IX

Une rumeur de curiosité courut à travers la très nombreuse assemblée que

réunissait le concert de charité,--dans l’hôtel particulier qui abritait

la kermesse,--car, sur l’estrade, venait d’apparaître Marceline Herrène

pour dire le poème de Francis Danes.

Dans un mouvement de houle, les têtes se dressèrent. Les regards

féminins étudièrent la sobre richesse de la robe de mousseline de

l’Inde, incrustée de dentelles d’une fabuleuse valeur, tandis que les

yeux des hommes s’attachaient au buste admirable sous l’étoffe souple,

au visage qui semblait modelé dans la lumière, coiffé de cheveux

sombres, tordus sur la nuque en un nœud lourd.

Debout, immobile, une sorte de rêve dans la chaude profondeur des

prunelles, elle semblait écouter le chant que modulait l’orchestre et

par lequel s’ouvrait le poème,--un chant si admirablement adapté au

caractère du poème que, seul, un même cerveau pouvait avoir conçu la

musique et la poésie.

Se penchant vers sa sœur, Marguerite murmura:

--Elle est bien belle!... Tu es gâtée, chérie, d’avoir une pareille

interprète!

France inclina la tête en silence. De loin, elle souriait à Marceline

qui venait de la distinguer dans la foule du public et lui avait envoyé

un imperceptible signe de bienvenue. Puis, elle aussi, se prit à écouter

cette musique qui était la sienne, pour elle, évocatrice puissamment

d’impressions vécues par elle.

L’orchestre venu de Paris, dont elle avait suivi toutes les répétitions,

était vraiment très bon. Mais elle ne l’entendait pas avec cette

attention qui, en d’autres jours, lui faisait sciemment détailler le jeu

des musiciens. Son regard errait sur les rangs des auditeurs, cherchant,

sans qu’elle en eût conscience peut-être, un visage qu’elle n’apercevait

pas. Dans cette réunion du tout Amiens _select_,--où fraternisaient pour

quelques heures armée, magistrature, riche bourgeoisie, voire même

noblesse, protectrice des bonnes œuvres,--presque toutes les

physionomies lui étaient étrangères. A peine elle reconnaissait quelques

femmes rencontrées dans le salon de Marguerite... Devant elle, un peu,

elle apercevait le groupe des Chambry, la petite femme habillée avec un

soin correct et une richesse toute provinciale, assise entre son mari et

son beau-frère... Tous trois, l’air très attentif.

A travers la distance, France sentait, tendue vers elle, toute la pensée

d’Albert Chambry, avec une curiosité et une surprise qui l’arrachaient à

son calme coutumier. Bien vite, il l’avait découverte dans la foule où

elle demeurait discrètement confondue; et, si soucieux qu’il fût des

convenances, il n’arrivait pas à s’interdire de la regarder dès qu’il

croyait pouvoir le faire sans être remarqué--par elle surtout. Il

n’était pas connaisseur en musique et la valeur des harmonies originales

du prélude, dont un mélomane eût été ravi, lui échappait complètement.

Mais l’oreille charmée par les sonorités expressives et colorées du

chant, il écoutait stupéfait, presque désorienté par l’idée que c’était

vraiment cette jeune fille qui avait créé cela, que tout ce public était

réuni pour être enchanté par la beauté de son œuvre de femme--et de

femme de vingt ans à peine!

D’autres, comme lui, de ceux qui savaient quel était Francis Danes,

observaient aussi, avec la même curiosité, la fine créature habillée de

linon rose, coiffée d’une large capeline tout en fleurs, qui se tenait

auprès de sa sœur, comme une fille du monde très bien élevée, auditrice

correcte; de telle sorte que personne, la voyant ainsi, n’aurait pu

soupçonner que c’était elle qui avait écrit cette musique et ce poème.

Elle, ne s’occupait guère de l’attention qu’elle excitait ainsi;

sourdement nerveuse, elle continuait sa recherche inconsciente, parmi

tous ces inconnus... Non, décidément, elle n’apercevait pas Claude

Rozenne. Il n’était pas là!... Il n’était pas venu assister à cette

audition solennelle, devant un public _payant!_ de l’œuvre de sa

«précieuse petite amie», comme il semblait se plaire à l’appeler.

Pourquoi?... Pourtant, il était à Amiens, l’avant-veille encore. De

loin, elle l’avait aperçu, en arrivant de Paris, quand elle sortait de

la gare avec Marguerite... Mais il n’avait pas paru chez sa sœur, bien

que certainement il sût qu’elle était à Amiens, où les plus petites

nouvelles étaient vite colportées.

Alors, il continuait à la fuir, comme il semblait le faire depuis quinze

jours... Même, il se désintéressait de ce qui la touchait.

Ses doigts froissèrent la gaze de son éventail, si fort qu’une paillette

blessa la peau sous le gant.

Alors, soudain, elle s’aperçut de l’impatience où la jetait l’absence de

Rozenne; et irritée contre elle-même, sans remuer les lèvres, elle

murmura:

--Qu’est-ce que cela peut me faire après tout, qu’il soit là ou non?

... Tout à coup, une détente se fit en elle, Marceline commençait le

poème; et son admirable voix, grave et pleine, d’une souplesse

caressante, donnait si merveilleusement aux vers leur relief, leur

couleur; en faisait jaillir, si lumineuse, la pensée, que toute

préoccupation étrangère disparut du cerveau de France, dans la

jouissance aiguë d’entendre l’œuvre de son âme, dite par une artiste

telle que celle-là.

