Si l'oncle Giraud n'était pas élégant de sa personne, il se piquait du
moins de bien faire les choses. Peu lui importait que ses habits,
toujours tout neufs et beaucoup trop larges, parce qu'il ne voulait pas
être gêné, l'enveloppassent comme bon leur semblait, que ses bas drapés
fussent mal tirés, et que sa perruque lui tombât sur les yeux. Mais
quand il se mêlait de régaler les autres, il prenait d'abord ce qu'il y
avait de plus cher et de meilleur. Aussi avait-il retenu ce soir-là,
pour lui et pour Camille, une bonne loge découverte, bien en évidence,
afin que sa nièce pût être vue de tout le monde. Aux premiers regards
que Camille jeta sur le théâtre et dans la salle, elle fut éblouie; cela
ne pouvait manquer: une jeune fille à peine âgée de seize ans, élevée au
fond d'une campagne, et se trouvant tout à coup transportée au milieu du
séjour du luxe, des arts et du plaisir, devait presque croire qu'elle
rêvait. On jouait un ballet: Camille suivait avec curiosité les
attitudes, les gestes et les pas des acteurs; elle comprenait que
c'était une pantomime, et, comme elle devait s'y connaître, elle
cherchait à s'en expliquer le sens. À tout moment, elle se retournait
vers son oncle d'un air stupéfait, comme pour le consulter; mais il n'y
comprenait guère plus qu'elle. Elle voyait des bergers en bas de soie
offrant des fleurs à leurs bergères, des amours voltigeant au bout d'une
corde, des dieux assis sur des nuages. Les décorations, les lumières, le
lustre surtout, dont l'éclat la charmait, les parures des femmes, les
broderies, les plumes, toute cette pompe d'un spectacle inconnu pour
elle la jetait dans un doux étonnement.
De son côté, elle devint bientôt elle-même l'objet d'une curiosité
presque générale; sa parure était simple, mais du meilleur goût. Seule,
en grande loge, à côté d'un homme aussi peu musqué que l'était l'oncle
Giraud, belle comme un astre et fraîche comme une rose, avec ses grands
yeux noirs et son air naïf, elle devait nécessairement attirer les
regards. Les hommes commencèrent à se la montrer, les femmes à
l'observer; les marquis s'approchèrent, et les compliments les plus
flatteurs, faits à haute voix, à la mode du temps, furent adressés à la
nouvelle venue; par malheur, l'oncle Giraud seul recueillait ces
hommages, qu'il savourait avec délices.
Cependant Camille, peu à peu, reprit d'abord son air tranquille, puis un
mouvement de tristesse la saisit. Elle sentit combien il était cruel
d'être isolée au milieu de cette foule. Ces gens qui causaient dans
leurs loges, ces musiciens dont les instruments réglaient la mesure des
pas des acteurs, ce vaste échange de pensées entre le théâtre et la
salle, tout cela, pour ainsi dire, la repoussa en elle-même.--Nous
parlons et tu ne parles pas, semblait lui dire tout ce monde; nous
écoutons, nous rions, nous chantons, nous nous aimons, nous jouissons de
tout; toi seule ne jouis de rien, toi seule n'entends rien, toi seule
n'es ici qu'une statue, le simulacre d'un être qui ne fait qu'assister à
la vie.
Camille ferma les yeux pour se délivrer de ce spectacle; elle se souvint
de ce bal d'enfants où elle avait vu danser ses compagnes, et où elle
était restée près de sa mère. Elle revint par la pensée à la maison
natale, a son enfance si malheureuse, à ses longues souffrances, à ses
larmes secrètes, à la mort de sa mère, enfin à ce deuil qu'elle venait
de quitter, et qu'elle résolut de reprendre en rentrant. Puisqu'elle
était à jamais condamnée, il lui sembla qu'il valait mieux pour elle ne
jamais tenter de moins souffrir. Elle sentit plus amèrement qu'elle ne
l'avait encore fait que tout effort de sa part pour résister à la
malédiction céleste était inutile. Remplie de cette pensée, elle ne put
retenir quelques pleurs que l'oncle Giraud vit couler; il cherchait à en
deviner la cause, lorsqu'elle lui fit signe qu'elle voulait partir. Le
bonhomme, surpris et inquiet, hésitait et ne savait que faire; Camille
se leva, et lui montra la porte de la loge, afin qu'il lui donnât son
mantelet.
En ce moment, elle aperçut au-dessous d'elle, à la galerie, un jeune
homme de bonne mine, très richement vêtu, qui tenait à la main un
morceau d'ardoise, sur lequel il traçait des lettres et des figures avec
un petit crayon blanc. Il montrait ensuite cette ardoise à son voisin,
plus âgé que lui; celui-ci paraissait le comprendre aussitôt, et lui
répondait de la même manière avec une très grande promptitude. Tous deux
échangeaient en même temps, en ouvrant ou fermant les doigts, certains
signes qui semblaient leur servir à se mieux communiquer leurs idées.
