IV

Trois jours s’étaient écoulés.

France, maintenant, connaissait la physionomie d’un dimanche en

province. Une sortie de messe d’onze heures qui offrait aux toilettes

amiénoises l’occasion de se produire, et qui lui avait valu à elle-même

un succès de curiosité. Puis, dans l’après-midi, quelques tours sur les

grands boulevards baignés de soleil, où les promeneurs circulaient dans

leurs atours du dimanche. Et, avant de regagner les hauts quartiers où

s’abritait le petit foyer de Marguerite, une première visite à la

cathédrale; une visite exquise au jour baissant, alors qu’un dernier

reflet du couchant empourprait les verrières, que l’ombre envahissait

les allées et, autour de la vaste nef, les chapelles où, devant l’autel,

tremblait la flamme de quelques cierges.

Combien, volontiers, elle fût demeurée dans la grande basilique

silencieuse où flottait encore le parfum d’encens d’une cérémonie

achevée! Mais il eût fallu qu’elle fût seule, et André l’accompagnait,

Marguerite rentrée auprès de ses petites filles qu’elle devait garder

tandis que l’unique servante s’affairait dans les préparatifs du repas

du soir. Et France ne s’attarda pas dans la cathédrale, pensant à sa

sœur dont, tout bas, elle plaignait l’esclavage de toutes les minutes.

Quelques jours à peine s’étaient écoulés depuis qu’elle se trouvait

auprès de la jeune femme; et elle savait déjà quelle vie de complet

dévouement aux siens était l’existence de sa sœur.

Et aussi quelle vie de ménagère aux prises, sans cesse, avec les

difficultés de tout petits revenus, la lourde charge de trois enfants à

élever, le soin d’une maison qui devait offrir aux visiteurs une

physionomie coquette et confortable... Aussi combien fallait-il que

Marguerite se prêtât, sans compter, à toutes les tâches, même les plus

humbles; des tâches tellement multiples que France, observatrice

discrète et aimante, était, tout à la fois, remplie d’admiration pour la

vaillance si simple de sa sœur et révoltée de lui voir dépenser ainsi,

en vulgaires besognes, toutes les belles heures de sa jeunesse. Quel

temps lui restait-il pour cette vie intellectuelle et artistique qui

semblait aussi indispensable à France que l’air pour respirer? Tout

juste, elle avait le temps de parcourir, dérangée par les enfants, une

revue ou un journal; d’écouter, l’aiguille en main, la lecture qu’André

offrait de lui faire, car lui, avait des loisirs pour se distraire.

Jadis, Marguerite jeune fille adorait les occupations littéraires autant

que France elle-même. Mais, sans doute, elle avait fait ce sacrifice

comme tant d’autres. La veille même, comme France, incidemment, lui

parlait d’un livre qui venait de paraître, elle avait répondu, avec son

charmant sourire:

--Ne me demande pas si je connais tel ou tel ouvrage. Il n’existe plus

pour moi aujourd’hui que deux auteurs: Robert Danestal et Francis Danes.

Les autres, hélas! je n’ai plus le temps de les lire... Il est si rare

que j’aie le loisir même d’ouvrir un volume, maintenant, qu’il me semble

goûter au fruit défendu quand cela m’arrive par hasard.

--Et tu peux ainsi te passer de lire, Marguerite? avait involontairement

laissé échapper France.

--Chérie, il faut bien que je m’en passe! Les mamans, tu verras cela un

jour, les mamans doivent lire surtout la vie de leurs tout petits!

Et raccommoder leurs affaires, les promener, leur donner la becquée, les

faire jouer, voire même leur apprendre à lire... De plus, être la

compagne d’un mari qui, d’instinct, ne goûtait que les coquettes femmes

du monde, pomponnées, parfumées, et qu’il fallait savoir garder tout en

étant, par la force des choses, une humble ménagère, obligée à des

prodiges d’économie qui devaient être dérobés à la maligne clairvoyance

du monde...

Et de ces responsabilités de toute sorte, dont la seule idée réveillait,

chez France, l’ivresse de son indépendance, était fait le bonheur de

Marguerite!

Très sincèrement, la jeune femme semblait satisfaite de son sort,

pourtant; heureuse de se dévouer à ses enfants, au mari à qui elle

gardait le fervent amour qu’elle avait jadis offert à son fiancé.

Mieux qu’autrefois, il paraissait avoir conscience du prix d’une telle

affection, prendre souci de la reconnaître un peu, s’efforcer d’alléger

la tâche de la jeune femme. Comme elle l’avait rêvé, par la puissance de

sa tendresse lui révélait-elle, insensiblement, l’idéale conception du

mariage?

Cela, c’était une belle œuvre que comprenait l’âme ardente de France!

Mais à elle, il eût semblé impossible de donner son amour à un homme

qu’elle ne se fût pas senti supérieur, de faire de lui son maître, si

elle connaissait la nécessité de le garder et de le soutenir pour qu’il

marchât sans mesquine défaillance.

Ah! quel mystère c’était un cœur de femme! Et savait-elle ce que la vie

ferait du sien? La veille, à cette messe où elle était allée avec

Marguerite, elle avait entendu un vieux prêtre enseigner que chacun doit

chercher sa voie... Se trompait-elle donc en croyant avoir trouvé celle

qui devait assurer son bonheur?...

Vaguement, elle songeait à toutes ces choses, pendant que, dans le

tranquille petit jardin, elle surveillait les jeux de Bob et

d’Étiennette, afin de donner un peu de liberté à sa sœur, retenue dans

la maison. A une fenêtre, la jeune femme apparut et, une seconde, en

silence, elle considéra France qui, son livre tombé sur ses genoux,

regardait dans l’azur pâle du ciel d’avril. Puis, tendrement, elle lui

jeta:

--France, ma chérie, j’ai une peur terrible que tu ne t’ennuies dans ma

calme province!

France leva, en souriant, la tête vers la fenêtre où s’encadrait la tête

blonde de la jeune femme.

