--M. Rozenne fait demander si ces dames peuvent le recevoir?
--Très bien; nous descendons, dit Marguerite qui considérait d’un regard
ravi sa toute petite, occupée à jouer sur le tapis.
France s’était levée, devenue toute blanche.
L’heure qu’elle avait appelée commençait et, parce qu’elle la savait
décisive peut-être, une émotion poignante l’abattait tout à coup.
Une seconde, elle demeura silencieuse, recueillie en elle-même... Puis,
résolue, elle se pencha vers sa sœur avec un baiser et demanda, la voix
un peu assourdie:
--Guite, veux-tu me permettre d’aller seule, d’abord, recevoir Claude
Rozenne?... J’ai besoin de lui parler. Peut-être... peut-être mon avenir
dépend de cette conversation... Tu as confiance en moi, n’est-ce pas, ma
grande sœur chérie?
Mme d’Humières avait relevé la tête à cette soudaine demande. Mais ce ne
fut chez elle qu’une surprise fugitive. Son mari lui avait parlé de la
longue promenade faite, la veille, à Dury, par France et Albert Chambry;
et, bien que la jeune fille ne lui eût rien dit au retour, elle la
connaissait trop bien pour ne pas la deviner troublée par quelque
préoccupation sérieuse à laquelle, délicatement, elle n’avait pas même
fait allusion.
Ses yeux s’arrêtèrent, pleins de tendresse, sur le visage devenu grave
de la jeune fille qu’elle attira dans ses bras:
--Oui, j’ai confiance en toi, petite France... Mais si ton avenir est en
jeu, je t’en supplie, sois sage, réfléchis, ne l’aventure pas
follement... Va. Je descendrai seulement quand tu me feras demander.
France murmura:
--Merci!
Un instant, toutes deux se regardèrent avec leur mutuelle affection.
Puis, spontanément, Marguerite eut le geste dont elle bénissait, chaque
soir, ses enfants couchés et effleura, d’une croix, le front penché de
France.
--Descends, chérie. Que Dieu soit avec toi!
France se détourna. Elle sentait bien que nul conseil n’eût pu en ce
moment l’influencer. A elle seule, il appartenait de préparer l’avenir.
Son cœur battait à coups pressés, si fort qu’elle s’arrêta derrière la
porte close du salon, avant d’en tourner le bouton. Mais ses lèvres
articulèrent, sous l’impérieux effort de sa volonté:
--Il faut!... Il faut!...
Et elle entra.
Droit devant la fenêtre, Rozenne attendait, les traits étrangement
altérés, quelque chose de dur dans l’expression. Peut-être pensait-il
voir apparaître Marguerite d’Humières, car il eut un mouvement brusque
quand il reconnut France. Elle lui tendit ses deux mains, ainsi qu’elle
faisait dans les jours passés où elle lui voyait l’âme en détresse. Il
les enveloppa d’une étreinte presque violente et les porta à ses lèvres
qui les effleurèrent d’un baiser lent...
Puis les laissant retomber, il demanda:
--Mme d’Humières n’est-elle pas là?
France s’assit, inclinant la tête.
--Ma sœur descendra dans un instant. Mais je l’ai priée d’attendre un
peu pour le faire... Je vous l’ai dit hier, je souhaitais vous parler...
Lui, était demeuré debout. Il la regardait comme s’il avait peur de ce
qu’elle allait dire.
--Vous souhaitez me parler?... à moi?... et de quoi?
Elle aussi le regardait, soudain très calme parce qu’elle savait où elle
voulait aller, parce qu’il était là, devant elle, enfin! et qu’elle
était certaine qu’il ne la tromperait pas... Pourtant, une seconde
encore, elle resta silencieuse, songeant...
Puis, avec une franchise fière, gravement, elle dit, très simple et très
douce:
--Je ne puis supporter que mes amis aient à me reprocher quelque chose
qu’ils me cachent; et puisque vous allez partir, puisque je ne sais ni
quand, ni où nous nous reverrons, j’ai voulu vous demander ici...--à
Paris, vous avez l’air de me fuir!...--en quoi encore j’ai pu vous faire
mal, involontairement... Vous demander ce que vous avez contre moi?...