La musique accompagnait la parole humaine, qui, parfois, faisait silence

un moment, pour laisser la mélodie lui répondre; puis reprenait la

légende symbolique, contée en une langue d’une incomparable poésie dont

les moins lettrés eux-mêmes subissaient le charme. Mais France ne

s’apercevait pas de ce triomphant succès de son œuvre, ni des regards

qui allaient à elle, l’auteur!... Même, elle avait oublié l’absence de

Rozenne. Rien n’existait plus pour elle que l’intense plaisir artistique

qu’elle savourait passionnément. Et elle tressaillit dans une sensation

de brusque réveil quand des applaudissements éclatèrent enthousiastes,

alors que l’orchestre achevait le motif final. Marceline, rappelée

éperdument, reparaissait les mains pleines de fleurs, jetant le nom du

poète que saluaient les acclamations.

Avec une malice un peu émue André glissa à sa belle-sœur qui, devenue

toute rose, écoutait, une petite fièvre au fond des prunelles:

--Quel succès! France... Prenez garde, on va vous enlever pour vous

porter en triomphe!

--Avant cela, vite, je me sauve pour aller remercier Marceline qui

mérite bien, elle, d’être portée en triomphe!... Quelle artiste!...

Guite, tu me retrouveras dans le petit salon...

Correctement escortée par son beau-frère, elle se glissait parmi les

groupes qui se formaient; car la première partie du concert était

achevée et les dames patronnesses commençaient la quête dans les rangs

nombreux du public.

Tous les regards invariablement la suivaient, autant parce que la rumeur

commençait à la désigner pour le poète de _l’Eau dormante_ que parce

qu’elle était une très jolie femme, totalement différente des plus

élégantes Amiénoises réunies dans le hall, par son allure et par la

discrète originalité de la toilette créée par son goût.

Elle, indifférente, passait vite; et bientôt elle disparut, entrant dans

le salon où, avant le concert, elle était avec Marceline.

Devant la glace, la tragédienne attachait sa longue mante, déjà prête à

partir.

Elle se retourna au bruit de la porte et sourit à France qui venait à

elle, une clarté rayonnante dans les yeux.

--Oh! Marceline! Marceline! quel don royal vous m’avez fait ce soir

encore!... Je ne connais pas, je crois, de jouissance comparable à celle

d’entendre mes vers récités par vous!

--Alors, vous êtes satisfaite, petite Muse?

D’un geste spontané, France, comme une enfant, enlaça la jeune femme,

jetant un chaud baiser sur son visage... Ardemment, elle admirait son

talent qui, si souvent, était du génie; elle aimait son inépuisable

bonté et, sans effort, elle lui pardonnait les généreuses folies où

l’entraînait son cœur d’amoureuse...

--Je suis, Marceline, comme tous ceux qui vous entendent, ivre de la

musique de votre voix, de vos paroles...

--Mes paroles, ce soir, c’étaient les vôtres, France.

--Oui; mais comme vous les avez dites! Jamais je ne vous remercierai

assez d’avoir bien voulu faire ainsi connaître mes vers... Ah! je

comprends que mon père ne veuille permettre à personne de réciter,

devant lui, certains de ses sonnets qu’il vous a entendus!

Marceline eut un imperceptible recul. Elle se souvenait de la manière

dont Robert Danestal avait jadis souhaité lui témoigner son admiration,

alors qu’elle aimait ailleurs...

Mais ce fut, chez elle, impression fugitive; sa main effleurant les

cheveux de France, elle dit:

--Maintenant que je ne suis plus bonne à rien, France, je vais vite

filer à l’hôtel, car je repars tout à l’heure pour Paris... et voilà la

foule qui va envahir cette retraite afin de vous apporter ses

félicitations...

Du salon voisin, en effet, montait de plus en plus vive la rumeur des

conversations, car l’entr’acte continuait.

--Marceline, attendez une seconde, je vais appeler mon beau-frère pour

vous mettre en voiture.

--Je n’ai besoin de personne. Au revoir, ma chère petite amie.

Elle eut un regard d’affection vers la jeune fille qu’elle avait vue

presque enfant, alors qu’elle-même, en ses débuts au théâtre, venait

réciter des vers chez Robert Danestal, pour se faire connaître... Puis,

soulevant une portière, elle s’échappa, tandis que la porte du salon

s’entr’ouvrait devant Marguerite qui, discrète, demandait:

--Chérie, peut-on entrer?... Tu es seule? Marceline est partie?...

Alors, il est possible de venir te féliciter, sans vous déranger... Oh!

ma petite France, tu peux être fière de toi!... Moi qui viens d’entendre

ce que tous disent, je suis pénétrée d’orgueil!

Elle tressaillait d’une joie maternelle, en lui murmurant cela, tandis

que le salon s’emplissait de visiteurs qui souhaitaient être présentés

au poète de _l’Eau dormante_.

France les regardait; et, sourdement, une pensée lui faisait battre le

cœur d’un regret âpre:

«Pourquoi Rozenne n’était-il pas de ceux-là qui s’empressaient autour

d’elle?... Oh! pourquoi?...»

Jamais elle n’eût soupçonné que son absence pourrait lui être ainsi

pénible; qu’elle aurait, à ce point, trouvé bon, ce soir-là, de

rencontrer son regard avec l’expression qu’elle ne pouvait plus oublier,

de sentir autour d’elle l’indéfinissable sentiment qui lui était devenu

cher...

