IV

Il y aurait peut-être pour le philosophe ou pour le psychologue, comme

on dit, une curieuse étude à faire sur le chapitre des distractions.

Supposez un homme qui est en train de parler des choses qui le touchent

le plus à la personne dont il aie plus à craindre ou à espérer, à un

avocat, à une femme ou à un ministre. Quel degré d'influence exercera

sur lui une épingle qui le pique au milieu de son discours, une

boutonnière qui se déchire, un voisin qui se met à jouer de la flûte?

Que fera un acteur, récitant une tirade, et apercevant tout à coup un de

ses créanciers dans la salle? Jusqu'à quel point, enfin, peut-on parler

d'une chose, et en même temps penser à une autre?

Tristan se trouvait à peu près dans une situation de ce genre. D'une

part, comme il l'avait dit, le temps pressait; le monsieur à lunettes

d'or pouvait reparaître à tout moment. D'ailleurs, dans l'oreille d'une

femme qui vous écoute, il y a une mouche qu'il faut prendre au vol; dès

qu'il n'est plus trop tôt avec elle, presque toujours il est trop tard.

Tristan attachait assez de prix à ce qu'il venait demander à Javotte

pour y employer toute son éloquence. Plus la démarche qu'il faisait

pouvait sembler bizarre et extraordinaire, plus il sentait la nécessité

de la terminer promptement. Mais, d'une autre part, il avait devant les

yeux la carte de la Bretonnière, ses regards ne pouvaient s'en détacher;

et, tout en poursuivant l'objet de sa visite, il se répétait à

lui-même:--Je retrouverai donc cet homme-là partout?

--Enfin, que voulez-vous? dit Javotte. Vous êtes distrait comme un poète

en couches.

Il va sans dire que Tristan ne voulait point parler de son motif secret,

ni prononcer le nom de la marquise.

--Je ne puis rien vous expliquer, répondit-il. Je ne puis que vous dire

une seule chose, c'est que vous m'obligeriez infiniment en me rendant le

bracelet que Saint-Aubin et moi nous vous avons donné, s'il est encore

en votre possession.

--Mais qu'est-ce que vous voulez en faire?

--Rien qui puisse vous inquiéter, je vous en donne ma parole.

--Je vous crois, Berville, vous êtes homme d'honneur. Le diable

m'emporte, je vous crois.

(Madame Rosenval, dans ses nouvelles grandeurs, avait conservé quelques

expressions qui sentaient encore un peu les choux.)

--Je suis enchanté, dit Tristan, que vous ayez de moi un si bon

souvenir; vous n'oubliez pas vos amis.

--Oublier mes amis! jamais. Vous m'avez vue dans le monde quand j'étais

sans le sou, je me plais à le reconnaître. J'avais deux paires de bas à

jour qui se succédaient l'une à l'autre, et je mangeais la soupe dans

une cuillère de bois. Maintenant je dîne dans de l'argent massif, avec

un laquais par derrière et plusieurs dindons par devant; mais mon cœur

est toujours le même. Savez-vous que dans notre jeune temps nous nous

amusions pour de bon? À présent, je m'ennuie comme un roi... Vous

souvenez-vous d'un jour,... à Montmorency?... Non, ce n'était pas vous,

je me trompe; mais c'est égal, c'était charmant. Ah! les bonnes cerises!

et ces côtelettes de veau que nous avons mangées chez le père Duval, au

Château de la Chasse, pendant que le vieux coq, ce pauvre Coco, picorait

du pain sur la table! Il y a eu pourtant deux Anglais assez bêtes pour

faire boire de l'eau-de-vie à ce pauvre animal, et il en est mort.

Avez-vous su cela?

Lorsque Javotte parlait ainsi à peu près naturellement, c'était avec une

volubilité extrême; mais quand ses grands airs la reprenaient, elle se

mettait tout à coup à traîner ses phrases avec un air de rêverie et de

distraction.

--Oui, vraiment, continua-t-elle d'une voix de duchesse enrhumée, je me

souviens toujours avec plaisir de tout ce qui se rattache au passé.

--C'est à merveille, ma chère Amélina; mais, répondez, de grâce, à mes

questions. Avez-vous conservé ce bracelet?

--Quel bracelet, Berville? qu'est-ce que vous voulez dire?

--Ce bracelet que je vous redemande, et que Saint-Aubin et moi nous vous

avions donné?

