CAMILLE.»

Après avoir lu cette lettre, le chevalier hésita longtemps. Il avait eu

d'abord peine à s'en fier à ses yeux, et à croire que c'était Camille

elle-même qui lui avait écrit; mais il fallait se rendre à l'évidence.

Qu'allait-il faire? S'il cédait à sa fille, et s'il allait en effet à

Paris, il s'exposait à retrouver, dans une douleur nouvelle, tous les

souvenirs d'une ancienne douleur. Un enfant qu'il ne connaissait pas, il

est vrai, mais qui n'en était pas moins le fils de sa fille, pouvait lui

rendre les chagrins du passé. Camille pouvait lui rappeler Cécile, et

cependant il ne pouvait s'empêcher en même temps de partager

l'inquiétude de cette jeune mère attendant une parole de son enfant.

--Il faut y aller, dit l'oncle Giraud quand le chevalier le consulta.

C'est moi qui ai fait ce mariage-là, et je le tiens pour bon et durable.

Voulez-vous laisser votre sang dans la peine? N'en est-ce pas assez,

soit dit sans reproche, d'avoir oublié votre femme au bal, moyennant

quoi elle est tombée à l'eau? Oubliez-vous aussi cette petite?

Pensez-vous que ce soit tout d'être triste? Vous l'êtes, j'en conviens,

et même plus que de raison; mais croyez-vous qu'on n'ait pas autre chose

à faire au monde? Elle vous demande de venir; partons. Je vais avec

vous, et je n'ai qu'un regret, c'est qu'elle ne m'ait pas appelé aussi.

Il n'est pas bien de sa part de n'avoir pas frappé à ma porte, moi qui

lui ai toujours ouvert.

--Il a raison, pensait le chevalier. J'ai fait inutilement et

cruellement souffrir la meilleure des femmes. Je l'ai laissée mourir

d'une mort affreuse quand j'aurais dû l'en préserver. Si je dois en être

puni aujourd'hui par le spectacle du malheur de ma fille, je ne saurais

m'en plaindre; quelque pénible que soit pour moi ce spectacle, je dois

m'y résoudre et m'y condamner. Ce châtiment m'est dû. Que la fille me

punisse d'avoir abandonné la mère! J'irai à Paris, je verrai cet enfant.

J'ai délaissé ce que j'aimais, je me suis éloigné du malheur; je veux

prendre maintenant un amer plaisir à le contempler.

Dans un joli boudoir boisé, à l'entre-sol d'un bon hôtel situé dans le

faubourg Saint-Germain, se tenaient la jeune femme et son mari lorsque

le père et l'oncle arrivèrent. Sur une table étaient des dessins, des

livres, des gravures. Le mari lisait, la femme brodait, l'enfant jouait

sur le tapis.

Le marquis s'était levé; Camille courut à son père, qui l'embrassa

tendrement, et ne put retenir quelques larmes; mais les regards du

chevalier se reportèrent aussitôt sur l'enfant. Malgré lui, l'horreur

qu'il avait eue autrefois pour l'infirmité de Camille reprenait place

dans son cœur, à la vue de cet être qui allait hériter de la malédiction

qu'il lui avait léguée. Il recula lorsqu'on le lui présenta.

--Encore un muet! s'écria-t-il.

Camille prit son fils dans ses bras; sans entendre elle avait compris.

Soulevant doucement l'enfant devant le chevalier, elle posa son doigt

sur ses petites lèvres, en les frottant un peu, comme pour l'inviter à

parler. L'enfant se fit prier quelques minutes, puis prononça bien

distinctement ces deux mots, que la mère lui avait fait apprendre

d'avance:--Bonjour, papa.

--Et vous voyez bien que Dieu pardonne tout, et toujours, dit l'oncle

Giraud.

Œuvres Complètes de Alfred de Musset — Tome 7. · 第 39 / 69 题