De se voir fêtée par tous ces inconnus, alors que lui--son

ami!--demeurait invisible, ainsi qu’un indifférent, une sensation aiguë

de désillusion, une tristesse douloureuse s’insinuaient en elle; un

désir, aussi, de fuir ces étrangers, de s’en aller toute seule, dans

l’ombre bleue de la nuit qu’elle apercevait par les portes-fenêtres,

grandes ouvertes sur le jardin...

Pourtant, bravement, elle jouait son personnage de femme célèbre dans sa

petite sphère. Elle répondait, comme il convenait, à tous les

compliments; aux félicitations majestueuses de Lucien Chambry, aux

exclamations enthousiastes de sa petite femme...

Albert Chambry, lui, les laissait parler, attendant qu’il lui fût

possible d’aborder, à son tour, la jeune fille trop entourée. Avec un

regard qui n’avait plus son calme coutumier, il contemplait la jolie

tête expressive, les lèvres souples, les prunelles d’eau bleue, les

moires dorées des cheveux sous la capeline de fleurs. Pour la première

fois, il avait eu l’entière conscience de l’intensité de vie qui animait

le cerveau et l’âme de France Danestal, et il en demeurait ébloui et

troublé.

Soudain rapprochée de lui par un remous dans le flot des visiteurs, elle

rencontra, par hasard, ces yeux qui ne la quittaient plus. Et, sans,

réfléchir alors, avec un petit sourire, elle demanda drôlement:

--Pourquoi donc me regardez-vous ainsi?

--Parce que je vous admire... comme je n’ai jamais admiré aucune femme!

--Rien que cela! fit-elle rieuse, un peu saisie, mais touchée de l’aveu.

Lui-même en avait l’air si stupéfait qu’elle fut amusée, une seconde. Il

commença, suppliant:

--Ne vous moquez pas de moi, je vous en prie... Je sais très bien que

mon admiration est de mince valeur; mais je vous l’offre bien sincère...

--Et c’est pourquoi elle m’est précieuse. Un jour où nous serons plus

tranquilles que ce soir, vous me direz, n’est-ce pas, en quoi mes vers

vous ont plu?... Cela m’intéressera beaucoup!...

Il sentit la délicate intention d’effacer sa riposte un peu malicieuse.

--Si vous restez quelques jours à Amiens, me permettrez-vous d’aller

vous dire toute mon impression chez madame votre sœur?... Je suis...

Mais France ne l’entendait plus. Quelqu’un, derrière elle, venait de

prononcer le nom de Rozenne, et les nerfs tendus elle écoutait,

oublieuse de l’existence même d’Albert Chambry qui lui parlait. Que

disait-on?

Justement, ce qu’elle-même avait, tant de fois, pensé dans la soirée:

--Il est étonnant que Rozenne ne soit pas ici!

Et, entre haut et bas, la voix de Lucien Chambry prononçait, mordante:

--Rozenne ici?... Vous ne savez donc pas que ce soir Gillette Harcourt

reprend le rôle qui a été son triomphe au commencement de l’hiver? Une

nouvelle _première_ à laquelle ses... admirateurs ne pouvaient manquer

d’assister!

France n’entendit rien de plus; car André d’Humières approchait, lui

amenant un ami qui, à son tour, désirait être présenté. Elle accueillit

cet inconnu comme elle en avait accueilli tant d’autres depuis un

moment, avec une indifférence souriante. Mais les mots qu’il lui disait

lui arrivaient dépourvus de sens. Tressaillante comme après un choc très

douloureux, elle pensait:

«C’est pour cela qu’il n’est pas là!... Je comprends maintenant!»

Ah! oui! elle comprenait... Et c’était si simple!... Ayant à choisir, ce

même soir, entre l’amante et l’amie, «la précieuse petite amie!» ce

n’était pas vers celle-ci qu’il était allé!... De quoi donc

s’étonnait-elle?... Tous, ils étaient pareils, les hommes, elle le

savait bien, depuis très longtemps... Et après tout, il était si naturel

que Rozenne eût agi ainsi... Elle, France, était tellement peu de chose

dans sa vie, dont elle n’avait pas voulu...

--Oh! France, qu’est-ce que tu as?... Comme tu es devenue pâle!... lui

murmura la voix anxieuse de Marguerite.

Un sursaut de colère contre elle-même, contre Rozenne l’ébranla tout

entière. Au hasard, elle dit:

--Je suis lasse de tout ce monde... Et puis, il fait si chaud ici... Je

vais respirer une seconde sur la terrasse. Ne t’inquiète pas de moi, ma

chérie.

Sans attendre la réponse de sa sœur, elle se glissa dehors, sur le

perron qui s’allongeait en terrasse, et descendit les marches.

Le souffle de la nuit l’enveloppa, très doux, odorant d’une senteur de

verdure et de fleur, où dominait l’arome des œillets qui montait d’un

massif tout proche... Un souvenir jaillit en elle; celui de l’après-midi

où Rozenne lui parlait dans le salon si fleuri, qu’il semblait distiller

l’ivresse...

Oui, elle était follement grisée, ce jour-là, quand son cœur bondissait

d’allégresse parce que la croyance était entrée en elle que Rozenne

l’aimait encore, l’aimait plus qu’autrefois... Oh! la stupide

allégresse! dont la seule pensée était pour elle, en ce moment, une

humiliation intolérable... Ah! oublier, oublier, oublier!... Sentir

descendre en elle quelque chose de la grande paix de la nuit...

