13 JUILLET 1789

_Première formation des citoyens en corps armé. J'en suis nommé le

chef._

Déjà l'on était bien pénétré que le temps était venu de travailler à la

conquête de la liberté; ainsi chacun sentait qu'aucun moment n'était à

perdre. Tous les bons citoyens étaient en état de surveillance

permanente. L'annonce des dangers avait fait porter le peuple, dès les

quatre heures du matin, au Palais-Royal, aujourd'hui le jardin de

l'Égalité.

J'y arrivai à cinq heures.

Le peuple délibérait pour la formation des citoyens en corps national

armé et pour le choix d'un chef. Ce fut sur moi que ce choix tomba. Dès

lors nous nous mîmes en état permanent de service militaire, et chacun

de nous appréciant déjà, dans toute leur étendue, les devoirs que lui

impose la qualité de défenseur de la liberté, considère que sa tâche

n'est plus que de se mettre en perpétuelle opposition contre le

despotisme et tous ses satellites.

Je sors du Palais-Royal à la tête de mes frères d'armes. La seule

confiance qu'inspire le sentiment de la liberté nous faisait nous

considérer comme étant en armes. Nous n'avions encore que des bâtons, de

vieilles épées, des croissants, des fourches, des bêches, etc., et c'est

dès ce moment que commencèrent les patrouilles. Nous entrons dans la rue

Saint-Honoré, et parvenus devant la porte de l'Oratoire, nous arrêtons

un cavalier qui portait des paquets à Saint-Denis aux troupes qui y

étaient campées. Je fis saisir ces paquets et nous les portâmes à

l'Hôtel de Ville.

J'en descendis et, avec l'avis de mes camarades, je fis aussitôt sonner

le tocsin. Déjà trop d'indices s'étaient cumulés pour nous faire sentir

la nécessité de cette grande mesure. Ce son d'alarme ayant donné l'éveil

général dans Paris, ce me fut une conquête aisée que celle de m'emparer

de plusieurs corps de garde occupés par des soldats encore au compte des

despotes, mais dont le coeur était déjà gagné à la nation. Presque tous

vinrent s'unir à moi et grossir ma troupe; elle s'augmenta spécialement

de tous les braves du corps de garde de la pointe Saint-Eustache et de

celui des gardes françaises de la rue de la Jussienne.

A trois heures, nous nous sommes ralliés à l'église Saint-Eustache et

j'y fus proclamé commandant à l'unanimité[35]. Mon corps se montait le

même soir à huit cents hommes, lorsque nous nous emparâmes à la nuit

tombante de la salle des francs-maçons, rue Coq-Héron, où j'établis mon

corps de garde[36].

[Note 35: Il y a, en effet, dans les papiers de Fournier, un

procès-verbal de sa nomination de capitaine commandant d'une des

compagnies du district de Saint-Eustache (13 juillet 1789).]

[Note 36: _Mémoire expositif_: «Le lendemain matin 13, le district

Saint-Eustache s'était assemblé, comme tous les districts, pour aviser

aux moyens de sauver la chose publique en danger. Le sieur Fournier s'y

rendit. Il y exposa, avec autant d'intérêt que de force, qu'il n'était

pas question dans un moment aussi critique de faire de beaux et longs

discours, mais qu'il fallait s'armer courageusement, sans différer, et

défendre la cité en danger; que, dans ce dessein, il avait déjà formé,

sur le district, un corps de volontaires bien armés tout prêts à se

porter partout où le besoin et le danger commun les appelleraient. Cette

motion fut sur le champ adoptée unanimement, et le sieur Fournier

reconnu, en conséquence, chef pour commander un corps de troupes dans la

défense très urgente de la cité.

«Le même jour, il établit un corps de garde avec ces cinquante

volontaires dans la rue Coq-Héron. Bientôt trois cent cinquante autres

braves, tant gardes françaises et suisses que bourgeois patriotes, se

joignirent au sieur Fournier; ce qui composa tout à coup un corps de

quatre cents volontaires, lequel, s'étant promptement augmenté du

double, se divisa en huit compagnies de cent hommes chacune.

«Ce corps de volontaires, dont le bel ordre et la régularité se firent

admirer de tout Paris, a constamment servi avec zèle, intelligence et

désintéressement durant les quatre mois qu'il est resté en activité, et

reçut, de toutes parts, des éloges mérités pour sa conduite généreuse et

sa bravoure.»]

Mémoires secrets de Fournier l'Américain · 第 27 / 56 题