--Fi donc! redemander un cadeau! c'est bien peu gentilhomme, mon cher.

--Il ne s'agit point ici de gentilhommerie. Je vous l'ai dit, il s'agit

d'un service fort important que vous pouvez me rendre. Réfléchissez, je

vous en conjuré, et répondez-moi sérieusement. Si ce n'est que le

bracelet qui vous tient au cœur, je m'engage bien volontiers à vous en

mettre un autre à chaque bras, en échange de celui dont j'ai besoin.

--C'est fort galant de votre part.

--Non, ce n'est pas galant, c'est tout simple. Je ne vous parle ici que

dans mon intérêt.

--Mais d'abord, dit Javotte en se levant et en jouant de l'éventail, il

faudrait savoir, comme je vous disais, ce que vous en feriez, de ce

bracelet. Je ne peux pas me fier à un homme qui n'a pas lui-même

confiance en moi. Voyons, contez-moi un peu vos affaires. Il y a quelque

femme, quelque tricherie là-dessous. Tenez, je parierais que c'est

quelque ancienne maîtresse à vous ou à Saint-Aubin, qui veut me

dépouiller de mes ustensiles de ménage. Il y a quelque brouille, quelque

jalousie, quelque mauvais propos; allons, parlez donc.

--S'il faut absolument vous dire mon motif, répondit Tristan, voulant se

débarrasser de ces questions, la vérité est que Saint-Aubin est mort;

nous étions fort liés, vous le savez, et je désirerais garder ce

bracelet où nos deux noms sont écrits ensemble.

--Bah! quelle histoire vous me fabriquez là! Saint-Aubin est mort?

Depuis quand?

--Il est mort en Afrique, il y a peu de temps.

--Vrai? Pauvre garçon! je l'aimais bien aussi. C'était un gentil cœur,

et je me souviens que dans le temps il m'appelait sa beauté rose.--Voilà

ma beauté rose, disait-il. Je trouve ce nom-là très-joli. Vous

rappelez-vous comme il était drôle un jour que nous étions à

Ermenonville, et que nous avions tout cassé dans l'auberge? Il ne

restait seulement plus une assiette. Nous avions jeté les chaises par

les fenêtres à travers les carreaux, et le matin, tout justement, voilà

qu'il arrive une grande longue famille de bons provinciaux qui venaient

visiter la nature. Il ne se trouvait plus une tasse pour leur servir

leur café au lait.

--Tête de folle! dit Tristan; ne pouvez-vous, une fois par hasard, faire

attention à ce qu'on vous dit? Avez-vous mon bracelet, oui ou non?

--Je n'en sais rien du tout, et je n'aime pas les propositions faites à

bout portant.

--Mais vous avez, je le suppose, un coffre, un tiroir, un endroit

quelconque à mettre vos bijoux? Ouvrez-moi ce tiroir ou ce coffre; je ne

vous en demande pas davantage.

Javotte sembla un peu réfléchir, se rassit près de Tristan, et lui prit

la main:

--Ecoutez, dit-elle, vous concevez que, si ce bracelet vous est

nécessaire, je ne tiens pas à une pareille misère. J'ai de l'amitié pour

vous, Berville; il n'y a rien que je ne fisse pour vous obliger. Mais

vous comprenez bien aussi que ma position m'impose des devoirs. Il est

possible que, d'un jour à l'autre, j'entre à l'Opéra, dans les chœurs.

Monsieur le baron m'a promis d'y employer toute son influence. Un ancien

préfet, comme lui, a de l'empire sur les ministres, et M. de la

Bretonnière, de son côté...

--La Bretonnière! s'écria Tristan impatienté; et que diantre fait-il

ici? Apparemment qu'il trouve moyen d'être en même temps à Paris et à la

campagne. Il ne nous quitte pas là-bas, et je le retrouve chez vous!

--Je vous dis que c'est un ami du baron. C'est un homme fort distingué

que M. de la Bretonnière. Il est vrai qu'il a une campagne près de la

vôtre, et qu'il va souvent chez une personne que vous connaissez

probablement, une marquise, une comtesse, je ne sais plus son nom.

--Est-ce qu'il vous parle d'elle? Qu'est-ce que cela veut dire?

--Certainement, il nous parle d'elle. Il la voit tous les jours, pas

vrai? Il a son couvert à sa table; elle s'appelle Vernage, ou quelque

chose comme ça; on sait ce que c'est, entre nous soit dit, que les

voisins et les voisines... Eh bien! qu'est-ce que vous avez donc?