--Marguerite, tu me calomnies! Je me sens déjà, au contraire, une vraie

âme de provinciale.

--Tu en es sûre?

--Dame, il me semble...

--Eh bien! tu vas être mise à l’épreuve bien vite. Aujourd’hui, je dois

recevoir pour la première fois, et j’ai tant fait de visites depuis mon

arrivée ici que, fatalement, le nombre des visiteuses va être

abondant...

--Si abondant que cela? laissa échapper France, la mine un peu effrayée.

--Très abondant, ne t’illusionne pas, ma chère petite sauvage, d’autant

plus qu’il va se mêler à l’affaire un vif sentiment de curiosité à ton

endroit. Tu es une façon de femme célèbre, ma chérie. A l’heure

actuelle, sûrement le tout-Amiens qui va m’honorer de ses relations sait

que j’ai chez moi une jeune personne extrêmement chic, poétesse,

compositeur, qui mérite d’être vue de près.

--Marguerite, tais-toi, je t’en supplie! Tu vas me faire sauver avec

André et les petits dans les champs pour toute l’après-midi!

--Du tout, du tout, tu m’aideras à recevoir, toi qui es une personne

d’expérience. Mais je bavarde et il me faut aller fleurir le salon.

--Laisse-moi faire; par la fenêtre ouverte, je surveillerai très

facilement les enfants; et tu sais que je m’entends à arranger les

fleurs!

Elle s’y entendait si bien que toutes les visiteuses qui, avec ensemble,

affluèrent quelques heures plus tard dans la petite pièce,

s’avouèrent--avec plus ou moins de bonne grâce--que peu de luxueux

salons avaient meilleur air que celui de la «jeune Mme d’Humières...».

Et comme celle-ci était une femme du monde accomplie, sachant mettre

chacune sur son sujet favori, elle fut, ce jour-là, sacrée «une

charmante Parisienne».

France, habillée avec cette simplicité d’une élégance si personnelle

dont elle avait le secret, l’aidait de son mieux; mais, en dépit de sa

bonne volonté, une énervante sensation d’ennui s’emparait d’elle peu à

peu, devant ce défilé d’inconnues, banales la plupart, qui toutes

disaient les mêmes paroles quelconques de politesse, racontaient les

mêmes menues histoires de la ville et, invariablement, parlaient de la

kermesse de charité qui se préparait pour le mois de mai, dont les

préparatifs occupaient fort la société amiénoise.

Une grosse dame, haute en couleur, qui était une des dames patronnesses

et s’en montrait ravie, dit à France, d’un air entendu:

--J’ai pensé que nous pourrions peut-être obtenir, pour notre concert,

un programme illustré par Claude Rozenne, en chargeant sa mère de la

négociation. Il paraît qu’il est un grand artiste!

Une curiosité, brusquement, cingla l’indifférence de France. Dans son

souvenir, jaillissait l’image du promeneur entrevu le jour de son

arrivée... Elle demanda:

--Est-ce que la famille de M. Rozenne habite Amiens?

--Sa mère, oui, depuis bien des années, déjà. Elle est Amiénoise,

d’ailleurs. Mais lui, Claude, y vient fort peu, et seulement en passant,

depuis son malheur.

Un tressaillement secoua les nerfs de France. Jamais, jusqu’à cette

heure, elle n’avait eu le désir bien précis de savoir quel douloureux

secret semblait enfermer désormais la vie de Claude Rozenne. Comme sous

un choc mystérieux, ce désir, tout à coup, s’avivait en elle, si

impérieux que ses lèvres prononcèrent, interrogatives, avant que sa

volonté les eût closes:

--Depuis son malheur?

--Mais oui... Est-ce que vous ne savez pas?... Pourtant vous le

connaissez...

--Je l’ai rencontré, il y a cinq ans, à Villers.

--Avant son mariage... Son lamentable mariage!...

France resta muette, s’interdisant une question. Mais ses yeux

parlaient, tandis qu’autour d’elle les propos se croisaient; et la

vieille dame, enchantée de son air d’intérêt, se pencha un peu et lui

expliqua:

--Vous avez peut-être entendu dire qu’à Florence il s’était toqué d’une

Anglaise très belle et très riche, qui y passait l’hiver avec une

parente. Eh bien! cette Anglaise était d’une famille de fous. Elle s’est

gardée d’en rien dire. Cet absurde Claude, aveuglé par sa passion, ne

s’est pas renseigné. Il a épousé la personne, là-bas, à l’étranger. Et

un an après, à la naissance d’un enfant, la crise a éclaté. Elle aussi

est folle... Et inguérissable, m’a dit Mme Rozenne.

Sans en avoir conscience, France avait pâli, le cœur frémissant d’une

infinie pitié pour Rozenne. Sa sœur l’effleura d’un coup d’œil surpris,

un peu inquiète. France ne s’en aperçut pas. Les prunelles ardemment

attentives, elle demandait encore:

--Et l’enfant, il est mort?

--Mais non, il vit. Sa grand’mère l’élève ici, à Amiens. C’est un pauvre

petit bonhomme très délicat. Mais jusqu’ici, il semble avoir sa raison.

--Et... la mère?

--Sa parente l’a remmenée en Angleterre, dans son château, à moins

qu’elle ne soit dans quelque maison de santé. Je ne sais au juste.

Jamais Claude ni sa mère ne parlent d’elle. Même, beaucoup de personnes,

ici, croient qu’elle est morte. Mais je suis sûre que non... Claude,

alors, ne serait pas si sombre! Le fait est que c’est épouvantable de se

trouver ainsi lié à une folle.

Ah! oui, épouvantable!... Mais France n’eut pas à répondre à la bavarde

vieille dame; de nouvelles visiteuses entraient dans le salon exigu, si

bien que quelques personnes se levèrent et prirent congé.

--France, veux-tu offrir une tasse de thé à ces dames? demanda

Marguerite.