Autour d’elle, sous le ciel de velours, étoilé à l’infini, c’était un

tel silence, après le vain bruit des conversations!... A peine, le

bruissement léger de la brise, à travers les feuilles. Les allées

fuyaient dans l’ombre des arbres; une seule, qui enserrait la pelouse,

semblait un chemin de lumière, sous le reflet de lune qui argentait

aussi les arbustes...

France détourna la tête pour ne plus voir les fenêtres éclairées qui lui

rappelaient que le monde était là, tout proche, prêt à la reprendre...

Et instinctivement, dans sa soif douloureuse d’être pénétrée--un peu! au

moins...--par cette sérénité des choses impassibles, elle ferma les

yeux,--comme une enfant très lasse qui appelle le repos...

Mais alors, sous les paupières abaissées, des larmes jaillirent et

vinrent mouiller ses lèvres...

X

Septembre s’achevait, avec une température d’été, aux heures lumineuses

du jour; et seul, l’or fauve, l’éclat pourpré des frondaisons disaient

l’approche de l’automne.

Tout particulièrement, Colette était ravie de ces beaux jours

persistants. Elle recevait beaucoup en son château de Chevregny, pendant

la saison des chasses, et elle aimait à pouvoir distraire ses invitées

féminines par de longues promenades en voiture, à travers la jolie

campagne de l’Aisne, tandis que les hommes abattaient le gibier.

--Colette, quel est, en définitive, le programme de la journée? lui

demanda sa mère, comme elle arrivait rejoindre ses hôtes qui, sur la

pelouse, à l’ombre des tilleuls, confortablement installés dans de

larges fauteuils de paille, attendaient que les voitures fussent

annoncées.

La jeunesse était encore dispersée dans les allées du parc. Seules, les

«personnes d’âge» étaient là, rassemblées autour de Mme Danestal: les

femmes causaient; les hommes fumaient ou parcouraient les journaux;

quelques-uns somnolaient un peu, les yeux entr’ouverts sur les lointains

dorés... Tous, en vérité, avaient un air de béatitude parfaite; et, leur

attention réveillée par la question de Mme Danestal, ils regardèrent,

avec des yeux charmés, la belle maîtresse de maison qui approchait,

vraiment digne de toutes les admirations. Habillée de mousseline blanche

ourlée de précieuses guipures, des roses pourpres dans sa ceinture, sa

jolie tête blonde coiffée d’un grand chapeau fleuri, elle réalisait, en

vérité, la vision d’élégance et de beauté qu’elle s’appliquait à évoquer

toujours, ne désirant rien d’autre, pour pouvoir se dire heureuse.

--Ce que nous faisons tantôt, mère?... Eh bien! nous allons goûter au

bois de la Brosse et nous reviendrons par Vauclair. La voiture va nous

attendre à trois heures; mais s’il y a des amateurs de marche, ils

pourront aller à pied jusqu’à la Brosse.

--Nous autres, alors! jetèrent des voix jeunes, celles de la petite

Jacqueline de Tavannes et de son fiancé, Maurice Derombies, qui

passaient, sortant de la bibliothèque, dont l’asile leur était

gracieusement abandonné pour abriter l’intimité de leurs tête-à-tête.

Mme de Tavannes protesta un peu, malgré la grande liberté qu’elle

jugeait nécessaire d’accorder aux fiancés pour qu’ils pussent bien se

connaître.

--Jacqueline, quelle singulière idée d’aller à pied! Tu auras chaud! Tu

seras fatiguée!

--Oh! maman, vous savez bien que jamais je ne suis fatiguée.

--Et puis, tu ne peux ainsi courir les bois seule avec Maurice!

--Eh bien!... nous demanderons à... à... à France de nous chaperonner.

Elle est aussi marcheuse que nous. Je vais l’en prier. Elle joue au

tennis... Ah! la voilà!

Elle venait, en effet, sa raquette à la main, de petites mèches folles

moussant autour du front, sous la paille du chapeau, très rose de

l’animation de la lutte dont le reflet luisait encore dans l’éclat des

prunelles souriantes. Avec sa robe un peu relevée pour le jeu, elle

avait l’air d’une toute jeune fille et elle semblait, absolument, la

contemporaine d’âge de Jacqueline, malgré les quelques années qu’elle

avait de plus.

La petite fiancée avait couru vers elle.

--France, n’est-ce pas, vous voulez bien venir à pied avec nous à la

Brosse? Dites oui, chérie, vous serez si bonne!... En voiture, c’est

tellement ennuyeux!... Nous sommes tous en «paquet» et Maurice et moi,

nous ne pouvons causer!...

France, amusée, se mit à rire.

--Oui... oui, je comprends... C’est convenu, Jacqueline, nous n’irons

pas à la Brosse en «paquet», mais tous les trois, gentiment; et je vous

promets d’être très discrète, de marcher toute seule, en avant, sans me

retourner!

La petite l’embrassa joyeusement.

--France, vous êtes un amour! Maurice, c’est arrangé! Maman, soyez

satisfaite, nous aurons France pour veiller sur nous!...

Mme de Tavannes--qui était paisible et douce--eut un sourire indulgent.

--Allons! bien, bien... Seulement, je trouve que le chaperon n’a pas

l’air plus respectable que les chaperonnés!... Enfin...

--Madame, je suis une vieille fille, vous n’avez pas l’air de vous le

rappeler... Je n’ose plus dire mon âge, glissa France gaiement, tandis

que d’un doigt vif elle détachait les épingles qui avaient raccourci sa

jupe.

--France, vous avez l’air d’une vraie gamine comme Jacqueline.