--Ce que j’ai contre vous?... Moi?...
--Oh! ne dites pas que vous n’avez rien! Mes intuitions ne me trompent
jamais... Et j’ai... oh! si forte!... celle que, volontairement, vous
vous éloignez de moi depuis cet été... que je ne suis plus pour vous une
amie...
--Jamais vous n’avez été pour moi une amie plus chère! fit-il
sourdement.
--Oh! non! puisque...
--Puisque?
--Puisque vous m’avez tu un événement qui était pour vous la délivrance!
Il tressaillit. Cependant, il n’ignorait pas qu’elle devait savoir. Il
la contemplait comme le bonheur irréalisable...
--C’est vrai, je me suis interdit de vous en parler! jeta-t-il avec une
sorte d’âpreté douloureuse.
--Pourquoi?
--Parce que j’ai jugé que cela était plus sage,... qu’il était inutile
de vous occuper encore une fois de moi, à ce sujet.
Elle prononça lentement:
--Ici même, dans ce salon, au printemps, je vous ai dit que jamais plus
ce qui vous touchait ne me laisserait indifférente... Et je crois que
depuis ce jour j’ai été pour vous une vraie amie, très fidèle... Alors
pourquoi depuis plus de trois mois m’avez-vous laissée sans un signe de
souvenir?... Pourquoi hier m’avez-vous parlé durement sans que...
--Sans que vous l’ayez mérité, n’est-ce pas? interrompit-il violemment.
Ah! ne me parlez pas d’hier... A moins que ce ne soit pour m’annoncer ce
que vous avez décidé avec M. Albert Chambry... Que je sois, du moins, le
premier à vous féliciter!
--Me féliciter!... Que supposez-vous donc qu’il m’ait demandé?...
D’un geste inconscient, il passa la main sur son visage contracté.
--Je ne suppose pas... Je _sais!_... Car il y a deux mois Chambry, avec
une candeur confiante, m’a parlé de vous... Et parlé de telle sorte que
j’ai compris à quel point vous l’aviez conquis..., comme les autres...
Seulement...
Elle répéta, attentive, son cœur battait si vite qu’il la rendait
haletante:
--Seulement?
Il martela les mots:
--Seulement je crois que vous ne l’éconduirez peut-être pas comme les
autres...
--Parce que?
--Parce que c’est un excellent parti qui vaut la peine d’être accueilli!
--Vous voulez dire qu’il est intelligent?... très bon? d’une famille
honorable et de sentiments délicats?
Elle parlait lentement, comme elle eût récité une leçon ou comme si elle
eût voulu se pénétrer de ce qu’elle disait.
--Tout cela est très vrai! Je comprends que tant de qualités réunies
vous donnent enfin le goût du mariage et culbutent vos résistances et
vos appréhensions... Votre heure est venue!... Mais je ne pensais pas
qu’elle viendrait pour un homme comme celui-là!
Quelle souffrance criait désespérément dans son accent!... Ah! il n’eût
pas ainsi parlé s’il n’avait été jaloux d’Albert Chambry! Alors... alors
c’était donc le bonheur qui venait à elle?... Elle demanda:
--Pourquoi supposez-vous que l’heure dont vous parlez est venue?
--Croyez-vous donc que moi, qui connais toutes les expressions de votre
visage, je n’aie pas compris tout de suite quand enfin... enfin! vous
êtes reparue avec lui, qu’il venait de vous dire... ce que vous étiez
devenue pour lui, de vous offrir son cœur... et sa bourse!
Elle eut un geste d’épaules et répéta, un peu amère:
--Sa bourse!... Et vous avez tout de suite pensé que j’acceptais
l’offre?... Vous qui prétendez me connaître?
--Il n’avait pas le visage d’un homme dont on a brisé l’espoir... Je
n’ai pas eu de peine à comprendre que vous avez dû lui dire que vous
réfléchiriez... Autrefois, c’est en un instant que vous avez résolu de
prononcer le «non» qui a fait mon malheur...
--J’étais une enfant, alors... J’ai répondu comme une enfant...