France obéit aussitôt, avec l’impression vague qu’elle allait échapper à

un cauchemar... Mais non, elle n’avait pas rêvé. Pour s’en convaincre,

il lui suffisait de regarder le visage animé de la grosse dame qui

venait, si aisément, de lui raconter la triste aventure conjugale de

Claude Rozenne et n’y pensait déjà plus, occupée de nouveau à parler de

la kermesse.

Un irrésistible désir saisissait France de s’échapper du salon; d’avoir

quelques minutes au moins de solitude pour se reprendre, pour réagir

contre l’impression d’angoisse éperdue dont l’avait bouleversée la

révélation du lamentable roman de Rozenne. Mais c’était impossible; elle

était prisonnière dans la petite pièce dont la porte s’ouvrait de

nouveau; cette fois, devant un homme jeune,--d’une trentaine

d’années,--vêtu avec un soin correct, l’air provincial. Il avait des

traits réguliers, une physionomie intelligente, douce et un peu

froide...

Profondément, il s’inclina devant la jeune femme qui lui tendait la main

et disait, l’accueillant d’un sourire:

--Comme c’est aimable à vous, si occupé, de venir me voir!... France, je

te présente M. Albert Chambry, un très bon ami d’André qu’il a retrouvé

à notre arrivée ici... Ma sœur, Mlle Danestal.

Le jeune homme salua de nouveau; et, volonté ou hasard, prit une chaise

voisine de celle de France qui, la pensée distraite, avait à peine

entendu les paroles de sa sœur...

Mais, tout de suite, Albert Chambry, avec une politesse courtoise,

entamait la conversation par une question banale:

--Vous êtes depuis peu à Amiens, je crois, mademoiselle?

--Depuis trois jours.

--Et vous n’avez pas déjà la nostalgie de l’atmosphère parisienne?...

Notre ville doit être tellement morte, pour une femme habituée à une

existence remplie de distractions...

--Vous voulez dire une femme mondaine? Je le suis si peu, que vraiment

ce n’est pas la peine d’en parler.

--C’est vrai, vous êtes beaucoup mieux et plus...

Elle le regarda, surprise. Il sourit et sa physionomie s’anima:

--Votre réputation de poète vous a précédée, mademoiselle.

--Par les soins de mon beau-frère.

--Avant qu’il m’eût révélé la véritable personnalité de Francis Danes,

j’avais remarqué, dans la dernière Revue, des vers dont l’inspiration

m’avait donné le très vif désir de connaître le poète qui les avait

écrits.

--Ah! vraiment?... pourquoi? interrogea-t-elle machinalement, tant sa

pensée demeurait obsédée de la révélation qui venait de lui être

faite...

--Parce qu’il me semblait tout à fait sincère dans sa pitié pour les

humbles... Et c’est chose très rare chez les auteurs qui, les trois

quarts du temps, ne font que de la littérature sur ce chapitre.

--Croyez-vous?... dit-elle saisie d’un impérieux désir d’échapper à la

hantise du souvenir de Rozenne.

--Autant du moins que j’ai pu en juger, car j’ai peu de loisirs pour

lire les poètes. Je suis un homme d’affaires. Avec mon frère aîné, je

dirige une des plus importantes filatures du département. Et c’est une

tâche très absorbante.

--Et intéressante?

--Intéressante... A vous, mademoiselle, elle semblerait sans doute

insipide... Mais il ne saurait en être de même pour ceux qui en

connaissent les moindres rouages. De plus, elle me fournit de très

utiles documents pour des études sur les questions ouvrières qui

m’occupent beaucoup. C’est un problème si grave aujourd’hui!

--Oui, bien grave, je crois, dit France devenant attentive.

Pour la première fois de l’après-midi, son esprit trouvait où se prendre

dans la conversation; et c’était pour elle un plaisir dont elle savait

gré à cet étranger. Sans doute, il sentit quelle intelligente sympathie

il trouvait dans cette pensée de femme, car il expliqua, avec une sorte

d’abandon qui ne devait pas lui être familier:

--Vous ne sauriez croire quelles natures on trouve dans ce peuple

d’ouvriers!... Certes, il y en a de misérables, de vicieuses; mais il

s’en rencontre aussi qui ont une véritable valeur morale... Tenez...

Rapidement, il lui citait des faits qu’il contait bien, presque trop

bien, avec une parole facile d’avocat, comme il eût parlé devant un

auditoire. Mais ce qu’il disait--en somme--était observé, senti; et,

s’animant un peu à le dire, il sortait de sa froideur correcte,

légèrement compassée... Cette froideur, dissipée peut-être, sans qu’il

en eût conscience, par la chaude clarté du regard bleu. France, à son

tour, l’interrogeait sur la destinée des femmes ouvrières, voulant

savoir ce qu’il y avait de vrai, rigoureusement, dans les études écrites

à leur sujet, pour lesquelles elle s’était passionnée, à la suite de sa

philanthrope amie, Suzan Mackley.

Bien volontiers il répondait à une curiosité qui le stupéfiait chez

cette jeune fille; car elle lui semblait ne devoir être qu’une créature

de luxe. Par quel phénomène, éprise de poésie, de musique, comme il

savait qu’elle l’était, pouvait-elle, cependant, s’intéresser si

vivement à la sombre prose d’humbles existences?... Une telle femme ne

ressemblait à aucune qu’il eût encore rencontrées; et si peu romanesque

qu’il fût, il se félicita d’avoir eu, ce jour-là, l’inspiration d’aller

présenter ses devoirs de politesse à Mme d’Humières.

Mais, soudain, un mouvement parmi les visiteuses coupa net sa

conversation avec France, que sa sœur appelait d’un signe. Et alors,

seulement, à sa grande confusion, il s’aperçut que lui, si soucieux

toujours de l’étiquette, avait totalement oublié les personnes présentes

en causant avec Mlle Danestal. Quelles conclusions allaient en être

tirées!... Et une irritation contre lui-même troubla son calme habituel,

tandis qu’il s’appliquait à réparer sa faute en se mêlant à la

conversation générale.

