PIERRE ET CAMILLE

1844

I

Le chevalier des Arcis, officier de cavalerie, avait quitté le service

en 1760. Bien qu'il fût jeune encore, et que sa fortune lui permît de

paraître avantageusement à la cour, il s'était lassé de bonne heure de

la vie de garçon et des plaisirs de Paris. Il se retira près du Mans,

dans une jolie maison de campagne. Là, au bout de peu de temps, la

solitude, qui lui avait d'abord été agréable, lui sembla pénible. Il

sentit qu'il lui était difficile de rompre tout à coup avec les

habitudes de sa jeunesse. Il ne se repentit pas d'avoir quitté le monde;

mais, ne pouvant se résoudre à vivre seul, il prit le parti de se

marier, et de trouver, s'il était possible, une femme qui partageât son

goût pour le repos et pour la vie sédentaire qu'il était décidé à mener.

Il ne voulait point que sa femme fût belle; il ne la voulait pas laide,

non plus; il désirait qu'elle eût de l'instruction et de l'intelligence,

avec le moins d'esprit possible; ce qu'il recherchait par-dessus tout,

c'était de la gaieté et une humeur égale, qu'il regardait, dans une

femme, comme les premières des qualités.

La fille d'un négociant retiré, qui demeurait dans le voisinage, lui

plut. Comme le chevalier ne dépendait de personne, il ne s'arrêta pas à

la distance qu'il y avait entre un gentilhomme et la fille d'un

marchand. Il adressa à la famille une demande qui fut accueillie avec

empressement. Il fit sa cour pendant quelques mois, et le mariage fut

conclu.

Jamais alliance ne fut formée sous de meilleurs et de plus heureux

auspices. À mesure qu'il connut mieux sa femme, le chevalier découvrit

en elle de nouvelles qualités et une douceur de caractère inaltérable.

Elle, de son côté, se prit pour son mari d'un amour extrême. Elle ne

vivait qu'en lui, ne songeait qu'à lui complaire, et, bien loin de

regretter les plaisirs de son âge qu'elle lui sacrifiait, elle

souhaitait que son existence entière pût s'écouler dans une solitude

qui, de jour en jour, lui devenait plus chère.

Cette solitude n'était cependant pas complète. Quelques voyages à la

ville, la visite régulière de quelques amis y faisaient diversion de

temps en temps. Le chevalier ne refusait pas de voir fréquemment les

parents de sa femme, en sorte qu'il semblait à celle-ci qu'elle n'avait

pas quitté la maison paternelle. Elle sortait souvent des bras de son

mari pour se retrouver dans ceux de sa mère, et jouissait ainsi d'une

faveur que la Providence accorde à bien peu de gens, car il est rare

qu'un bonheur nouveau ne détruise pas un ancien bonheur.

M. des Arcis n'avait pas moins de douceur et de bonté que sa femme; mais

les passions de sa jeunesse, l'expérience qu'il paraissait avoir faite

des choses de ce monde, lui donnaient parfois de la mélancolie. Cécile

(ainsi se nommait madame des Arcis) respectait religieusement ces

moments de tristesse. Quoiqu'il n'y eût en elle, à ce sujet, ni

réflexion ni calcul, son cœur l'avertissait aisément de ne pas se

plaindre de ces légers nuages qui détruisent tout dès qu'on les regarde,

et qui ne sont rien quand on les laisse passer.

La famille de Cécile était composée de bonnes gens, marchands enrichis

par le travail, et dont la vieillesse était, pour ainsi dire, un

perpétuel dimanche. Le chevalier aimait cette gaieté du repos, achetée

par la peine, et y prenait part volontiers. Fatigue des mœurs de

Versailles et même des soupers de mademoiselle Quinault, il se plaisait

à ces façons un peu bruyantes, mais franches et nouvelles pour lui.

Cécile avait un oncle, excellent homme, meilleur convive encore, qui

s'appelait Giraud. Il avait été maître maçon, puis il était devenu peu à

peu architecte; à tout cela il avait gagné une vingtaine de mille livres

de rente. La maison du chevalier était fort à son goût, et il y était

toujours bien reçu, quoiqu'il y arrivât quelquefois couvert de plâtre

et de poussière; car, en dépit des ans et de ses vingt mille livres, il

ne pouvait se tenir de grimper sur les toits et de manier la truelle.