Maintenant les années m’ont rendue plus sage...
--Et plus pratique!
--Oh!
Elle pâlit, tant il l’avait atteinte. Il la vit blanche jusqu’aux
lèvres, une expression de souffrance dans les yeux qu’elle levait vers
lui... Et avant qu’il eût maîtrisé son mouvement, il était debout devant
elle, emprisonnant les mains qui tremblaient et, penché vers elle, il
suppliait tout bas:
--France, ma précieuse, mon adorée petite amie!... pardonnez-moi!... Je
suis fou... Vous savez bien que je ne pense pas la chose insensée que je
viens de vous dire... pour vous faire mal... parce que je suis
incapable, comme autrefois, plus encore!...--de supporter de vous avoir
perdue... de penser qu’un autre aura le bonheur qui m’est refusé!...
France, vous avez raison, épousez Albert Chambry. C’est un honnête homme
qui vous aime et dont la tendresse vous sera infiniment bonne... Je vous
jure que tout cela, je me le répète sans cesse depuis qu’il m’a parlé...
Vous avez raison... Vous êtes sage en l’écoutant!
Il avait gardé entre les siennes les mains toujours frémissantes; et
elle sentait la souffrance qui le broyait à cause d’elle et lui
apportait la certitude bénie qu’il était bien à elle toujours, à elle
seule!...
Elle le regarda:
--Alors... vous me conseillez d’épouser Albert Chambry?... Dites-le-moi,
vos yeux dans les miens... Dites-le-moi...
Elle s’arrêta un peu, toujours assise, sans lui enlever ses mains. Elle
continuait à le regarder. Presque bas, elle prononça, avec son âme qui
se donnait:
--Dites-le-moi en me jurant que vous ne regrettez rien de ce qui aurait
pu être, il y a cinq ans... de ce qui pourrait être maintenant puisque
vous, comme moi, vous êtes libre... Jurez-moi cela, Claude... Et, selon
votre conseil, j’épouserai Albert Chambry...
Violemment, il laissa retomber ses mains et recula:
--Oh! France, vous êtes cruelle!... Pourquoi me tentez-vous?
--Ah! Dieu! enfin!!!
Le mot lui était échappé comme un cri de joie.
--Je vous tente, pourquoi?... Parce que vous m’aimez?
--France, par pitié, taisez-vous!... Ne me faites plus de mal!
--Répondez-moi, Claude... Parce que vous m’aimez?...
--France, cette nuit, je suis resté debout, ivre de jalousie, arpentant
ma chambre comme une bête en cage, parce que j’avais compris que cet
homme vous avait parlé...
--Parce que vous m’aimez? répéta-t-elle une troisième fois.
--Ah! oui, parce que je vous aime!... Oh! France, pourquoi voulez-vous
que je vous le dise?
--Maintenant, vous en avez le droit!...
Il l’arrêta avec le même emportement désespéré:
--France, ne me faites pas entrevoir l’impossible!... Je ne suis pas un
saint!... Je suis un pauvre homme qui, tout comme les autres, ai soif de
bonheur... Ne me tentez pas!... Je n’aurai pas le courage de vous
repousser!...
--Me repousser... pourquoi?...
Elle n’était plus pâle et une splendeur d’aurore grandissait au fond de
son regard.
--Mais je serais criminel, France, de ne pas vous repousser!...
Maintenant, je suis presque pauvre... J’ai le souci terrible d’un
malheureux petit être, maladif, dont un jour ou l’autre, j’aurai
l’entière charge, qui exige des soins qu’une mère seulement pourrait
accepter... Non, je n’ai pas le droit, maintenant, de vous demander
votre vie que d’autres peuvent rendre heureuse et fortunée...
Qu’aurais-je, moi, à vous offrir!... Jamais je ne l’ai vu si clairement
que le jour où j’ai recouvré ma liberté... Alors, je me suis appliqué à
vous fuir, car je savais ma faiblesse!... comme je le faisais depuis le
moment où j’avais compris que je vous aimais trop pour continuer à voir
en vous une amie!
--C’était pour cela!!!... Oh! que c’est bon de vous l’entendre dire!!...