--Ah! elle devrait bien lui ressembler en choisissant enfin un mari!

soupira Mme Danestal, qui ne se consolait pas de voir sa fille libre

encore du lien conjugal.

Le brillant mariage de Colette était pour elle la félicité quotidienne;

d’autant qu’elle-même profitait fort du luxe de la jeune femme, grâce à

l’aimable bonté de Paul Asseline et à la communauté de ses propres goûts

mondains avec ceux de sa fille.

Aussi, il lui semblait intolérable que France, douée comme elle l’était,

d’une incontestable séduction, ne se mît en peine nullement de trouver,

à l’exemple de sa sœur aînée, un époux fortuné; même plus, eût,

jusqu’alors, laissé échapper avec une indifférence absolue les partis,

quelques-uns vraiment tout à fait «convenables», qui lui avaient été

offerts.

Ce souci mis à part, Mme Danestal se trouvait fort satisfaite de sa

destinée. Elle ne s’inquiétait point de la modeste position de sa fille

Marguerite, puisque celle-ci s’en accommodait. Ses petits-enfants la

ravissaient, ceux de Colette surtout qu’elle se faisait une joie de

«pomponner». Il y avait beau temps qu’elle n’avait plus cure des

excursions--à peu près constantes--de son mari hors du foyer conjugal,

et elle se tenait pour satisfaite de vivre dans le rayonnement de sa

célébrité; à la longue, résignée à le voir dépenser comme s’il eût

possédé d’inépuisables rentes. L’habitude l’avait rendue habile à

réparer tant bien que mal--surtout en apparence--les brèches ainsi

causées dans leurs piètres revenus.

Oui, si France eût été mariée, elle n’eût plus rien désiré. Mais quand

se produirait enfin l’événement tant désiré?...

La jeune fille n’avait pas répondu à l’exclamation de sa mère. Tout en

causant avec Jacqueline et Maurice Derombies, caressant d’un geste

instinctif ses joues encore brûlantes, du bout de ses doigts rafraîchis,

elle regardait approcher son beau-frère suivi d’un domestique porteur du

courrier que venait d’apporter le facteur.

Cinq années d’existence sans souci et de complète félicité--Paul

Asseline n’était pas difficile sur la qualité de son bonheur--avaient

fait de lui un gros garçon souriant et rouge, qui eût pu paraître un peu

vulgaire d’aspect s’il n’avait eu, stylé par Colette, des allures de

parfait homme du monde, et n’avait toujours été habillé à l’avenant.

La mine épanouie, il avançait vers Colette qui respirait discrètement le

parfum d’adulation dont l’entourait sa cour masculine, et lui tendant

une petite boîte:

--Ceci est pour vous, madame, fit-il, la couvrant d’un regard enchanté.

Même après cinq années d’union, il s’étonnait encore qu’une telle femme

lui eût été donnée.

Sans hâte, en souveraine à qui tout hommage est dû, elle prit l’écrin,

trop accoutumée aux gâteries pour s’étonner; un peu ennuyée que devant

tous Asseline fît ainsi preuve de sa générosité. Heureusement, à son

gré, le domestique qui présentait à chacun son courrier distrayait

l’attention; et seule, Mme Danestal suivait avec intérêt les mouvements

de sa fille, dont la calme lenteur, en la circonstance, l’impatientait

un peu:

--Voyons, Colette, dépêche-toi, tu n’en finis pas d’ouvrir cette

boîte!...

--Voici, voici, maman. Quelle curiosité!

Elle pressa le bouton de l’écrin; et sur le velours pâle une bague

étincela d’une somptuosité princière, arrachant à Mme Danestal une

exclamation enthousiaste:

--Oh! Paul, c’est superbe!... Vous comblez votre femme, mon ami.

--Rien n’est trop beau pour elle! Est-ce bien ce que vous désiriez,

Colette?

Elle souriait, regardant les jeux de lumière dans les gemmes

étincelantes, serties avec art.

--Tout à fait bien. Vous vous êtes admirablement rappelé le modèle qui

m’avait plu. Je vous remercie.

Il baisa la main, déjà enserrée de bagues de prix, qu’elle lui tendait.

Puis, heureux de l’idée qu’elle était satisfaite, il reprit, changeant

de ton:

--A propos, Colette, pour ne pas l’oublier, que je vous dise tout de

suite... Le courrier m’a apporté un mot de Rozenne; il m’écrit qu’il ne

peut venir ce soir avec nos autres chasseurs. Il est retenu à Paris par

toute sorte d’affaires, paraît-il, car il part pour l’Espagne le mois

prochain, afin d’y passer une partie de l’hiver.

Une voix masculine jeta:

--Est-ce que les affaires actuelles de Rozenne ne pourraient pas

s’appeler Gillette Harcourt?

--Chut! chut!... glissa discrètement Mme de Tavannes. Nous avons ici des

jeunes filles. Les hommes ne respectent rien!

Colette n’avait pas répondu. Mais son regard, facilement aigu, avait

glissé vers sa sœur. Elle n’aperçut pas le visage de la jeune fille.

Auprès des fiancés qui causaient joyeusement, France regardait vers

l’étang dont la nappe luisait sous le voile des saules; et Mme Asseline

ne vit pas que, dans les plis de sa robe, la main de France s’était

crispée, une seconde, sur les lettres que le domestique venait de lui

remettre.