--Peste soit du fat! dit Tristan, prenant la carte de la Bretonnière et

la froissant entre ses doigts. Il faut que je lui dise son fait un de

ces jours.

--Oh! oh! Berville, vous prenez feu, mon cher. La Vernage vous touche,

je le vois. Eh bien! tenez, faisons l'échange. Votre confidence pour mon

bracelet.

--Vous l'avez donc, ce bracelet?

--Vous l'aimez donc, cette marquise?

--Ne plaisantons pas. L'avez-vous?

--Non pas, je ne dis pas cela. Je vous répète que ma position...

--Belle position! Vous moquez-vous des gens? Quand vous iriez à l'Opéra,

et quand vous seriez figurante à vingt sous par jour...

--Figurante! s'écria Javotte en colère. Pour qui me prenez-vous, s'il

vous plaît? Je chanterai dans les chœurs, savez-vous!

--Pas plus que moi; on vous prêtera un maillot et une toque, et vous

irez en procession derrière la princesse Isabelle; ou bien on vous

donnera le dimanche une petite gratification pour vous enlever au bout

d'une poulie dans le ballet de _la Sylphide_. Qu'est-ce que vous

entendez avec votre position?

--J'entends et je prétends que, pour rien au monde, je ne voudrais que

monsieur le baron pût voir mon nom mêlé à une mauvaise affaire. Vous

voyez bien que, pour vous recevoir, j'ai dit que vous étiez mon parent.

Je ne sais pas ce que vous ferez de ce bracelet, moi, et il ne vous

plaît pas de me le dire. Monsieur le baron ne m'a jamais connue que

sous le nom de madame de Rosenval; c'est le nom d'une terre que mon père

a vendue. J'ai des maîtres, mon cher, j'étudie, et je ne veux rien faire

qui compromette mon avenir.

Plus l'entretien se prolongeait, plus Tristan souffrait de la résistance

et de l'étrange légèreté de Javotte. Évidemment le bracelet était là,

dans cette chambre peut-être; mais où le trouver? Tristan se sentait par

moments l'envie de faire comme les voleurs, et d'employer la menace pour

parvenir à son but. Un peu de douceur et de patience lui semblait

pourtant préférable.

--Ma brave Javotte, dit-il, ne nous fâchons pas. Je crois fermement à

tout ce que vous me dites. Je ne veux non plus, en aucune façon, vous

compromettre; chantez à l'Opéra tant que vous voudrez, dansez même, si

bon vous semble. Mon intention n'est nullement...

--Danser! moi qui ai joué Célimène! oui, mon petit, j'ai joué Célimène à

Belleville, avant de partir pour la province; et mon directeur, M.

Poupinel, qui a assisté à la représentation, m'a engagée tout de suite

pour les troisièmes Dugazon. J'ai été ensuite seconde grande première

coquette, premier rôle marqué, et forte première chanteuse; et c'est

Brochard lui-même, qui est ténor léger, qui m'a fait résilier, et

Gustave, qui est laruette, a voyagé avec moi en Auvergne. Nous faisions

quatre ou cinq cents francs avec _la Tour de Nesle_, et _Adolphe et

Clara_; nous ne jouions que ces deux pièces-là partout. Si vous croyez

que je vais danser!

--Ne nous fâchons pas, ma belle, je vous en conjure!

--Savez-vous que j'ai joué avec Frédérick? Oui, j'ai joué avec

Frédérick, en province, au bénéfice d'un homme de lettres. Il est vrai

que je n'avais pas un grand rôle; je faisais un page dans _Lucrèce

Borgia_, mais toujours j'ai joué avec Frédérick.

--Je n'en doute pas, vous ne danserez point; je vous supplie de

m'excuser; mais, ma chère, le temps se passe, et vous répondez à

beaucoup de choses, excepté à ce que je vous demande. Finissons-en, s'il

est possible. Dites-moi: voulez-vous me permettre d'aller à l'instant

même chez Fossin, d'y prendre un bracelet, une chaîne, une bague, ce qui

vous amusera, ce qui pourra vous plaire, de vous l'envoyer ou de vous le

rapporter, selon votre fantaisie; en échange de quoi vous me renverrez

ou vous me rendrez à moi-même cette bagatelle que je vous demande, et à

laquelle vous ne tenez pas sans doute?

