieilles épées, des croissants, des fourches, des bêches, etc., et c'est
dès ce moment que commencèrent les patrouilles. Nous entrons dans la rue
Saint-Honoré, et parvenus devant la porte de l'Oratoire, nous arrêtons
un cavalier qui portait des paquets à Saint-Denis aux troupes qui y
étaient campées. Je fis saisir ces paquets et nous les portâmes à
l'Hôtel de Ville.
J'en descendis et, avec l'avis de mes camarades, je fis aussitôt sonner
le tocsin. Déjà trop d'indices s'étaient cumulés pour nous faire sentir
la nécessité de cette grande mesure. Ce son d'alarme ayant donné l'éveil
général dans Paris, ce me fut une conquête aisée que celle de m'emparer
de plusieurs corps de garde occupés par des soldats encore au compte des
despotes, mais dont le coeur était déjà gagné à la nation. Presque tous
vinrent s'unir à moi et grossir ma troupe; elle s'augmenta spécialement
de tous les braves du corps de garde de la pointe Saint-Eustache et de
celui des gardes françaises de la rue de la Jussienne.
A trois heures, nous nous sommes ralliés à l'église Saint-Eustache et
j'y fus proclamé commandant à l'unanimité[35]. Mon corps se montait le
même soir à huit cents hommes, lorsque nous nous emparâmes à la nuit
tombante de la salle des francs-maçons, rue Coq-Héron, où j'établis mon
corps de garde[36].
[Note 35: Il y a, en effet, dans les papiers de Fournier, un
procès-verbal de sa nomination de capitaine commandant d'une des
compagnies du district de Saint-Eustache (13 juillet 1789).]
[Note 36: _Mémoire expositif_: «Le lendemain matin 13, le district
Saint-Eustache s'était assemblé, comme tous les districts, pour aviser
aux moyens de sauver la chose publique en danger. Le sieur Fournier s'y
rendit. Il y exposa, avec autant d'intérêt que de force, qu'il n'était
pas question dans un moment aussi critique de faire de beaux et longs
discours, mais qu'il fallait s'armer courageusement, sans différer, et
défendre la cité en danger; que, dans ce dessein, il avait déjà formé,
sur le district, un corps de volontaires bien armés tout prêts à se
porter partout où le besoin et le danger commun les appelleraient. Cette
motion fut sur le champ adoptée unanimement, et le sieur Fournier
reconnu, en conséquence, chef pour commander un corps de troupes dans la
défense très urgente de la cité.
«Le même jour, il établit un corps de garde avec ces cinquante
volontaires dans la rue Coq-Héron. Bientôt trois cent cinquante autres
braves, tant gardes françaises et suisses que bourgeois patriotes, se
joignirent au sieur Fournier; ce qui composa tout à coup un corps de
quatre cents volontaires, lequel, s'étant promptement augmenté du
double, se divisa en huit compagnies de cent hommes chacune.
«Ce corps de volontaires, dont le bel ordre et la régularité se firent
admirer de tout Paris, a constamment servi avec zèle, intelligence et
désintéressement durant les quatre mois qu'il est resté en activité, et
reçut, de toutes parts, des éloges mérités pour sa conduite généreuse et
sa bravoure.»]