D’ailleurs, un coup de cloche annonçait que le break était avancé, et

sur le pavé de la cour, on entendait battre le sabot impatient des

chevaux. De la maison, des allées, surgissaient les «jeunes», que le

flirt, le tennis et autres occupations avaient distraits avant l’heure

de la promenade; les femmes, toutes non moins élégantes que Colette.

--Décidément, alors, mes enfants, vous allez à pied? soupira Mme de

Tavannes. Elle avait, pour sa part, horreur de la marche.

--Oh! oui! certes!...

France avait laissé répondre les deux fiancés. Elle demeurait

silencieuse, derrière eux, sans prendre garde qu’autour d’elle rôdaient

quelques membres de la cour masculine de Colette, qui se seraient très

volontiers arrangés de l’accompagner à travers bois. Mais comme elle ne

les y invitait pas, force leur fut de se diriger vers la voiture où,

très empressé, Paul installait les femmes les plus âgées. Les jeunes

bavardaient autour du grand break, tandis que Colette embrassait au

passage ses enfants que la gouvernante emmenait jouer dans le parc. Elle

était fière de son fils qui avait hérité de sa propre beauté, mais

supportait mal que sa fille fût une vraie Asseline.

Du doigt, elle arrangea ses cheveux, sous la capote de batiste; puis, la

dernière avant Asseline, elle monta en voiture. Alors, celui-ci prit

place à côté d’elle. Le valet de pied ferma la portière et s’élança près

du cocher qui, raidi sur son siège, enlevait les chevaux, en maître

conducteur, les faisant évoluer par une courbe savante, dans la cour

seigneuriale. Entre les cils, le regard de Colette brillait avec cette

expression de muet orgueil que lui donnait encore, au bout de cinq

années, la conscience de posséder la fortune qu’elle avait voulue... Une

fortune dont elle jouissait si pleinement, qu’il ne restait pas en elle

place pour le désir d’une vie sentimentale.

France et les fiancés étaient demeurés devant le perron, regardant

sortir la voiture. Quand elle eut disparu, la petite Jacqueline eut un

bond de joie:

--Ah! nous voilà libres!

--Oui, libres de nous mettre en route...

--Oh! France, nous sommes si bien seuls!

--Jacqueline, si nous tardons trop, nous arriverons quand les autres

seront partis...

--Alors, nous irons très lentement?

--Aussi lentement que vous le souhaiterez, mais il faut partir...

Elle avait un impérieux besoin de mouvement et en même temps de

solitude; un désir âpre de voir clair en elle-même et aussi une frayeur

de ce qu’elle y découvrirait.

Ce qu’elle y découvrirait?... Ah! déjà, elle le savait bien, sans même

se le demander. Il lui semblait que tout son être criait son regret que

Rozenne ne vînt pas.

Pourquoi ne venait-il pas?... A cause de Gillette Marcourt, comme on

l’avait insinué? d’une autre, peut-être?... Ou à cause d’elle-même que,

depuis quelques mois, il semblait fuir résolument.

Comme elle l’avait peu vu pendant cet été, et jamais plus dans

l’intimité, depuis le jour de juin où elle avait eu, si forte,

l’impression qu’elle lui était chère, plus encore que jadis...

Elle ne lui avait jamais demandé pourquoi il n’avait pas paru à la

kermesse de charité. Elle avait écouté, sans la relever, l’explication

brève qu’il lui avait donnée à ce sujet, durant un grand dîner chez

Colette; et, très simple, elle avait répondu à ses questions sur cette

soirée dont il semblait, d’ailleurs, connaître déjà tous les détails.

Il avait dû venir à Villers, où elle passait le mois d’août. Et là, non

plus, il n’avait pas paru, écrivant à Paul Asseline qu’un voyage imprévu

l’appelait d’un autre côté. Invité plusieurs fois à chasser à Chevregny,

toujours pour une raison ou une autre il s’était excusé. Et voici que,

de nouveau, il ne tenait pas une promesse qui semblait cependant bien

précise... Elle avait entendu Colette lire la lettre à sa mère, devant

elle.

Pourquoi?... Et pourquoi, aussi, ce désir presque douloureux, à cause de

son acuité sans doute, qu’elle avait de le revoir comme au printemps; de

causer avec lui, longuement, intimement, de ce qui le touchait, lui! de

ce qui l’intéressait, elle!... Pourquoi eût-elle souhaité sentir de

nouveau autour d’elle le frôlement de sa vie, de sa pensée, de son

âme?...

Ah! ce désir, si elle avait voulu se le dissimuler, elle ne le pouvait

plus, maintenant qu’elle se savait encore toute meurtrie de la déception

qui s’était abattue sur elle quand elle avait entendu les paroles de son

beau-frère. Alors, en cette seconde, comme on voit les choses dans une

lueur d’éclair, elle avait compris combien elle l’attendait...

Tout bas, irritée contre elle-même, elle murmura énervée:

--Je suis folle... mais je suis folle!... Que m’arrive-t-il?

Et pour fuir sa pensée elle adressa une question à Maurice Derombies,

qui marchait près d’elle, Jacqueline à ses côtés. Tous trois ensemble,

correctement, descendaient la grande rue du village, suivis par les yeux

des vieilles qui tricotaient devant les portes, par la curiosité des

filles qui les croisaient et se retournaient ensuite pour regarder les

«demoiselles du château».

Puis, les dernières petites maisons laissées en arrière, la route

s’enfonça dans la pleine campagne, d’abord à travers les prairies

veloutées par l’herbe drue; puis sous le dôme léger des arbres, dont le

feuillage se cuivrait çà et là, touché par le souffle de l’automne.