Mais malgré lui, son regard allait encore par instants chercher France

Danestal, assise maintenant à l’autre extrémité de la pièce. Elle ne

causait plus avec son animation charmante, et il y avait le reflet de

quelque pensée absorbante dans le regard distrait qu’elle attachait sur

les hôtes de sa sœur. Quand il s’inclina profondément devant elle, pour

prendre congé, elle ne paraissait plus se souvenir qu’elle s’était

intéressée à causer avec lui et, avec un regret singulier, il la sentit

lointaine...

V

C’était un joli matin clair et la Somme luisait au soleil, creusée

d’étincelants sillons quand, lourdement, descendait vers la ville

quelque large bateau plat qui s’éloignait entre les rives poudrées par

la floraison blanche des cerisiers.

--Quelle bonne promenade! s’écria France. Toute rose, elle revenait

d’une course sur le chemin de halage avec son beau-frère et Bob, ses

deux fidèles cavaliers.

--Comme il est dommage que Marguerite n’ait pu nous accompagner!... Il

fait délicieux!

Avec des lèvres gourmandes, elle humait l’air tiède où le voisinage de

la Somme mettait une senteur fraîche; et, une seconde, elle s’arrêta,

ravie, à considérer cette souriante aurore du renouveau. Ce paysage

lumineux, si proche de la ville, ce n’était pas tout à fait la campagne;

mais pour une Parisienne, cependant, c’était presque cela...

--Si vous voulez, France, nous pouvons ne pas rentrer encore, proposa

André, qui se plaisait fort à promener sa jeune belle-sœur.

--Oh! oui, tante, restons en route, appuya Bob bondissant comme un jeune

chevreau.

Mais elle pensa que, peut-être, elle pouvait être utile à Marguerite en

revenant sans tarder; et elle ne se laissa pas séduire par la

proposition d’André. Tous trois alors, d’une allure flâneuse d’êtres

épanouis par l’allégresse printanière, ils regagnèrent le paisible

quartier où les passants se comptaient. Dans la rue qu’ils suivaient,

seule une vieille servante marchait, tenant par la main un tout petit

garçonnet, presque un bébé, quatre ans à peine, qui avançait près

d’elle, trop sage, d’une allure lente et fatiguée. Quand il passa près

de France, elle le vit frêle, pâle, avec de grands yeux dont le regard

était vague, un petit visage nerveusement contracté... Et une fugitive

idée courut dans son esprit:

--Peut-être est-ce le fils de Claude Rozenne?...

Instinctivement, elle regarda vers les maisons closes... L’une d’elles,

peut-être, abritait l’homme dont, la veille, on lui avait raconté la

triste destinée...

La pensée encore une fois rejetée vers lui, elle n’entendait plus le

joyeux bavardage de Bob qui trottinait près d’elle... Soudain, elle

s’arrêta saisie. Dans le cadre d’une grand’porte ouverte, parlant à une

femme âgée qui semblait l’accompagner, il y avait Claude Rozenne...

C’était bien lui!... Elle n’était pas trompée par une ressemblance...

Une involontaire exclamation lui échappa. Rozenne entendit. Il regarda:

--Oh! Mlle Danestal!

Elle aurait été quelque tragique apparition qu’il ne l’eût pas

considérée avec plus de stupeur et d’angoisse... Ce ne fut d’ailleurs

qu’une seconde.

La vie avait dû lui apprendre à se maîtriser...

Avant que France eût fait même un mouvement pour reprendre son chemin,

il s’était découvert, et, s’avançant, il s’exclamait d’un accent de

politesse dont elle distingua l’altération:

--Quelle surprise de vous voir ici!... Vous êtes à Amiens en touriste?

--Du tout, j’y suis en séjour chez ma sœur, Mme d’Humières.

--Madame votre sœur habite Amiens?

--Mon beau-frère y a été nommé récemment.

Du geste, elle indiquait André que, dans son désarroi, Rozenne n’avait

pas remarqué.

Les regards des deux hommes se croisèrent tandis que dans leur esprit

s’élevait le confus ressouvenir du passé qui, jadis, les avait

rapprochés. France sentit combien était forcé le sourire de bienvenue de

Rozenne. Sûrement il pensait que par l’inévitable force des choses elle

allait apprendre--si elle ne le connaissait déjà!--son lugubre secret,

et il en souffrait...

Avec un désir instinctif de le distraire de sa pensée, elle reprenait,

souriant un peu:

--Je ne vous savais pas ici... Je vous croyais voyageant au loin...

Depuis quinze jours, vous vous êtes fait invisible!

--J’étais venu travailler dans le calme... sans pareil!... d’une maison

de province, auprès de ma mère...

Et il eut un mouvement vers la vieille dame qui était demeurée dans le

vestibule, occupée à examiner des plantes vertes, et que son nom

prononcé ramenait tout à coup vers le groupe, arrêté à sa porte.

--Voulez-vous me présenter à madame votre mère, dit France délicatement,

car elle lisait une question dans les yeux de Mme Rozenne.

Il s’inclina:

--Maman, Mlle Danestal, la fille du grand poète pour lequel tu me vois

travailler ces jours-ci...

Le visage de Mme Rozenne s’éclaira:

--Je sais... je sais... Et je sais aussi que mademoiselle est un vrai

poète comme son père... Je n’ai pas oublié les vers que tu m’as donnés à

lire, signés par elle... Comme au temps de ma jeunesse, j’aime la belle

poésie.

Elle avait parlé avec une simplicité qui faisait de ses paroles toute

autre chose qu’un compliment banal. France le sentit, et son joli

sourire lui vint aux lèvres.

--Je vous remercie beaucoup, madame, de vouloir bien me dire que mes

poèmes de débutante vous ont plu un peu.

--Ah! mon enfant, vous faites trop d’honneur à ma sympathie!... Vous

devez être habituée à recevoir l’hommage de lecteurs dont le jugement a

une valeur bien autre que celui d’une vieille femme de province...