--Qui sait? dit Javotte d'un ton radouci; nous autres, nous tenons à peu

de chose; et je suis comme cela, j'aime mes effets.

--Mais ce bracelet ne vaut pas dix louis, et apparemment, ce n'est pas

ce qu'il y a d'écrit dessus qui vous le rend précieux?

La vanité masculine, d'une part, et la coquetterie féminine, d'une

autre, sont deux choses si naturelles et qui retrouvent toujours si

bien leur compte, que Tristan n'avait pu s'empêcher de se rapprocher de

Javotte en faisant cette question. Il avait entouré doucement de son

bras la jolie taille de son ancienne amie, et Javotte, la tête penchée

sur son éventail, souriait en soupirant tout bas, tandis que la

moustache du jeune hussard effleurait déjà ses cheveux blonds; le

souvenir du passé et l'idée d'un bracelet neuf lui faisaient palpiter le

cœur.

--Parlez, Tristan, dit-elle, soyez tout à fait franc. Je suis bonne

fille; n'ayez pas peur. Dites-moi où ira mon serpentin bleu.

--Eh bien! mon enfant, répondit le jeune homme, je vais tout vous

avouer: je suis amoureux.

--Est-elle belle?

--Vous êtes plus jolie; elle est jalouse, elle veut ce bracelet; il lui

est revenu, je ne sais comment, que je vous ai aimée...

--Menteur!

--Non, c'est la vérité; vous étiez, ma chère, vous êtes encore si

parfaitement gentille, fraîche et coquette, une petite fleur; vos dents

ont l'air de perles tombées dans une rose; vos yeux, votre pied...

--Eh bien! dit Javotte, soupirant toujours.

--Eh bien! reprit Tristan, et notre bracelet? Javotte se préparait

peut-être à répondre de sa voix la plus tendre: Eh bien! mon ami, allez

chez Fossin, lorsqu'elle s'écria tout à coup:

--Prenez garde, vous m'égratignez!

La carte de visite de la Bretonnière était encore dans la main de

Tristan, et le coin du carton corné avait, en effet, touché l'épaule de

madame Rosenval. Au même instant on frappa doucement à la porte; la

tapisserie se souleva, et la Bretonnière lui-même entra dans la chambre.

--Pardieu! monsieur, s'écria Tristan, ne pouvant contenir un mouvement

de dépit, vous arrivez comme mars en carême.

--Comme mars en toute saison, dit la Bretonnière, enchanté de son

calembour.

--On pourrait voir cela, reprit Tristan.

--Quand il vous plaira, dit la Bretonnière.

--Demain vous aurez de mes nouvelles.

Tristan se leva, prit Javotte à part:--Je compte sur vous, n'est-ce pas?

lui dit-il à voix basse; dans une heure, j'enverrai ici.

Puis il sortit, sans plus de façon, en répétant encore: À demain!

--Que veut dire cela? demanda Javotte.

--Ma foi, je n'en sais rien, dit la Bretonnière.

V

Armand, comme on le pense bien, avait attendu impatiemment le retour de

son frère, afin d'apprendre le résultat de l'entretien avec Javotte.

Tristan rentra chez lui tout joyeux.

--Victoire! mon cher, s'écria-t-il; nous avons gagné la bataille, et

mieux encore, car nous aurons demain tous les plaisirs du monde à la

fois.

--Bah! dit Armand; qu'y a-t-il donc? tu as un air de gaieté qui fait

plaisir à voir.

--Ce n'est pas sans raison ni sans peine. Javotte a hésité; elle a

bavardé; elle m'a fait des discours à dormir debout; mais enfin elle

cédera, j'en suis certain; je compte sur elle. Ce soir, nous aurons mon

bracelet, et demain matin, pour nous distraire, nous nous battrons avec

la Bretonnière.

--Encore ce pauvre homme! Tu lui en veux donc beaucoup?

--Non, en vérité, je n'ai plus de rancune contre lui. Je l'ai rencontré,

je l'ai envoyé promener, je lui donnerai un coup d'épée, et je lui

pardonne.

--Où l'as-tu donc vu? chez ta belle?

--Eh, mon Dieu! oui; ne faut-il pas que ce monsieur-là se fourre

partout?

--Et comment la querelle est-elle venue?