Camille ne comprit rien, ni à ces dessins qu'elle distinguait à peine,
ni à ces signes qu'elle ne connaissait pas; mais elle avait remarqué, du
premier coup d'œil, que ce jeune homme ne remuait pas les lèvres;--prête
à sortir, elle s'arrêta. Elle voyait qu'il parlait un langage qui
n'était celui de personne, et qu'il trouvait moyen de s'exprimer sans ce
fatal mouvement de la parole, si incompréhensible pour elle, et qui
faisait le tourment de sa pensée. Quel que fut ce langage étrange, une
surprise extrême, un désir invincible d'en voir davantage lui firent
reprendre la place qu'elle venait de quitter; elle se pencha au bord de
la loge et observa attentivement ce que faisait cet inconnu. Le voyant
de nouveau écrire sur l'ardoise et la présenter à son voisin, elle fit
un mouvement involontaire comme pour la saisir au passage. À ce
mouvement, le jeune homme se retourna et regarda Camille à son tour. À
peine leurs yeux se furent-ils rencontrés, qu'ils restèrent tous deux
d'abord immobiles et indécis, comme s'ils eussent cherché à se
reconnaître; puis, en un instant, ils se devinèrent, et se dirent d'un
regard: Nous sommes muets tous deux.
L'oncle Giraud apportait à sa nièce son mantelet, sa canne et son loup,
mais elle ne voulut plus s'en aller, elle avait repris sa chaise, et
resta accoudée sur la balustrade.
L'abbé de l'Épée venait, alors de commencer à se faire connaître.
Faisant une visite à une dame, dans la rue des Fossés-Saint-Victor,
touché de pitié pour deux sourdes-muettes qu'il avait vues, par hasard,
travailler à l'aiguille, la charité qui remplissait son âme s'était
éveillée tout à coup, et opérait déjà des prodiges. Dans la pantomime
informe de ces êtres misérables et méprisés, il avait trouvé les germes
d'une langue féconde, qu'il croyait pouvoir devenir universelle, plus
vraie, en tout cas, que celle de Leibnitz. Comme la plupart des hommes
de génie, il avait peut-être dépassé son but, le voyant trop grand; mais
c'était déjà beaucoup d'en voir la grandeur. Quelle que pût être
l'ambition de sa bonté, il apprenait aux sourds-muets à lire et à
écrire. Il les replaçait au nombre des hommes. Seul et sans aide, par sa
propre force, il avait entrepris de faire une famille de ces malheureux,
et il se préparait à sacrifier à ce projet sa vie et sa fortune, en
attendant que le roi jetât les yeux sur eux.
Le jeune homme assis près de la loge de Camille était un des élèves
formés par l'abbé. Né gentilhomme et d'une ancienne maison, doué d'une
vive intelligence, mais frappé de la _demi-mort_, comme on disait alors,
il avait reçu, l'un des premiers, la même éducation à peu près que le
célèbre comte de Solar, avec cette différence qu'il était riche, et
qu'il ne courait pas le risque de mourir de faim, faute d'une pension du
duc de Penthièvre[5]. Indépendamment des leçons de l'abbé, on lui avait
donné un gouverneur, qui, étant une personne laïque, pouvait
l'accompagner partout, chargé, bien entendu, de veiller sur ses actions
et de diriger ses pensées (c'était le voisin qui lisait sur l'ardoise).
Le jeune homme profitait, avec grand soin et grande application, de ces
études journalières qui exerçaient son esprit sur toute chose, à la
lecture comme au manège, à l'Opéra comme à la messe; cependant un peu de
fierté native et une indépendance de caractère très prononcée luttaient
en lui contre cette application pénible. Il ne savait rien des maux qui
auraient pu l'atteindre, s'il fût né dans une classe inférieure ou
seulement, comme Camille, dans un autre lieu qu'à Paris. L'une des
premières choses qu'on lui avait apprises, lorsqu'il avait commencé à
épeler, avait été le nom de son père, le marquis de Maubray. Il savait
donc qu'il était, à la fois, différent des autres hommes par le
privilège de la naissance et par une disgrâce de la nature. L'orgueil et
l'humiliation se disputaient ainsi un noble esprit, qui, par bonheur, ou
peut-être par nécessité, n'en était pas moins resté simple.
[Note 5: L'histoire romanesque de ce prétendu comte de Solar est
restée un mystère. Un enfant sourd-muet, abandonné de ses parents, en
1773, fut recueilli par l'abbé de l'Épée. Après lui avoir appris à
s'exprimer dans le langage des signes, l'abbé crut reconnaître en lui
l'héritier des comtes de Solar, lui fit obtenir à ce titre une pension
du duc de Penthièvre, et l'engagea à faire valoir ses droits. Il y eut
procès.--Un jugement du Châtelet, de 1781, donna gain de cause au jeune
sourd-muet; mais sa partie adverse en appela au parlement. Le procès
demeura en suspens, l'abbé de l'Épée mourut, et la révolution survint.
Enfin le 24 juillet 1792, un arrêt définitif cassa le jugement du
Châtelet et interdit au nommé Joseph de porter à l'avenir le nom de
Solar. M. Bouilli a écrit sur ce sujet un drame en cinq actes intitulé
_l'Abbé de l'Épée_, qui a obtenu dans son temps un succès de larmes.]
Ce marquis, sourd-muet, observant et comprenant les autres, aussi fier
qu'eux tous, et qui avait aussi, auprès de son gouverneur, sur les
grands parquets de Versailles, traîné ses talons rouges à fleur de
terre, selon l'usage, était lorgné par plus d'une jolie femme, mais il
ne quittait pas des yeux Camille; de son côté, elle le voyait très bien,
sans le regarder davantage. L'opéra fini, elle prit le bras de son
oncle, et, n'osant pas se retourner, rentra pensive.