Voici la première édition séparée d’un ouvrage qui mérite de prendre
place parmi les compagnons quotidiens et les guides de la vie
spirituelle. Bossuet le composa en 1694, l’intitulant: EXPOSITION DE CES
PAROLES DE SAINT JEAN: _N’aimez pas le monde, ni ce qui est dans le
monde_, comme il fit l’admirable petit _Discours sur la vie cachée en
Dieu_, intitulé de même: EXPOSITION SUR LES PAROLES DE SAINT PAUL: _Vous
êtes morts, et votre vie est cachée en Dieu avec Jésus-Christ_. En même
temps que les _Méditations sur l’Évangile_ et les _Élévations sur les
Mystères_, le _Traité_ ne fut qu’une de ces œuvres de direction, une de
ces exhortations éloquentes qu’il adressait aux religieuses de Jouarre
et de Meaux, à la façon dont, près d’un siècle auparavant, saint
François de Sales avait écrit son _Introduction à la vie dévote_. Nulle
part mieux qu’ici il n’a su donner la vie aux magnifiques lieux communs
qui furent la source toujours jaillissante de son génie. Mais il n’est
pas seulement le maître de la chaire chrétienne; il nous laisse
reconnaître un contemporain de La Rochefoucauld et de La Bruyère, un
moraliste hardi entre tous, un observateur pénétrant des troubles de la
chair et du cœur. Les plus belles inspirations du sermonnaire se
retrouvent toutes condensées en quelques chapitres, avec une âpreté
parfois terrible et qui va jusqu’au paradoxe, lorsque, non content de
flétrir la curiosité, éternelle maîtresse d’erreur et de mensonge, il
englobe dans un même procès les sciences et l’histoire.
Ainsi fait Pascal, dont il se rapproche si souvent; ainsi, et plus
encore, a fait saint Augustin, que l’on retrouve partout au fond de sa
pensée. Il s’est assimilé intimement la forte nourriture de l’Écriture
Sainte; mais il la sent, il la commente, il l’exprime avec toute l’âme
du grand Docteur de l’Église. Ce sont particulièrement les _Confessions_
qui lui prêtent leur accent, ce livre admirable que nous ne lisons plus
et dont tout le dix-septième siècle chrétien a vécu, vraiment incorporé
à notre littérature par la traduction d’Arnauld d’Andilly.
Bossuet continue le traducteur des _Confessions_, dans une langue à
peine plus noble; il traduit saint Augustin à la façon dont un Cicéron
traduisait Eschine et Démosthène, non en interprète, disait-il, mais en
orateur; et c’est le propre de l’art classique. Mais il ajoute en
commentaire sa longue expérience de prêtre et d’homme du monde. Il a des
notes familières très inattendues, par exemple l’observation sur les
emportements des paysans pour des bancs dans leurs paroisses (p. 45), et
il a encore ces beaux traits sur l’orgueil de la vie, où l’on peut
soupçonner des souvenirs personnels, quelque trace de son existence
luxueuse et prodigue de grand seigneur. Le poète enfin, sublime poète en
prose, s’il ne fut qu’un rimeur médiocre, termine son Traité, méditation
tour à tour et homélie, par une évocation des grands spectacles de la
nature. Nous l’entendons, nous le voyons au travail, assis devant sa
fenêtre ouverte, et contemplant ce lever de lune (p. 88). Toute son âme
s’exalte et vibre, et les versets des psaumes chantent dans sa mémoire;
et il écrit de verve quelques-unes des pages les plus pures qu’il y ait
dans les lettres françaises. Est-ce que tant de qualités si diverses ne
méritent pas mieux que l’attention des lecteurs délicats, et n’y a-t-il
point là, malgré quelque longueur et quelque rudesse, tous les éléments
d’un livre populaire?