Jacqueline, alors, eut un imperceptible mouvement pour ralentir son pas.

France le vit et tout de suite, elle dit:

--Maintenant que nous sommes à l’abri des regards curieux, je vous

abandonne et vais trotter en avant.

--Vous allez pouvoir en paix rêver à vos vers, mademoiselle France,

lança gaiement Maurice Derombies.

Rêver à des vers!... Oui, autrefois, l’année précédente, même quelques

mois plus tôt, marchant ainsi sous la voûte ombreuse des bois, tachetée

de soleil; ses yeux charmés par la floraison rose des bruyères, par la

verte fraîcheur de l’herbe que foulait son pied, par les lointains

délicatement embrumés, par le bleu du ciel entre la fauve dentelle des

branches; oui, elle eût avancé ravie de la beauté des choses dont elle

eût joui ardemment...

Et aujourd’hui, elle se sentait si indifférente à cette beauté qu’elle

la remarquait à peine. Et cela pourquoi?... Parce que Claude Rozenne

avait écrit qu’il ne viendrait pas, parce qu’elle pensait qu’il allait

partir pour plusieurs mois?...

De quel charme l’avait-il donc enveloppée pour lui donner cette âme

nouvelle qu’elle ne reconnaissait plus pour la sienne, à qui, tout à

coup, ne semblaient plus suffire les idéales jouissances dont elle

faisait son bonheur depuis des années, pourtant!...

Une fois déjà, elle avait éprouvé cette obscure détresse, cet effroi

d’une vérité pressentie, encore cachée en elle. C’était à Amiens, le

soir du concert où elle avait tant regretté que Rozenne ne fût pas;

quand réfugiée un instant dans le jardin désert elle avait, une minute,

sangloté follement, comme on le fait seulement après une déception très

cruelle. Mais depuis, elle s’était reprise... Du moins, elle l’avait

cru. Résolument, elle s’était appliquée à ne plus songer à cet homme

dont la vie appartenait à une autre--à d’autres... Elle s’était donnée à

ses multiples travaux, avec la fougue dont elle était coutumière; à

Villers, elle avait rempli des heures par les longues courses qu’elle

aimait, que son insatiable pensée peuplait d’images et de souvenirs.

Même, elle avait été mondaine, pendant cette saison; elle avait

accompagné Colette au casino pour les soirées musicales ou

théâtrales--elle qui avait horreur des casinos!

Et alors elle s’était crue sûre d’elle-même, échappée au charme que

Rozenne semblait exercer sur elle--à son tour, lui qui, autrefois,

n’était pas parvenu à l’émouvoir. Maintenant...

Elle n’acheva pas et son pied froissa avec colère une branche fleurie

qui avait jailli dans l’herbe. Il lui devenait intolérable tellement de

subir les clairvoyantes révélations de sa pensée qu’elle cessa de

marcher, pour se rapprocher des deux jeunes gens, qui cheminaient en

arrière.

Elle se détourna. Alors elle les aperçut arrêtés au milieu de l’allée,

Maurice le bras enroulé autour des épaules de sa petite fiancée et leurs

deux visages si proches, si proches...

Au mouvement de France, ils s’écartèrent brusquement comme des enfants

en faute, avec des mines saisies et confuses dont elle eût souri en

d’autres jours... Mais elle pensa seulement à l’amour qui joignait leurs

bouches... Elle n’avait vu que l’expression de leurs visages... Et

sourdement, sa pensée précisa, avec une telle netteté qu’une rougeur

empourpra ses joues:

--Je voudrais que Rozenne fût près de moi, marchant dans cette allée,

sous cette ombre... Je voudrais l’entendre me parler, comme il savait le

faire; rencontrer ses yeux avec l’expression qui me dit que je lui suis

chère, très chère... qui semblait me le dire il y a deux mois...

D’un sursaut de volonté, elle tenta de se ressaisir et ses lèvres

articulèrent avec une impérieuse résolution où frémissait sa détresse

éperdue:

--Je ne veux pas penser à lui ainsi... Je ne veux pas... Oh! comment me

guérir?... Comment?

Se guérir de quoi?... De l’aimer?...

Les mots déchirèrent sa pensée... Aimer!... Elle aimait Claude Rozenne!

Là, dans la solitude de ce bois où elle était en face d’elle-même, dont

le silence laissait bien haut parler la vérité, elle ne pouvait plus se

le dissimuler... Oui, son cœur que nul jusqu’alors n’avait possédé, à

cette heure il appartenait tout entier à Claude Rozenne. Depuis deux

mois, sans se l’être jamais avoué, elle l’avait bien compris...

--Je l’aime... mais je ne veux pas l’aimer! Il est le mari de cette

femme... Il est épris d’une autre et il ne songe guère à moi... Je ne

veux pas l’aimer!

Sa bouche tremblante martelait tout bas les mots que nul ne devait

entendre. Paroles vaines! Elle pouvait se révolter sous le joug qui

s’était lentement appesanti sur elle. A quoi bon?... Elle était

vaincue... Lui, Claude, triomphait à son tour. Elle le connaissait, et

par lui!... ce mal d’aimer qu’il avait jadis appelé sur elle... Et

c’était dans son cœur un chaos où se heurtaient l’humiliation, la

colère, la souffrance de sa défaite--et aussi une sorte de joie éperdue

dont elle avait peur...