--Il n'y a pas de querelle; deux mots, te dis-je, une misère; nous en

causerons. Commençons maintenant par aller chez Fossin acheter quelque

chose pour Javotte, avec qui je suis convenu d'un échange; car on ne

donne rien pour rien quand on s'appelle Javotte, et même sans cela.

--Allons, dit Armand, je suis ravi comme toi que tu sois parvenu à ton

but et que tu aies de quoi confondre ta marquise. Mais, chemin faisant,

mon cher ami, réfléchissons, je t'en prie, sur la seconde partie de ta

vengeance projetée. Elle me semble plus qu'étrange.

--Trêve de mots, dit Tristan, c'est un point résolu. Que j'aie tort ou

raison, n'importe: nous pouvions ce matin discuter là-dessus; à présent

le vin est tiré, il faut le boire.

--Je ne me lasserai pas, reprit Armand, de te répéter que je ne conçois

pas comment un homme comme toi, un militaire, reconnu pour brave, peut

trouver du plaisir à ces duels sans motif, ces affaires d'enfant, ces

bravades d'écolier, qui ont peut-être été à la mode, mais dont tout le

monde se moque aujourd'hui. Les querelles de parti, les duels de cocarde

peuvent se comprendre dans les crises politiques. Il peut sembler

plaisant à un républicain de ferrailler avec un royaliste, uniquement

parce qu'ils se rencontrent: les passions sont en jeu, et tout peut

s'excuser. Mais je ne te conseille pas ici, je te blâme. Si ton projet

est sérieux, je n'hésite pas à te dire qu'en pareil cas je refuserais de

servir de témoin à mon meilleur ami.

--Je ne te demande pas de m'en servir, mais de te taire; allons chez

Fossin.

--Allons où tu voudras, je n'en démordrai pas. Prendre en grippe un

homme importun, cela arrive à tout le monde: le fuir ou s'en railler,

passe encore; mais vouloir le tuer, c'est horrible.

--Je te dis que je ne le tuerai pas; je te le promets, je m'y engage. Un

petit coup d'épée, voilà tout. Je veux mettre en écharpe le bras du

cavalier servant de la marquise, en même temps que je lui offrirai

humblement, à elle, le bracelet de ma grisette.

--Songe donc que cela est inutile. Si tu te bats pour laver ton honneur,

qu'as-tu à faire du bracelet? Si le bracelet te suffit, qu'as-tu à faire

de cette querelle? M'aimes-tu un peu? cela ne sera pas.

--Je t'aime beaucoup, mais cela sera.

En parlant ainsi, les deux frères arrivèrent chez Fossin. Tristan, ne

voulant pas que Javotte pût se repentir de son marché, choisit pour elle

une jolie châtelaine qu'il fit envelopper avec soin, ayant dessein de la

porter lui-même et d'attendre la réponse, s'il n'était pas reçu. Armand,

ayant autre chose en tête et voyant son frère plus joyeux encore à

l'idée de revenir promptement avec le bracelet en question, ne lui

proposa pas de l'accompagner. Il fut convenu qu'ils se retrouveraient le

soir.

Au moment où ils allaient se séparer, la roue d'une calèche découverte,

courant avec un assez grand fracas, rasa le trottoir de la rue

Richelieu. Une livrée bizarre, qui attirait les yeux, fit retourner les

passants. Dans cette voiture était madame de Vernage, seule,

nonchalamment étendue. Elle aperçut les deux jeunes gens, et les salua

d'un petit signe de tête, avec une indolence protectrice.

--Ah! dit Tristan, pâlissant malgré lui, il paraît que l'ennemi est venu

observer la place. Elle a renoncé à sa fameuse chasse, cette belle dame,

pour faire un tour aux Champs-Élysées et respirer la poussière de Paris.

Qu'elle aille en paix! elle arrive à point. Je suis vraiment flatté de

la voir ici. Si j'étais un fat, je croirais qu'elle vient savoir de mes

nouvelles. Mais point du tout; regarde avec quel laisser-aller

aristocratique, supérieur même à celui de Javotte, elle a daigné nous

remarquer. Gageons qu'elle ne sait ce qu'elle vient faire; ces femmes-là

cherchent le danger, comme les papillons la lumière. Que son sommeil de

ce soir lui soit léger! Je me présenterai demain à son petit lever, et

nous en aurons des nouvelles. Je me fais une véritable fête de vaincre

un tel orgueil avec de telles armes. Si elle savait que j'ai là, dans

mes mains, un petit cadeau pour une petite fille, moyennant quoi je suis

en droit de lui dire: Vos belles lèvres en ont menti et vos baisers

sentent la calomnie; que dirait-elle? Elle serait peut-être moins

superbe, non pas moins belle... Adieu, mon cher, à ce soir.

