MERLE BLANC

1842

I

Qu'il est glorieux, mais qu'il est pénible d'être en ce monde un merle

exceptionnel! Je ne suis point un oiseau fabuleux, et M. de Buffon m'a

décrit. Mais, hélas! je suis extrêmement rare et très difficile à

trouver. Plût au ciel que je fusse tout à fait impossible!

Mon père et ma mère étaient deux bonnes gens qui vivaient, depuis nombre

d'années, au fond d'un vieux jardin retiré du Marais. C'était un ménage

exemplaire. Pendant que ma mère, assise dans un buisson fourré, pondait

régulièrement trois fois par an, et couvait, tout en sommeillant, avec

une religion patriarcale, mon père, encore fort propre et fort pétulant,

malgré son grand âge, picorait autour d'elle toute la journée, lui

apportant de beaux insectes qu'il saisissait délicatement par le bout

de la queue pour ne pas dégoûter sa femme, et, la nuit venue, il ne

manquait jamais, quand il faisait beau, de la régaler d'une chanson qui

réjouissait tout le voisinage. Jamais une querelle, jamais le moindre

nuage n'avait troublé cette douce union.

À peine fus-je venu au monde, que, pour là première fois de sa vie, mon

père commença à montrer de la mauvaise humeur. Bien que je ne fusse

encore que d'un gris douteux, il ne reconnaissait en moi ni la couleur,

ni la tournure de sa nombreuse postérité.

--Voilà un sale enfant, disait-il quelquefois en me regardant de

travers; il faut que ce gamin-là aille apparemment se fourrer dans tous

les plâtras et tous les tas de boue qu'il rencontre, pour être toujours

si laid et si crotté.

--Eh, mon Dieu! mon ami, répondait ma mère, toujours roulée en boule

dans une vieille écuelle dont elle avait fait son nid, ne voyez-vous pas

que c'est de son âge? Et vous-même, dans votre jeune temps, n'avez-vous

pas été un charmant vaurien? Laissez grandir notre merlichon, et vous

verrez comme il sera beau; il est des mieux que j'aie pondus.

Tout en prenant ainsi ma défense, ma mère ne s'y trompait pas; elle

voyait pousser mon fatal plumage, qui lui semblait une monstruosité;

mais elle faisait comme toutes les mères qui s'attachent souvent à leurs

enfants par cela même qu'ils sont maltraités de la nature, comme si la

faute en était à elles, ou comme si elles repoussaient d'avance

l'injustice du sort qui doit les frapper.

Quand vint le temps de ma première mue, mon père devint tout à fait

pensif et me considéra attentivement. Tant que mes plumes tombèrent, il

me traita encore avec assez de bonté et me donna même la pâtée, me

voyant grelotter presque nu dans un coin; mais dès que mes pauvres

ailerons transis commencèrent à se recouvrir de duvet, à chaque plume

blanche qu'il vit paraître, il entra dans une telle colère, que je

craignis qu'il ne me plumât pour le reste de mes jours! Hélas! je

n'avais pas de miroir; j'ignorais le sujet de cette fureur, et je me

demandais pourquoi le meilleur des pères se montrait pour moi si

barbare.

Un jour qu'un rayon de soleil et ma fourrure naissante m'avaient mis,

malgré moi, le cœur en joie, comme je voltigeais dans une allée, je me

mis, pour mon malheur, à chanter. À la première note qu'il entendit, mon

père sauta en l'air comme une fusée.

--Qu'est-ce que j'entends-là? s'écria-t-il; est-ce ainsi qu'un merle

siffle? est-ce ainsi que je siffle? est-ce là siffler?

Et, s'abattant près de ma mère avec la contenance la plus terrible:

--Malheureuse! dit-il, qui est-ce qui a pondu dans ton nid?

À ces mots, ma mère indignée s'élança de son écuelle, non sans se faire

du mal à une patte; elle voulut parler, mais ses sanglots la

suffoquaient, elle tomba à terre à demi pâmée. Je la vis près d'expirer;

épouvanté et tremblant de peur, je me jetai aux genoux de mon père.

--O mon père! lui dis-je, si je siffle de travers, et si je suis mal

vêtu, que ma mère n'en soit point punie! Est-ce sa faute si la nature

m'a refusé une voix comme la vôtre? Est-ce sa faute si je n'ai pas votre

beau bec jaune et votre bel habit noir à la française, qui vous donnent

l'air d'un marguillier en train d'avaler une omelette? Si le Ciel a fait

de moi un monstre, et si quelqu'un doit en porter la peine, que je sois

du moins le seul malheureux!

--Il ne s'agit pas de cela, dit mon père; que signifie la manière

absurde dont tu viens de te permettre de siffler? qui t'a appris à

siffler ainsi contre tous les usages et toutes les règles?

--Hélas! monsieur, répondis-je humblement, j'ai sifflé comme je pouvais,

me sentant gai parce qu'il fait beau, et ayant peut-être mangé trop de

mouches.

--On ne siffle pas ainsi dans ma famille, reprit mon père hors de lui.

Il y a des siècles que nous sifflons de père en fils, et, lorsque je

fais entendre ma voix la nuit, apprends qu'il y a ici, au premier étage,

un vieux monsieur, et au grenier une jeune grisette, qui ouvrent leurs

fenêtres pour m'entendre. N'est-ce pas assez que j'aie devant les yeux

l'affreuse couleur de tes sottes plumes qui te donnent l'air enfariné

comme un paillasse de la foire? Si je n'étais le plus pacifique des

merles, je t'aurais déjà cent fois mis à nu, ni plus ni moins qu'un

poulet de basse-cour prêt à être embroché.

--Eh bien! m'écriai-je, révolté de l'injustice de mon père, s'il en est

ainsi, monsieur, qu'à cela ne tienne! je me déroberai à votre présence,

je délivrerai vos regards de cette malheureuse queue blanche, par

laquelle vous me tirez toute la journée. Je partirai, monsieur, je

fuirai; assez d'autres enfants consoleront votre vieillesse, puisque ma

mère pond trois fois par an; j'irai loin de vous cacher ma misère, et

peut-être, ajoutai-je en sanglotant, peut-être trouverai-je, dans le

potager du voisin ou sur les gouttières, quelques vers de terre ou

quelques araignées pour soutenir ma triste existence.

--Comme tu voudras, répliqua mon père, loin de s'attendrir à ce

discours; que je ne te voie plus! Tu n'es pas mon fils; tu n'es pas un

merle.

--Et que suis-je donc, monsieur, s'il vous plaît?

--Je n'en sais rien, mais tu n'es pas un merle. Après ces paroles

foudroyantes, mon père s'éloigna à pas lents. Ma mère se releva

tristement, et alla, en boitant, achever de pleurer dans son écuelle.

Pour moi, confus et désolé, je pris mon vol du mieux que je pus, et

j'allai, comme je l'avais annoncé, me percher sur la gouttière d'une

maison voisine.

Œuvres Complètes de Alfred de Musset — Tome 7. · 第 23 / 69 题