L’histoire des éditions de ce petit chef-d’œuvre peut se résumer
brièvement. Il faisait partie des manuscrits que le neveu de Bossuet
publia bien des années après la mort du grand évêque. Il parut, en 1731,
sous le titre nouveau qui lui est resté, à la suite du _Traité du libre
arbitre_. Puis il fut inséré dans les éditions successives des œuvres
complètes de Bossuet, notamment, en 1772, au tome III (p. 199-269) de la
grande édition des Bénédictins, avec des corrections données en
appendice (p. 794-796) par Dom Déforis, et, en 1816, au tome X (p.
341-446) de l’édition de Versailles, qui admet quelques variantes
nouvelles. Les éditions qui ont suivi, au cours du XIXe siècle,
n’offrent aucun intérêt pour le texte. Lorsque Silvestre de Sacy
entreprit de publier chez Techener sa charmante Bibliothèque
spirituelle, il ne manqua pas d’y comprendre le _Traité de la
Concupiscence_; malheureusement il crut bon de le donner en complément
des _Lettres de piété et de direction écrites à la Sœur Cornuau_; et
l’on ne tira qu’un petit nombre d’exemplaires de ces deux volumes
destinés aux bibliophiles. Enfin il existe en librairie deux ou trois
recueils des Opuscules de Bossuet, comprenant notre _Traité_. Mais,
outre qu’il y voisine avec des ouvrages très différents, tels que le
_Traité du libre arbitre_ et la _Logique_, ou encore la _Lettre_ et les
_Maximes sur la Comédie_, le texte, pris au hasard, tantôt de l’édition
de 1731, tantôt des éditions modernes, y est rempli d’incorrections.
Le manuscrit original est conservé à la Bibliothèque Nationale. Il porte
la note suivante, de la main de l’abbé Le Dieu, secrétaire de Bossuet:
«Il ne s’est fait qu’une seule copie au net de cet écrit, dont voici
l’original de la main même de l’auteur. La copie est parmi les papiers
de feu M. de Meaux jointe aux Méditations sur l’Évangile et aux
Élévations sur les Mystères. Et certainement cet écrit n’a été
communiqué à personne.»
M. l’abbé Lévesque, le savant directeur de la _Revue Bossuet_, qui a eu
la bonté de me transcrire cette note, me fait observer qu’on peut se
demander si le manuscrit de la Bibliothèque Nationale donne l’état
définitif de la pensée de Bossuet, ou si la copie dont parle l’abbé Le
Dieu ne serait point préférable. Mais qu’est-elle devenue? Ces sortes de
copies que Bossuet faisait faire de ses ouvrages étaient souvent revues
et corrigées par lui; serait-ce de l’une de ces copies au net que
l’évêque de Troyes se servit pour son édition de 1731? Ainsi pourraient
s’expliquer bien des différences de rédaction, lesquelles, en vérité,
s’expliquent d’autres manières encore; car l’évêque de Troyes n’a point
montré de grands scrupules d’éditeur.
La conclusion toute naturelle, pour un éditeur nouveau, serait de
reproduire le manuscrit original, en notant les variantes de l’édition
de 1731. J’espère que l’on me pardonnera d’avoir agi différemment. Le
texte de 1731 me paraît, mieux que celui des éditions suivantes, avoir
conservé ce caractère oratoire, ou même _parlé_, comme dit très
justement Brunetière, qui est le propre du génie de Bossuet. Que ce soit
uniquement dû à l’incurie et au sans-gêne du premier éditeur, je crois
difficile de l’admettre; en tout cas, il me semble que j’y entends mieux
Bossuet. J’ai donc reproduit ce texte, à l’exception de deux ou trois
erreurs évidentes, avec une orthographe modernisée, rejetant en note les
variantes nombreuses et souvent considérables qui proviennent de la
collation du manuscrit original par Dom Déforis, ou de la révision
dernière de l’édition de Versailles. Ce qui ne m’empêchera point, je le
souhaite, de préparer quelque jour une édition critique de ce
chef-d’œuvre de la langue française et de la pensée chrétienne; les
proportions mêmes et le dessein de la collection m’interdisaient ici de
le faire.
André Pératé.