Si Armand n'avait pas plus longuement insisté pour dissuader son frère

de se battre, ce n'était pas qu'il crût impossible de l'en empêcher;

mais il le savait trop violent, surtout dans un moment pareil, pour

essayer de le convaincre par la raison; il aimait mieux prendre un autre

moyen. La Bretonnière, qu'il connaissait de longue main, lui paraissait

avoir un caractère plus calme et plus facile à aborder: il l'avait vu

chasser prudemment. Il alla le trouver sur-le-champ, résolu à voir si de

ce côté il n'y aurait pas plus de chances de réconciliation. La

Bretonnière était seul, dans sa chambre, entouré de liasses de papiers,

comme un homme qui met ses affaires en ordre. Armand lui exprima tout le

regret qu'il éprouvait de voir qu'un mot (qu'il ignorait du reste,

disait-il) pouvait amener deux gens de cœur à aller sur le terrain, et

de là en prison.

--Qu'avez-vous donc fait à mon frère? lui demanda-t-il.

--Ma foi, je n'en sais rien, dit la Bretonnière, se levant et s'asseyant

tour à tour d'un air un peu embarrassé, tout en conservant sa gravité

ordinaire: votre frère, depuis longtemps, me semble mal disposé à mon

égard; mais, s'il faut vous parler franchement, je vous avoue que

j'ignore absolument pourquoi.

--N'y a-t-il pas entre vous quelque rivalité? Ne faites-vous pas la

cour à quelque femme?...

--Non, en vérité, pour ce qui me regarde, je ne fais la cour à personne,

et je ne vois aucun motif raisonnable qui ait fait franchir ainsi à

votre frère les bornes de la politesse.

--Ne vous êtes-vous jamais disputés ensemble?

--Jamais, une seule fois exceptée, c'était du temps du choléra: M. de

Berville, en causant au dessert, soutint qu'une maladie contagieuse

était toujours épidémique, et il prétendait baser sur ce faux principe

la différence qu'on a établie entre le mot épidémique et le mot

endémique. Je ne pouvais, vous le sentez, être de son avis, et je lui

démontrai fort bien qu'une maladie épidémique pouvait devenir fort

dangereuse sans se communiquer par le contact. Nous mîmes à cette

discussion un peu trop de chaleur, j'en conviens...

--Est-ce là tout?

--Autant que je me le rappelle. Peut-être cependant a-t-il été blessé,

il y a quelque temps, de ce que j'ai cédé à l'un de mes parents deux

bassets dont il avait envie. Mais que voulez-vous que j'y fasse? Ce

parent vient me voir par hasard; je lui montre mes chiens, il trouve ces

bassets...

--Si ce n'est que cela encore, il n'y a pas de quoi s'arracher les yeux.

--Non, à mon sens, je le confesse; aussi vous dis-je, en toute

conscience, que je ne comprends exactement rien à la provocation qu'il

vient de m'adresser.

--Mais si vous ne faites la cour à personne, il est peut-être amoureux,

lui, de cette marquise chez laquelle nous allons chasser?

--Cela se peut, mais je ne le crois pas... Je n'ai point souvenance

d'avoir jamais remarqué que la marquise de Vernage pût souffrir ou

encourager des assiduités condamnables.

--Qu'est-ce qui vous parle de rien de condamnable? Est-ce qu'il y a du

mal à être amoureux?

--Je ne discute pas cette question; je me borne à vous dire que je ne le

suis point, et que je ne saurais, par conséquent, être le rival de

personne.

--En ce cas, vous ne vous battrez pas?

--Je vous demande pardon; je suis provoqué de la manière la plus

positive. Il m'a dit, lorsque je suis entré, que j'arrivais comme mars

en carême. De tels discours ne se tolèrent pas; il me faut une

réparation.

--Vous vous couperez la gorge pour un mot?

--Les conjonctures sont fort graves. Je n'entre point dans les raisons

qui ont amené ce défi; je m'en étonne parce qu'il me semble étrange,

mais je ne puis faire autrement que de l'accepter.

--Un duel pareil est-il possible? Vous n'êtes pourtant pas fou, ni

Berville non plus. Voyons, la Bretonnière, raisonnons. Croyez-vous que

cela m'amuse de vous voir faire une étourderie semblable?