Quand il avait bu quelques coups de Champagne, il fallait qu'il pérorât

au dessert.--Vous êtes heureux, mon neveu, disait-il souvent au

chevalier: vous êtes riche, jeune, vous avez une bonne petite femme, une

maison pas trop mal bâtie; il ne vous manque rien, il n'y a rien à dire;

tant pis pour le voisin s'il s'en plaint. Je vous dis et répète que vous

êtes heureux.

Un jour, Cécile, entendant ces mots, et se penchant vers son

mari:--N'est-ce pas, lui dit-elle, qu'il faut que ce soit un peu vrai,

pour que tu te le laisses dire en face?

Madame des Arcis, au bout de quelque temps, reconnut qu'elle était

enceinte. Il y avait derrière la maison une petite colline d'où l'on

découvrait tout le domaine. Les deux époux s'y promenaient souvent

ensemble. Un soir qu'ils y étaient assis sur l'herbe:

--Tu n'as pas contredit mon oncle l'autre jour, dit Cécile. Penses-tu

cependant qu'il eût tout à fait raison? Es-tu parfaitement heureux?

--Autant qu'un homme peut l'être, répondit le chevalier, et je ne vois

rien qui puisse ajouter à mon bonheur.

--Je suis donc plus ambitieuse que toi, reprit Cécile, car il me serait

aisé de te citer quelque chose qui nous manque ici, et qui nous est

absolument nécessaire.

Le chevalier crut qu'il s'agissait de quelque bagatelle, et qu'elle

voulait prendre un détour pour lui confier un caprice de femme. Il fit,

en plaisantant, mille conjectures, et à chaque question, les rires de

Cécile redoublaient. Tout en badinant ainsi, ils s'étaient levés et ils

descendaient la colline. M. des Arcis doubla le pas, et, invité par la

pente rapide, il allait entraîner sa femme, lorsque celle-ci s'arrêta,

et s'appuyant sur l'épaule du chevalier:

--Prends garde, mon ami, lui dit-elle, ne me fais pas marcher si vite.

Tu cherchais bien loin ce que je te demandais; nous l'avons là sous mes

paniers.

Presque tous leurs entretiens, à compter de ce jour, n'eurent plus qu'un

sujet; ils ne parlaient que de leur enfant, des soins à lui donner, de

la manière dont ils l'élèveraient, des projets qu'ils formaient déjà

pour son avenir. Le chevalier voulut que sa femme prît toutes les

précautions possibles pour conserver le trésor qu'elle portait. Il

redoubla pour elle d'attentions et d'amour; et tout le temps que dura la

grossesse de Cécile ne fut qu'une longue et délicieuse ivresse, pleine

des plus douces espérances.

Le terme fixé par la nature arriva; un enfant vint au monde, beau comme

le jour. C'était une fille, qu'on appela Camille. Malgré l'usage général

et contre l'avis même des médecins, Cécile voulut la nourrir elle-même.

Son orgueil maternel était si flatté de la beauté de sa fille, qu'il fut

impossible de l'en séparer; il était vrai que l'on n'avait vu que bien

rarement à un enfant nouveau-né des traits aussi réguliers et aussi

remarquables; ses yeux surtout, lorsqu'ils s'ouvrirent à la lumière,

brillèrent d'un éclat extraordinaire. Cécile, qui avait été élevée au

couvent, était extrêmement pieuse. Ses premiers pas, dès qu'elle put se

lever, furent pour aller à l'église rendre grâces à Dieu.

Cependant, l'enfant commença à prendre des forces et à se développer. À

mesure qu'elle grandissait, on fut surpris de lui voir garder une

immobilité étrange. Aucun bruit ne semblait la frapper; elle était

insensible à ces mille discours que les mères adressent à leurs

nourrissons; tandis qu'on chantait en la berçant, elle restait les yeux

fixes et ouverts, regardant avidement la clarté de la lampe, et ne

paraissant rien entendre. Un jour qu'elle était endormie, une servante

renversa un meuble; la mère accourut aussitôt, et vit avec étonnement

que l'enfant ne s'était pas réveillée. Le chevalier fut effrayé de ces

indices trop clairs pour qu'on pût s'y tromper. Dès qu'il les eut

observés avec attention, il comprit à quel malheur sa fille était

condamnée. La mère voulut en vain s'abuser, et, par tous les moyens

imaginables, détourner les craintes de son mari. Le médecin fut appelé,

et l'examen ne fut ni long ni difficile. On reconnut que la pauvre

Camille était privée de l'ouïe, et par conséquent de la parole.

Œuvres Complètes de Alfred de Musset — Tome 7. · 第 31 / 69 题