Sa bouche fanée s’éclairait d’un sourire très bon, mais si frêle... un

sourire de femme qui a beaucoup pleuré. Et France eut l’impression

qu’elle devait souffrir encore, comme au premier jour, du malheur qui

avait brisé la vie de son fils. Quelle mélancolie il y avait sur son

mince visage creusé de rides, dans la douceur de ses yeux bleu clair qui

demeuraient arrêtés sur France avec une indéfinissable expression!...

Ainsi elle devait contempler toute jeune fille qui eût pu être la femme

de son fils...

Rozenne, silencieux, avait écouté les paroles échangées entre sa mère et

France Danestal; son regard errait sur le clair lointain de la rue, et

du bout de sa canne il tourmentait une imperceptible motte de terre

jaillie entre deux pavés. Mais, comme s’il eût pris une résolution, il

se tourna alors vers André et demanda:

--Si vous voulez bien m’y autoriser, monsieur, j’irai présenter mes

hommages à Mme d’Humières.

--Elle aura grand plaisir à renouveler les relations si agréablement

commencées autrefois à Villers... Vous êtes encore à Amiens pour quelque

temps?

--Je ne sais cela!... Comme au temps de ma jeunesse, je me laisse

diriger par le hasard des circonstances... Et du jour au lendemain je

puis repartir pour Paris...

--Où tu vas faire de fréquentes apparitions, remarqua doucement Mme

Rozenne.

Dans l’esprit de France s’éleva aussitôt le souvenir de la belle

comédienne dont elle savait le nom lié à celui de Rozenne, dans les

propos du «Tout Paris»... Et sans qu’elle en eût conscience, des paroles

d’adieu lui vinrent aux lèvres pour Rozenne...

--Au revoir... Faites des merveilles; et quand vous serez redevenu

Parisien, venez nous les montrer...

Elle n’attendit pas sa réponse et, se détournant, s’inclina pour prendre

congé de Mme Rozenne, qui la regardait de ses yeux tristes.

--Est-ce adieu qu’il faut vous dire, mon enfant? Vous n’êtes ici qu’un

oiseau de passage, sans doute.

--Je ne serai guère, en effet, à Amiens qu’une dizaine de jours, madame.

--Eh bien! si vous avez une minute à perdre; si la maison d’une vieille

femme ne paraît pas trop triste à votre jeunesse, j’aurai grand plaisir

à vous recevoir, ainsi que madame votre sœur.

France eut un remerciement et quelques mots de politesse, sans vouloir

engager Marguerite. Mais son beau-frère, lui, acceptait; se répandait en

propos courtois auxquels France, impatiente, sans trop savoir pourquoi,

coupa court en reprenant la main de Bob pour partir. Rozenne, lui,

n’avait rien dit pour appuyer l’invitation de sa mère. Un pli dur

creusait son front. Sans un mot, il s’inclina devant France, puis serra

la main d’André d’Humières.

--Il paraît avoir terriblement changé d’humeur depuis Villers, votre ami

Rozenne, remarqua André quand, de nouveau, il marcha auprès de sa

belle-sœur qui avançait pensive. Elle vit qu’il ne savait rien et

répondit par quelques paroles vagues; puis elle détourna la conversation

avec une question à Bob.

Même à sa sœur, elle ne parla que brièvement de cette rencontre, la lui

racontant dans un moment où la jeune femme était distraite par la garde

des enfants. Il lui déplaisait de sentir sa pensée soudain occupée de

Rozenne; d’être hantée par le souvenir de l’expression d’angoisse

désespérée qu’elle avait surprise dans ses yeux quand il l’avait aperçue

soudain; d’éprouver pour lui un intérêt jailli de la pitié que lui

inspirait son malheur... Mais ce malheur, après tout, il en était

responsable; et dans une bonne mesure, d’ailleurs, il s’en consolait...

Et, impatiente, pour oublier, elle se mit au travail, s’absorbant vite

dans ses _Croquis de province_, que lui inspirait la révélation

d’existences orientées si différemment de la sienne.

Sa sœur était sortie promener les enfants. Rien ne la distrayait de son

œuvre de création et les minutes, alors, coulèrent sans durée pour elle,

dans le domaine enchanté où sa pensée l’emportait d’un coup d’aile

enivrant. Puis, les vers esquissés, elle se mit au piano pour se les

réciter à demi-voix, rythmés par le murmure des sons...

Le tintement de la sonnette la fit tout à coup tressaillir, l’arrachant

au songe où elle venait d’oublier le monde entier...

Dans le vestibule, elle entendit un bruit de voix; puis, presque

aussitôt, la porte du salon s’ouvrit et la petite bonne, peu stylée

encore, déclara:

--Entrez, monsieur; madame est sortie, mais Mlle France est là...

France, stupéfaite et mécontente, s’était levée du piano, se demandant

quel visiteur provincial il allait lui falloir accueillir...

Et pourtant elle n’eut pas de surprise, reconnaissant dans le cadre de

la porte Claude Rozenne... En le voyant, elle comprit qu’elle avait été

certaine qu’il viendrait, pour avoir la certitude qu’elle savait...

Elle eut un battement de cœur qu’un effort de volonté domina; et

maîtresse d’elle-même, en souriant, elle lui tendit la main:

--C’est vrai, Mlle France est là et elle va vous recevoir de son mieux,

en attendant le retour de sa sœur, qui ne tardera pas beaucoup...

Il dit:

--Je vous prie de m’excuser si je suis indiscret sans le vouloir, en

venant ainsi vous troubler... Peut-être vous travailliez...

--J’ai travaillé toute l’après-midi, ma tâche est finie... J’ai bien

droit maintenant à une récréation.

--C’en est une piètre que la venue d’un visiteur tel que moi!

Elle l’interrompit du geste:

--Ne dites donc pas des choses qui sont dépourvues de vérité, pour vous

comme pour moi!... Vous savez bien que les amis sont toujours les

bienvenus...

Une étrange expression--douloureuse et résolue, presque rude--passa sur

le visage de Rozenne. Il interrogea:

--Vous aimez qu’on dise seulement ce qui est vrai?... Eh bien, alors, il

me faut vous faire une confession pour ne pas pécher davantage contre la

sincérité...