Ah! si Rozenne eût été libre encore, même se fût-il détaché d’elle,

peut-être, insouciante de l’avenir, elle eût abandonné son âme à cet

amour qui la prenait en maître. Mais l’idée qu’elle aimait le mari d’une

autre femme la révoltait comme une déchéance à laquelle elle se

refusait... Pourquoi... comment l’avait-elle aimé?... Elle avait eu

pitié de lui... Oh! oui, une pitié immense... Pour lui faire du bien,

elle s’était montrée accueillante et douce infiniment, elle lui avait

donné une place dans sa vie... Alors elle l’avait mieux connu; et cette

âme nouvelle qu’elle lui découvrait l’avait peu à peu conquise, si

absolument qu’elle se demandait, avec épouvante, comment elle

recouvrerait jamais sa liberté...

Ce qui lui arrivait, c’était l’histoire de tant d’autres! D’abord

l’amitié... Puis l’amour... Folle, de s’être crue invulnérable, d’avoir

ainsi marché droit devant elle, sans réfléchir, comme une petite fille

naïve et téméraire, elle, pourtant, que la vie mondaine avait faite bien

clairvoyante pour les autres!... Et maintenant, où allait-elle?...

Comment pourrait-elle guérir du mal d’aimer? Elle savait bien, instruite

par l’exemple, à quel prix l’on y échappe. Et puis, tout bas, il lui

semblait qu’elle ne souhaitait pas sincèrement être guérie... Ah!

c’était doux et effrayant d’aimer!... C’était aller, dans un infini de

joie, vers la souffrance... Ah! quelle torture de penser toutes ces

choses!... La solitude silencieuse du bois lui devenait un supplice.

Elle aurait voulu être jetée dans une foule qui l’arracherait à

elle-même, entendre autour d’elle des voix amies qui l’empêcheraient de

songer, de comprendre, de se souvenir...; être comme les insectes

qu’elle regardait voler dans la lumière, comme les feuilles luisantes de

soleil, comme l’herbe que sa robe courbait, comme la terre insensible...

Ses mains, qu’une angoisse faisait trembler, sentirent tout à coup le

frôlement des lettres qu’elle avait glissées dans sa poche, d’un geste

machinal, quand elle les avait reçues, au moment de sortir. Elle se

souvint... Sur l’une des enveloppes, elle avait reconnu l’écriture de

Marguerite... Puis elle avait oublié cette lettre comme le reste du

monde. Peut-être, en lisant la causerie de sa sœur, elle allait calmer

un peu la fièvre qui tendait tous ses nerfs...

Elle déchira l’enveloppe. Mais ses yeux seuls lisaient les lignes

affectueuses de la jeune femme qui lui rappelait qu’elle l’attendait aux

premiers jours d’octobre et lui donnait de menus détails sur les

enfants. En finissant, elle racontait encore:

«Que je te confie aussi, ma chère aimée, une nouvelle apprise par

hasard, hier, de source très sûre, dont je suis encore toute saisie. Il

paraîtrait qu’il y a six semaines environ la femme de Claude Rozenne est

morte subitement dans un accès de folie. Je ne suis pas sûre qu’elle ne

se soit pas tuée; mais je n’ai aucuns détails. Rozenne t’avait-il parlé

de cet événement dont sa mère ne m’a rien dit, convaincue, sans doute,

que j’ignorais la situation de son fils...»

France releva la tête avec l’impression qu’elle rêvait... Et pourtant,

c’était bien dans la réalité qu’elle marchait, suivant une longue allée

moussue, la lettre de Marguerite dans les mains, sans tourner la tête,

pour ne plus troubler les jeunes gens qui cheminaient derrière elle...

Était-il possible que Rozenne fût libre tout à coup, libre de

recommencer sa vie, délivré de l’horrible lien... Libre!... C’était

tellement inattendu, stupéfiant, inouï, qu’elle répétait le mot,

machinalement, pour se convaincre qu’il enfermait la vérité... Libre!

Il était libre... Et à elle, qu’il appelait son amie, il n’avait rien

dit d’un événement si grave... Il n’était pas venu à Villers, alors

qu’elle s’y trouvait; il se refusait à paraître à Chevregny où il savait

la retrouver... Et il partait pour plusieurs mois en Espagne...

Ah! quelle preuve de plus lui eût-il fallu qu’elle s’était stupidement

imaginé être encore aimée par lui... Peut-être, tout simplement, dans un

désir de revanche, il s’était juré de la conquérir, alors qu’il était

enchaîné à une autre femme; puis, du jour où il avait recouvré son

indépendance, il s’était dérobé, trouvant sans doute le jeu dangereux,

n’ayant plus besoin d’une amie compatissante..., vengé parce qu’il

lisait en elle, avant elle...

Une ondée de sang lui monta aux joues. Elle eût voulu pouvoir arracher

d’elle-même jusqu’au souvenir de Claude Rozenne, oublier qu’il

existait... Oublier!... Est-ce que cela se pouvait ainsi, à volonté!...

Comment ferait-elle pour y parvenir?...

... Presque à ses côtés, s’éleva la voix de Jacqueline qui accourait

vers elle:

--France! France! ne rêvez plus... Chérie, nous voilà arrivés... Vous

allez toujours droit devant vous; il faut tourner...

Avec un regard de songe, France contempla les deux jeunes gens, puis

l’admirable cirque de verdure qui entourait la clairière où le goûter

était dressé; et, sur l’herbe, les groupes dont les voix arrivaient à

son oreille. Il lui semblait que tous étaient des étrangers pour elle

qui revenait de si loin qu’elle ne se reconnaissait plus elle-même...

Le mal d'aimer · 第 21 / 43 题