--Je ne suis point un homme faible, mais je ne suis pas non plus un

homme sanguinaire. Si votre frère me propose des excuses, pourvu

qu'elles soient bonnes et valables, je suis prêt à les recevoir. Sinon,

voici mon testament que je suis en train d'écrire, comme cela se doit.

--Qu'entendez vous par des excuses valables?

--J'entends... cela se comprend.

--Mais encore?

--De bonnes excuses.

--Mais enfin, à peu près, parlez.

--Eh bien! Il m'a dit que j'arrivais comme mars en carême, et je crois

lui avoir dignement répondu. Il faut qu'il rétracte ce mot, et qu'il me

dise, devant témoins, que j'arrivais tout simplement comme M. de la

Bretonnière.

--Je crois que, s'il est raisonnable, il ne peut vous refuser cela.

Armand sortit de cette conférence non pas entièrement satisfait, mais

moins inquiet qu'il n'était venu. C'était au boulevard de Gand, entre

onze heures et minuit, qu'il avait rendez-vous avec son frère. Il le

trouva, marchant à grands pas d'un air agité, et il s'apprêtait à

négocier son accommodement dans les termes voulus par la Bretonnière,

lorsque Tristan lui prit le bras en s'écriant:

--Tout est manqué! Javotte se joue de moi, je n'ai pas mon bracelet.

--Pourquoi?

--Pourquoi? que sais-je? une idée d'hirondelle. Je suis allé chez elle

tout droit; on me répond qu'elle est sortie. Je m'assure qu'en effet

elle n'y est pas, et je demande si elle n'a rien laissé pour moi; la

chambrière me regarde avec étonnement. À force de questions, j'apprends

que madame Rosenval a dîné avec son baron à lunettes et une autre

personne, sans doute ce damné la Bretonnière; qu'ils se sont séparés

ensuite, la Bretonnière pour rentrer chez lui, Javotte et le baron pour

aller au spectacle, non pas dans la salle, mais sur le théâtre; et je ne

sais quoi encore d'incompréhensible; le tout mêlé de verbiages de

servante:--Madame avait reçu une bonne nouvelle; madame paraissait très

contente; elle était pressée, on n'avait pas eu le temps de manger le

dessert, mais on avait envoyé chercher à la cave du vin de Champagne.

Cependant je tire de ma poche la petite boîte de Fossin, que je remets à

la chambrière, en la priant de donner cela ce soir à sa maîtresse, et en

confidence. Sans chercher à comprendre ce que je ne peux savoir, je

joins à mon cadeau un billet écrit à la hâte. Là-dessus, je rentre, je

compte les minutes, et la réponse n'arrive pas. Voilà où en sont les

choses. Maintenant que cette fille a je ne sais quoi en tête, s'en

détournera-t-elle pour m'obliger? Quel vent a soufflé sur cette

girouette?

--Mais, dit Armand, le spectacle a fini tard; il lui faut bien, à cette

girouette, le temps nécessaire pour lire et répondre, chercher ce

bracelet et l'envoyer. Nous le trouverons chez toi tout à l'heure.

Songe donc que Javotte ne peut décemment accepter ton cadeau qu'à titre

d'échange. Quant à ton duel, n'y songe plus.

--Eh, mon Dieu! je n'y songe pas; j'y vais.

--Fou que tu es! et notre mère?

Tristan baissa la tête sans répondre, et les deux frères rentrèrent chez

eux.

Javotte n'était pourtant pas aussi méchante qu'on pourrait le croire.

Elle avait passé la journée dans une perplexité singulière. Ce bracelet

redemandé, cette insistance, ce duel projeté, tout cela lui semblait

autant de rêveries incompréhensibles; elle cherchait ce qu'elle avait à

faire, et sentait que le plus sage eût été de demeurer indifférente à

des événements qui ne la regardaient pas. Mais si madame Rosenval avait

toute la fierté d'une reine de théâtre, Javotte, au fond, avait bon

cœur. Berville était jeune et aimable; le nom de cette marquise mêlé à

tout cela, ce mystère, ces demi confidences, plaisaient à l'imagination

de la grisette parvenue.