Elle le regardait, les mains jointes sur ses genoux d’un geste

d’attention. Il continua durement:

--J’aime mieux vous avouer tout de suite qu’en venant ici je savais fort

bien, grâce au hasard d’une rencontre, que je ne trouverais pas Mme

d’Humières et que vous étiez seule.

Elle comprenait trop bien pourquoi il avait souhaité la voir sans

présence étrangère entre eux.

Cependant, ses lèvres articulèrent:

--Et vous désiriez me trouver seule?

--Oui; et cela, je le désire depuis que, ce matin, je vous ai

soudainement vue apparaître. Ah! la destinée est une terrible force...

Pourquoi vous a-t-elle amenée dans cette ville! Il y en a tant d’autres

où votre beau-frère eût pu être envoyé!...

Il allait vers le but de sa visite, insouciant de garder à ses paroles

le caractère mensonger d’une conversation mondaine.

Brusquement il interrogea, parce qu’elle demeurait silencieuse, hésitant

sur ce qu’il fallait lui dire:

--On vous a parlé de moi, ici, n’est-ce pas?

Elle pencha la tête, tandis que son cœur recommençait à battre à coups

pressés...

--On vous a dit une histoire que, usant de toute ma volonté, j’étais

parvenu à taire, pour qu’elle fût ignorée du monde que je vois à Paris

et qu’ainsi il me fût possible de l’oublier un peu. A l’expression de

vos yeux, ce matin, j’ai eu la certitude que vous aviez appris... Avant

même que la réflexion m’eût dit que, certainement, il avait dû se

trouver à Amiens de bonnes âmes pour vous renseigner, si vous aviez

adressé la moindre question à mon sujet.

Elle dit très douce, bouleversée par ce qu’elle sentait d’émotion

poignante dans la rudesse de son accent:

--Je n’ai adressé aucune question. Ce que vous taisiez ne me regardait

pas. C’est un hasard qui a fait prononcer votre nom et amené une

explication que je n’avais pas à demander.

Il eut un haussement d’épaules.

--Qu’importe après tout!... Je suis toujours à la merci d’un hasard qui

renseignera le premier venu sur ma misérable aventure et m’en

rappellera, bon gré mal gré, le souvenir. Vous avez dû trouver que mon

histoire ressemblait terriblement à un roman d’outre-Manche. Mais je

vous jure que cela n’a pas été un roman drôle à vivre...

Avec des lèvres qui tremblaient, elle dit gravement:

--Je le crois... Et quand je l’ai appris, je vous ai plaint de toute mon

âme... Et je vous plains toujours autant!...

Il arrêta sur elle des yeux où il y avait cette expression d’ironie et

de colère qu’elle y avait surprise déjà, sans parvenir à se l’expliquer.

Puis, âprement, il jeta:

--Oui, vous pouvez être compatissante pour moi, et ce ne sera que

justice! Car, dans une mesure que vous ne soupçonnez peut-être pas, vous

êtes responsable de mon malheur!

--Moi!

--Oui... vous! Aussi, combien de fois je vous ai maudite!

--Pourquoi?... fit-elle ardemment.

Il la regardait en face.

--Parce que je savais clairement que si, à Villers, surtout le jour de

notre dernière promenade, à Houlgate, vous ne m’aviez pas repoussé,

c’est à vous que ma vie aurait appartenu... Et aujourd’hui, je ne me

trouverais pas jeté dans un enfer dont je n’ai aucune espérance de

sortir!

Elle le regarda avec une sorte de stupeur.

Elle était devenue blanche et sa main tourmentait, d’un geste

inconscient, la même bague d’opale--couleur de mer--qu’elle portait en

ce jour lointain où il lui avait parlé dans le bois d’Houlgate... Ce

qu’il lui disait, était-ce donc la vérité?... Se pouvait-il que,

vraiment, elle eût sa part de responsabilité--et une part bien

grande--dans le malheur dont lui seul portait le poids!... C’était

impossible!

Elle secoua la tête, comme pour échapper à l’angoisse de cette idée, et

lentement elle dit:

--Si je vous avais écouté, votre destinée eût été autre, mais peut-être

elle n’eût pas été meilleure... Je n’étais pour vous... qu’un caprice...

Presque violent, il lui jeta:

--Qu’en savez-vous?... Moi, je sais bien que de ce caprice, comme vous

dites, vous auriez pu faire un amour tel qu’il eût mérité d’être votre

bonheur... Si vous l’aviez permis alors, je vous aurais tant aimée!...

--Aimée pour toujours?... Je ne le crois pas... Et puis, à quoi bon

rappeler ces choses du passé, ce qui aurait pu être?... Ce ne sont

qu’inutiles paroles...

Elle disait cela sans le regarder, de la même voix un peu lente, avec

des yeux qui contemplaient, sans le voir, le doux ciel d’avril dont

l’azur se rosait à l’approche du couchant. Elle pensait tout bas que

s’il l’avait aimée vraiment, il l’avait bien vite oubliée; et dans la

profonde pitié qu’elle éprouvait pour lui, il y avait un détachement

sceptique.

--Soit, mes pauvres paroles vous semblent inutiles et vaines! J’espère

que je ne vous en ferai plus entendre de semblables... Mais retenez bien

ceci, qui est la simple vérité... Au beau temps de ma jeunesse, ce temps

que je n’aurai pas assez de larmes pour pleurer, vous avez été pour moi

la _seule_ que j’aie désiré faire ma femme... Si vous m’aviez écouté, à

Houlgate, je suis sûr... vous entendez, _sûr_, que sous votre influence

toute-puissante je serais devenu l’homme que vous souhaitiez... C’est

pour vous oublier, par un besoin stupide de me détacher de vous qui

m’aviez dédaigné, de vous rendre indifférence pour indifférence, que je

me suis lancé là-bas, à Florence, dans la colonie étrangère où j’ai

trouvé... ce que vous savez...

Elle inclina la tête. Un désir douloureux comme une soif s’emparait

d’elle de savoir comment cette femme l’avait conquis. Il disait l’avoir

aimée profondément, elle; mais combien vite cette inconnue l’avait

remplacée dans son cœur et sa vie...

