L'histoire des deux révolutions qui ont extirpé la tyrannie du sol de la
France et qui y ont fait germer la liberté, l'égalité, enfin la
République; cette histoire ne pourra être bien composée que du
rapprochement des mémoires isolés que produiront les principaux acteurs
de la plus grande scène qui ait jamais eu droit d'étonner l'univers. Les
journaux du temps, le plus souvent, ne peuvent rapporter que sur des
aperçus pris au hasard, recueillis loin du théâtre des faits et sans
montrer la filière des causes d'où sont sortis les différents résultats.
Le témoin oculaire et le coopérateur des grands actes révolutionnaires
est dans une position bien plus favorable pour transmettre la vérité aux
générations futures.
Si quelqu'un a suivi de près tous les mouvements de deux révolutions, je
puis bien dire que c'est moi. Français, lisez ces mémoires et vous me
verrez agissant dans toutes les circonstances éclatantes. Ce n'est point
une vaine gloriole qui me fait mettre ces circonstances au jour, mais
j'ai pour but d'utilité d'éclairer plusieurs points importants de
l'histoire, de vous faire voir se dévoiler des manoeuvres qui vous
apprendront à connaître les hommes, et que tel traître, dont le masque,
au moment que j'écris, n'est point encore tombé, n'en a pas moins été
une fausse idole à qui les contemporaines regretteront bien d'avoir
prostitué leur encens[29]. Enfin vous observerez plus que jamais qu'au
milieu de toutes les perfidies qui nous ont assaillis, si l'on croyait
encore à d'autres prodiges qu'à l'énergie et au courage des âmes libres,
on affirmerait que ce n'a pu être qu'une puissance merveilleuse qui a
sauvé la nation.
[Note 29: On verra d'ailleurs, vers la fin de ces mémoires, les raisons
qui me forcent très impérieusement de leur donner la publicité. (_Note
de Fournier_.)--On sait qu'il ne réalisa pas ce projet de publier ses
mémoires.]
C'est une vérité reconnue que le sentiment de la liberté est implanté
naturellement dans tous les coeurs, et que, sous les gouvernements
tyranniques, tout homme qui ne vit point des abus, soupire secrètement
après le moment de briser sa chaîne; mais il est encore tout naturel de
remarquer que les individus qui se trouvent le plus tôt et le mieux
préparés aux révolutions contre le despotisme sont toujours ceux qui en
ont le plus souffert. J'étais précisément dans ce cas en France. J'y
étais revenu, après vingt et un ans de domicile aux colonies, réclamer
vainement justice auprès du roi et de ses ministres contre l'oppression
la plus criminelle et la plus inouïe que j'avais éprouvée à
Saint-Domingue dans ma personne et dans mes biens.[30]
[Note 30: J'avais à Saint-Domingue une habitation et une guildiverie, ou
fabrique de tafia, de valeur constatée de plus de cinq cent mille
livres, voisine de celle des sieurs Guibert frères, sur laquelle elle
obtint une supériorité de succès; elle éveilla leur jalousie. Ils
étaient alliés au sieur de Bougars, intendant de la colonie, et ils
avaient du crédit auprès de tous les officiers civils et militaires de
l'île. Ils profitèrent de ces avantages pour me vexer impunément.
Chicané, d'abord, sous de vains prétextes, menacé ensuite, poursuivi par
d'infâmes calomnies, accusé, emprisonné, je finis par avoir la douleur
de voir ma guildiverie et mon habitation incendiées. Le crédit des
Guibert, qui leur avait fait commettre envers moi toutes les
scélératesses sans coup férir, passa de la colonie en France, où j'étais
revenu pour y demander la justice que j'avais été loin de pouvoir
trouver à Saint-Domingue. Je la sollicitai en vain près du dernier roi
et de ses ministres depuis 1781 jusqu'en 1789, et, sans le nouvel ordre
des choses, je n'eusse jamais eu probablement la satisfaction de voir
jour à tirer aucun débris de ma fortune spoliée et détruite par les
criminels Guibert et leurs complices. (_Note de Fournier_.)--Le 5 juin
1791, il fit à ce sujet une pétition à l'Assemblée nationale, qui fut
solennellement portée à la barre par les Cordeliers. On trouvera le
texte de cette pétition dans les papiers de Fournier aux Archives
nationales. On y trouvera aussi, à la date du 20 mars 1816, un rapport
de police qui donne la version de ses ennemis sur son rôle à
Saint-Domingue: «Il habita longtemps l'île de Saint-Domingue où il fut
chef d'atelier dans diverses habitations, et comme tel chargé de la
correction des nègres. C'est sans doute dans ces fonctions qu'il
contracta la férocité qui caractérise les principales actions de sa vie.
Privé de place, il parvint à s'emparer de l'esprit et de la fortune
d'une créole et établit une guildiverie ou fabrique de tafia. Mais le
mauvais succès de ses affaires lui inspira le dessein coupable de mettre
le feu à son établissement qui se trouvait à proximité de plusieurs
habitations importantes et d'accuser de ce crime les propriétaires, ses
voisins. Ayant été débouté de toutes ses réclamations et par suite
considéré comme un homme dangereux, il fut obligé de quitter la colonie,
etc.»]
Il y avait en 1789 huit années entières que je poursuivais cette justice
auprès des corrompus de la cour. J'avais aperçu depuis longtemps que
j'étais mené par eux, et j'avais vu enfin que le parti-pris avait été de
se jouer de moi et de ma fortune, de consacrer sans façon la spoliation
de cette même fortune et de me réduire à la dernière indigence plutôt
que de punir quelques pervers auteurs de ma ruine.
La vengeance contre une telle infamie me devait donc être toute
naturelle. Ainsi j'aurais été patriote par ressentiment, si je ne
l'eusse été par caractère; on ne s'étonnera donc pas de me voir remplir
un rôle très actif dans chacune des luttes contre la tyrannie, dont je
vais offrir la description[31].
[Note 31: Tout Paris, toute la France a vu en 1785, 6, 7 et 8, mes
mémoires imprimés contre le gouvernement de Saint-Domingue, qui ont
provoqué la chute de tous les agents qui jusque-là y exerçaient
impunément la plus criante tyrannie. On n'avait point encore vu dans ce
temps-là écrire contre le despotisme avec une vigueur pareille à celle
que j'employai. Je donnai sans doute le branle à tous les hommes qui
depuis osèrent proclamer hautement les grandes vérités qui ont fait
éclore notre régénération. Il me reste un grand nombre d'exemplaires de
ces mémoires que l'on peut trouver chez moi. (_Note de Fournier_.)--Nous
n'avons pas pu nous procurer ces mémoires.]