Claude, je veux votre pauvreté... Je veux votre petit enfant pour qu’il
soit à moi... Je veux...
Elle s’interrompit encore. Ses lèvres tremblaient; mais, dans ses
prunelles dilatées, il y avait l’infini de l’amour humain:
--... Je veux votre âme entière, et fidèle, et confiante!... Je ne vous
demande que cette richesse-là pour en faire mon bonheur...
--Votre bonheur!... France, vous ne jouez pas, n’est-ce pas?... Vous
savez quelle espérance... merveilleuse! vous me donnez?... Est-ce qu’il
serait possible... Votre bonheur!... sincèrement, et non par pitié, par
générosité, vous pensez cela?...
--Claude, laissez-moi être heureuse par vous... Prenez-moi pour
toujours... si vous voulez bien encore de moi!
Il la contemplait sans oser encore l’attirer dans ses bras, sous ses
lèvres, comme son trésor:
--Mais, France, comprenez donc que c’est une vraie vie de sacrifices que
vous voulez accepter! Grâce à mes folies, je ne pourrai vous donner les
belles choses qui vous charment, vous connaîtrez peut-être les soucis
d’argent dont vous avez l’horreur...
Elle eut un faible geste pour l’arrêter. Un sourire joyeux passait sur
sa bouche:
--Ils ne me feront pas peur si vous êtes avec moi pour les supporter...
Je ne suis plus un bébé... J’ai compris--très tard, c’est vrai!--qu’il
faut accepter la vie telle qu’elle est, avec tout ce qu’elle apporte
d’épreuves, de difficultés; parce qu’elle peut aussi donner des bonheurs
qui consolent de tout... Si vous m’aimez, Claude, je ne souhaiterai rien
d’autre...
--Et si je vous aime mal, si je vous fais souffrir!... Albert Chambry,
lui, vous serait fidèle, sans défaillance!
--Vous aussi, vous le serez! jeta-t-elle dans un cri passionné où il y
avait de la ferveur et de la fierté... Je saurai bien vous ôter la
tentation de me délaisser!
La délaisser!... Il était bien certain qu’il l’adorerait aussi longtemps
qu’un souffle de vie l’animerait. Elle n’était pas de celles qu’on
délaisse quand elles se sont données!
--Vous délaisser! vous, mon amour, vous que j’ai toujours aimée avec ce
que j’avais de meilleur en moi!... Il y a cinq ans, à Villers, c’était
ainsi déjà... Écoutez ma confession. Cet hiver, quand je vous ai
retrouvée si sereine, si étrangère au mal que vous m’aviez fait, j’ai eu
la tentation bien violente, je vous jure, de tout essayer pour me faire
aimer de vous et alors me venger de ce que vous m’aviez fait souffrir...
Cela, me le pardonnez-vous, France?
Elle dit, songeant à d’autres choses encore qu’elle devait oublier
généreusement:
--Je vous pardonne tout ce que je puis pardonner...
--Oui, _tout_, répéta-t-il, la comprenant. Tout, parce que j’ai bien
lutté contre la tentation pour agir en honnête homme!... Autant que je
le pouvais, je me suis appliqué à ne pas vous trahir cet amour que vous
aviez mis en moi, qui était entré dans ma vie pour n’en sortir
jamais!... Mes folies, que votre regard condamnait, c’était pour
m’éloigner de vous, pour mieux vous fuir; pour essayer de me détacher de
vous, puisque je n’étais pas libre!... Vous savez toute la vérité,
maintenant... Oh! France, mon amour, mon unique, est-il possible que
vous vouliez bien être à moi enfin... et malgré tout!...
Cette fois, il l’attirait, dans un geste de bonheur jaloux, car il
l’avait bien conquise... Elle, soumise délicieusement, appuya la tête
contre sa poitrine. Blottie entre ses bras, elle comprenait qu’elle se
fût laissée emporter par lui dans la mort même, comme dans un paradis...
Et les paupières closes, frémissante sous les baisers dont il lui
couvrait le visage, et qu’elle sentait en son cœur même, elle murmurait
lentement:
--Claude, c’est divin, le mal d’aimer!...