Peut-être, il eut l’intuition de ce qu’elle pensait, car il reprit, d’un

ton un peu étrange, envoûté par le souvenir:

--J’arrivais absurdement prêt à me laisser entraîner dans la première

aventure qui me tenterait. Ah! cette femme était la séduction même,

quand elle le voulait... Une séduction capiteuse, bizarre, malsaine,

oui...--c’était celle d’une malade!--mais qui aurait fait défaillir

toute volonté chez de bien plus sages que moi... qui enivrait comme le

font ces parfums très forts et pénétrants, dont on subit la griserie,

affolé, avec une soif de les respirer encore et encore, dût-on en

mourir!

Un pli s’était creusé entre les sourcils de France.

Mais Rozenne ne la regardait pas. Comme si un sceau eût été soudain

rompu sur ses lèvres, il continuait, du même accent assourdi et violent,

oublieux peut-être même qu’une pensée recueillait la sienne:

--Pourtant, ce que je ne pourrai jamais lui pardonner, c’est de m’avoir

caché à quelle race de misérables malades elle appartenait. Sa mère

était morte folle, peu après sa naissance. Et ce n’était pas le premier

accident de ce genre qu’on eût pu trouver dans sa noble famille qui,

pour cette raison, sans doute, daignait s’ouvrir à un humble roturier de

mon espèce.

--_Elle_ savait la vérité et elle ne vous en a rien dit?...

--Elle la savait, tout aussi bien que sa cousine, la belle comtesse dans

le salon de qui je l’ai rencontrée... Car elle était de très bonne

naissance et de fortune... incontestable! Si j’avais eu la prétention de

faire un mariage d’argent, je pourrais m’estimer satisfait et j’aurais

vraiment mauvaise grâce à me plaindre... Seulement, je n’avais pas tant

d’ambition... J’étais absurdement conquis, comme on pouvait l’être par

une telle créature!... J’imagine que la Circé antique eût pu être

ainsi... Elle et sa cousine ne se sont guère mises en peine de ce qu’il

adviendrait si le mal héréditaire se déclarait... Elles étaient lasses,

l’une de chaperonner, l’autre d’être chaperonnée!... Elles ont rencontré

un individu assez stupide pour se laisser affoler par une femme que

n’effrayait pas une audacieuse partie à gagner...; assez naïf pour

croire... tout ce qu’on voudrait bien lui faire croire... Et les choses

se sont passées, comme elles l’avaient souhaité... Ah! cette Maud, elle

possédait une adresse de démon, comme disent les bonnes gens.

De toute son âme, France écoutait:

--Et personne ne s’est trouvé pour vous renseigner, vous arrêter...

--Personne ne s’est trouvé... Mais après tout, ai-je même cherché à être

renseigné?... Elle m’avait ensorcelé... Et l’on prétend que le

scepticisme nous ronge, nous autres enfants du vingtième siècle!... J’ai

été candide comme un amoureux de dix-huit ans... J’ai accepté tout ce

qui m’a été dit... Je n’ai consulté personne; et les objections, les

craintes, les questions de ma pauvre vieille maman qu’un semblable

mariage épouvantait, ne m’ont pas donné, je crois, un quart d’heure

d’hésitation ou de doute... Je vous ai maudite!... C’est bien injuste à

moi... Seul, je suis responsable de ma destinée, que j’ai faite... C’est

par ma faute que je suis lié à une créature insensée, que je suis le

père d’une misérable petite larve humaine à qui, charitablement, je ne

peux que désirer une fin prochaine!

Elle eut une exclamation sourde:

--Pourquoi dites-vous cela?... Vous ne devez pas... C’est cruel!...

Il passa la main sur son visage contracté.

--Cruel?... Ce qui serait cruel, ce serait de lui souhaiter de vivre!

Avec le sang que sa mère lui a donné, que voulez-vous qu’il devienne?...

S’il dépendait de moi,--et je vous jure que ce n’est pas là une parole

vaine,--je terminerais aujourd’hui même sa chétive existence, certain de

lui épargner les pires douleurs...

Dans tout son être, il vibrait d’une révolte désespérée... Et elle

l’avait connu si joyeux et ardent pour goûter la saveur de la vie!...

Quelles heures il avait dû traverser depuis ce temps-là!... Elle aurait

voulu trouver des mots qui lui eussent fait un peu de bien. Mais

qu’étaient-ce que des paroles devant une épreuve comme celle qui s’était

abattue sur lui! Instinctivement, elle serra ses deux mains, écrasée par

son impuissance, tandis qu’elle reprenait:

--Peut-être, avec des soins, le pauvre petit se fortifiera... Il est

votre fils aussi... pas seulement l’enfant de... de celle qui vous a

fait souffrir...

--Je ne peux pas voir en lui mon fils! Ah! ce n’est pas de l’amour qu’il

m’inspire, c’est du dégoût... C’est une espèce d’horreur... Si ma pauvre

mère ne l’avait réclamé comme son bien, quand elle a appris... la

vérité, je l’aurais laissé bien loin de moi, dans sa vraie famille,

celle de sa mère... Peut-être alors aurais-je pu oublier plus

facilement... Ah! oublier!!! Je ferais l’impossible pour y arriver!...

Il n’y a pas de folie devant laquelle j’hésiterais, si je croyais à ce

prix ne plus me souvenir...

Comme elle le sentait d’une terrible sincérité! et qu’elle trouvait

triste, affreusement triste de lui entendre dire ces choses alors que

l’idée, impérieusement entrée en elle, lui demeurait--telle une épine

dans la chair--que peut-être elle avait été, sans le vouloir, la cause

première de son malheur.

Avec des lèvres qui tremblaient, elle murmura:

--Ce qui aide à oublier, peut-être mieux que tout, c’est le travail...