--S'il était vrai qu'il m'aime encore un peu, pensait-elle, et qu'une

marquise fût jalouse de moi, y aurait-il grand risque à donner ce

bracelet? Ni le baron ni d'autres ne s'en douteraient; je ne le porte

jamais; pourquoi ne pas rendre service, si cela ne fait de mal à

personne?

Tout en réfléchissant, elle avait ouvert un petit secrétaire dont la

clef était suspendue à son cou. Là étaient entassés, pêle-mêle, tous

les joyaux de sa couronne: un diadème en clinquant pour _la Tour de

Nesle_, des colliers en strass, des émeraudes en verre qui avaient

besoin des quinquets pour briller d'un éclat douteux; du milieu de ce

trésor, elle tira le bracelet de Tristan et considéra attentivement les

deux noms gravés sur la plaque.

--Il est joli, ce serpentin, dit-elle; quelle peut être l'idée de

Berville en voulant le reprendre? je crois qu'il me sacrifie. Si

l'inconnue me connaît, je suis compromise. Ces deux noms à côté l'un de

l'autre, ce n'est pas autorisé. Si Berville n'a eu pour moi qu'un

caprice, est-ce une raison? Bah! il m'en donnera un autre; ce sera

drôle.

Javotte allait peut-être envoyer le bracelet, lorsqu'un coup de sonnette

vint l'interrompre dans ses réflexions. C'était le monsieur aux lunettes

d'or.

--Mademoiselle, dit-il, je vous annonce un succès: vous êtes des chœurs.

Ce n'est pas, de prime abord, une affaire extrêmement brillante; trente

sous, vous savez, mais qu'importe? ce joli pied est dans l'étrier. Dès

ce soir, vous porterez un domino dans le bal masqué de _Gustave_.

-Voilà une nouvelle! s'écria Javotte en sautant de joie. Choriste à

l'Opéra! choriste tout de suite! j'ai justement repassé mon chant; je

suis en voix; ce soir, _Gustave_!... Ah, mon Dieu!

Après le premier moment d'ivresse, madame Rosenval retrouva la gravité

qui convient à une cantatrice.

--Baron, dit-elle, vous êtes un homme charmant. Il n'y a que vous, et je

sens ma vocation; dînons: allons à l'Opéra, à la gloire; rentrons,

soupons, allez-vous-en; je dors déjà sur mes lauriers.

Le convive attendu arriva bientôt. On brusqua le dîner, et Javotte ne

manqua pas de vouloir partir beaucoup plus tôt qu'il n'était nécessaire.

Le cœur lui battait en entrant par la porte des acteurs, dans ce vieux,

sombre et petit corridor où Taglioni, peut-être, a marché. Comme le

ballet fut applaudi, madame Rosenval, couverte d'un capuchon rose, crut

avoir contribué au succès. Elle rentra chez elle fort émue, et, dans

l'ivresse du triomphe, ses pensées étaient à cent, lieues de Tristan,

lorsque sa femme de chambre lui remit la petite boîte soigneusement

enveloppée par Fossin, et un billet où elle trouva ces mots: «Il ne faut

pas que les plaisirs vous fassent oublier un ancien ami qui a besoin

d'un service. Soyez bonne comme autrefois. J'attends votre réponse avec

impatience.»

--Ce pauvre garçon, dit madame Rosenval, je l'avais oublié. Il m'envoie

une châtelaine; il y a plusieurs turquoises....

Javotte se mit au lit, et ne dormit guère. Elle songea bien plus à son

engagement et à sa brillante destinée qu'à la demande de Tristan. Mais

le jour la retrouva dans ses bonnes pensées.

-Allons, dit-elle, il faut s'exécuter. Ma journée d'hier a été

heureuse; il faut que tout le monde soit content.

Il était huit heures du matin quand Javotte prit son bracelet, mit son

châle et son chapeau, et sortit de chez elle, pleine de cœur, et presque

encore grisette. Arrivée à la maison de Tristan, elle vit, devant la

loge du concierge, une grosse femme, les joues couvertes de larmes.

--M. de Berville? demanda Javotte.

--Hélas! répondit la grosse femme.

--Y est-il, s'il vous plaît? Est-ce ici?

--Hélas! madame,... il s'est battu,... on vient de le rapporter... Il

est mort!

Le lendemain, Javotte chantait pour la seconde fois dans les chœurs de

l'Opéra, sous un quatrième nom qu'elle avait choisi: celui de madame

Amaldi.

Œuvres Complètes de Alfred de Musset — Tome 7. · 第 45 / 69 题