_Lambesc aux Tuileries._
Jusqu'à l'époque à jamais mémorable du 14, l'infâme horde des valets de
la cour n'avait point encore appris ce que peut le peuple uni dans toute
sa masse et qui, las du joug, a sérieusement résolu de le briser. Cette
caste orgueilleuse de soi-disant nobles, en possession depuis des
siècles de vexer impunément la multitude, croyait toujours conserver cet
odieux privilège.
C'est sans doute sur ces principes que l'atroce Lambesc fit le 12 son
entrée aux Tuileries, où il commit l'acte affreux de massacrer un
vieillard paisible et sans défense.
Ce fut aux cris que le sang de cette victime fit jeter à tout Paris que
plusieurs citoyens et moi, toujours en éveil depuis qu'il était question
de travailler au salut de la patrie, nous nous rendîmes sur le théâtre
du sacrifice.
Des épées étaient les seules armes que les simples particuliers eussent
alors. C'est avec ces frêles instruments de défense que nous osâmes
braver la fureur du sanguinaire Lambesc et de sa troupe aveuglément
féroce. Le seul courage de la liberté nous rendit complètement
victorieux du maître esclave et de ses subalternes. Nous les expulsâmes
du Jardin des Tuileries, et, pour assurer le succès de notre expédition
en prévenant leur retour, nous sommes restés jusqu'à minuit à la place
de la Révolution, lors appelée _de Louis XV_. Personne ne s'avisa de
venir nous y troubler[34].
[Note 34: Sur l'affaire du prince Lambesc, voir aussi le _Précis
historique et justificatif de Charles-Eugène de Lorraine, prince de
Lambesc_, s.l.n.d. (1790), in-4. Bibl. nat., Lb 39/3350. Nous avons
annoncé dans notre introduction que nous reproduirions en note, à titre
de variantes, les principaux passages du _Mémoire expositif_ que
Fournier rédigea le 3 février 1790 et fit approuver à ses compagnons
d'armes. Voici ce qu'on y lit sur les événements qui font l'objet de ce
chapitre: «On ne se rappelle encore qu'avec une sorte de saisissement,
la consternation, le trouble et l'effroi qui commencèrent à désoler tout
Paris, dans l'après-midi du 12 juillet dernier. Les troupes campées aux
Champs-Elysées jetèrent avec une audace effrénée, sous les ordres du
prince Lambesc, la confusion et le trouble jusque dans le jardin des
Tuileries.
«Le sieur Fournier, qui s'était déjà, depuis plusieurs jours, abouché
avec une cinquantaine d'anciens militaires de sa connaissance pour se
tenir prêts en armes au premier mouvement des troupes, s'y porta avec sa
nouvelle compagnie pour les en chasser, jusqu'à dix heures du soir.»]