--Le travail?... Pour moi, il est maintenant la nécessité... Ne vous

ai-je pas dit que je m’étais à peu près ruiné en jouant?... Vous voyez

que je suis tombé bien bas et que vous pouvez m’accorder un peu de

pitié; me pardonner cette colère contre vous qui m’a saisi quand, à ce

bal où je vous retrouvais tout à coup, vous m’avez orgueilleusement

montré votre joie de posséder la vie que vous aviez souhaitée!

Très douce, elle dit presque bas:

--Je ne savais pas... je ne pouvais savoir... Je regrette de vous avoir

fait souffrir et je vous plains de tout mon cœur...; aussi, avec le

regret que vous me donnez de mon involontaire responsabilité...

Il leva la tête vers elle, et il vit qu’elle avait les yeux pleins de

larmes. Un cri lui échappa:

--France, je vous en supplie, ne pleurez pas à cause de moi!

Elle tressaillit. En son cœur même, avait résonné son nom, jeté ainsi

passionnément; et le choc fut si fort que, une seconde, ses paupières

s’abaissèrent avec un battement des cils, comme si elle avait peur qu’il

ne lût en elle. Il y eut un silence entre eux...

D’un sursaut de volonté, elle se ressaisit... Un frêle sourire effleura

sa bouche. Alors elle dit, essuyant d’un doigt vif les larmes qui

avaient glissé sur sa joue:

--Chut! il ne faut pas m’appeler «France», mais me promettre que vous ne

serez plus dur pour moi, que vous me traiterez en amie, à qui vous

viendrez quand vous aurez besoin d’une sympathie profonde comme celle

que je vous offre...

Il l’écoutait avec un regard où il y avait le regret aigu et douloureux

de ce qu’elle aurait pu être pour lui, le désir irréalisable d’oublier

par elle la souffrance connue; où il y avait aussi une reconnaissance

pour la pitié donnée par son cœur de femme. Quand elle se tut, il se

courba et, prenant sa main que l’émotion avait glacée, il la baisa. Avec

la même amertume désespérée, il la regardait:

--Vous êtes bonne, très bonne; vous faites généreusement l’aumône aux

misérables... Vous oubliez que vous êtes heureuse--et par votre propre

soin--pour compatir à l’épreuve des autres... Pourquoi vous ai-je parlé

de moi?... Parce que les hommes de mon espèce sont très égoïstes; et

comme les enfants, quand ils souffrent, ils ont besoin d’être plaints...

Savez-vous que vous êtes la première à qui j’aie parlé de tout ce

passé?... Avec ma mère, jamais nous ne l’effleurons... A quoi bon lui

rappeler le supplice que j’ai connu!... Elle n’y songe déjà que trop, la

pauvre femme... Mais j’ai senti votre sympathie et je suis devenu

lâche... J’ai succombé à la tentation de crier, au moins une fois, mon

mal... C’est fini, je ne vous importunerai plus...

Elle murmura, bouleversée de l’accent dont il parlait:

--Vous savez bien que vous ne m’avez pas importunée... Je voudrais tant

pouvoir vous faire un peu de bien!...

--Je ne mérite guère cette charité, moi qui ai, depuis si longtemps, le

désir mauvais de troubler votre quiétude en vous révélant la part que je

vous donne dans... l’événement qui a brisé toute ma vie... Car je vous

connaissais trop bien pour ne pas savoir que cela ne vous laisserait pas

indifférente...

Ah! oui, il la connaissait bien!... Mieux encore qu’elle ne se

connaissait elle-même... Car jamais elle n’eût soupçonné que le malheur

de Claude Rozenne éveillerait en elle cette violence d’émotion, ce désir

éperdu de panser la plaie vive qu’elle devinait en lui, d’être pour lui

douce et bonne infiniment, parce qu’elle avait l’intuition de ce qu’il

avait souffert.

Elle ne parlait plus, l’âme meurtrie; et son regard errait autour d’elle

avec une surprise inconsciente de sentir, demeurée la même, la paisible

atmosphère du petit salon, alors qu’elle avait l’impression de sortir

d’une tempête... Debout devant la fenêtre, Rozenne, lui aussi, demeurait

silencieux, les traits tendus, songeant à toutes ces choses du passé

dont il venait de remuer les cendres...

Dans le jardin, une voix s’éleva; par la croisée ouverte, la brise

faisait frissonner les rideaux. Rozenne tressaillit. Alors il eut un

geste instinctif comme pour effacer de la main l’altération de son

visage; et il dit, revenant vers la jeune fille:

--J’imagine qu’il doit y avoir très longtemps que je vous retiens. J’ai

été bien indiscret! Voulez-vous m’excuser... et ne pas vous étonner si

je n’attends pas le retour de madame votre sœur... Je n’aurais pas le

courage, en ce moment, de causer de choses indifférentes. Je préfère ne

pas voir aujourd’hui Mme d’Humières.

--Oui, je comprends... Allez, avant que Marguerite ne revienne. Au

revoir... mon ami.

Jamais elle ne l’avait appelé ainsi, et il sentit tout ce que,

spontanément, de toute son âme, elle lui donnait; tout ce que, bien

mieux que les lèvres, disait le regard...

Un instant, il la contempla, comme jadis il l’avait contemplée dans le

bois d’Houlgate quand il savait l’avoir perdue,--avec le regret

douloureux, comme une blessure, du bonheur insaisissable. Oh! être guéri

par son amour!... Pourquoi ne pouvait-il souhaiter cela?... Ce que les

autres femmes étaient incapables de lui donner, comme elle eût été,

elle, puissante pour le lui apporter!...

Après elle, il répéta:

--Au revoir... et merci!

Puis, sans se retourner, il sortit.

Elle restait immobile, écoutant le bruit des pas qui s’éloignaient sur

les dalles du vestibule; ses yeux étaient tombés sur les feuillets qui

l’absorbaient quand Claude Rozenne était entré. Mais elle n’éprouvait

nul désir de reprendre son travail qui, tout à coup, lui apparaissait

misérablement vain... Et, cachant son visage dans ses mains, elle éclata

en sanglots...

Le mal d'aimer · 第 17 / 43 题