I
Conscient d’avoir conquis et de dominer en maître son brillant
auditoire, le conférencier achevait son étude sur le _féminisme dans le
roman_, étude inspirée par une œuvre récemment parue qu’avait signée un
nom célèbre. Et avec une pénétration de psychologue subtil et de
moraliste volontiers philosophe, avec une pensée alerte de causeur très
spirituel, il résumait les raisons qui doivent rendre vaine la tentative
de la femme pour n’être plus qu’un cerveau, une pure intellectuelle,
dédaigneuse de l’amour comme du souci et de l’orgueil de la maternité,
prétendant demeurer la «vierge forte» devant l’homme qu’elle méprise et
dont elle rejette l’égoïste protection.
Il parlait éloquemment, avec une conviction chaude et un tact parfait,
disant des choses très justes--conçues, d’ailleurs, par une intelligence
masculine--dans une langue forte et pittoresque, souple pour exprimer
toutes les nuances. Et comme il eut le talent de terminer par une habile
et délicate esquisse du vrai rôle de la femme--compagne aimante et
généreuse de l’homme, dispensatrice de la vie par les êtres dont la
création est sa suprême gloire, ses derniers mots se perdirent dans la
houle des applaudissements jaillis de tous les rangs du très élégant
auditoire qui emplissait la petite salle de la Bodinière... Un auditoire
mondain à souhait; où coquet, parfumé, curieux, dominait l’élément
féminin, attiré entre deux visites--les visites de janvier!
pourtant...--par la réputation du conférencier.
Mais pas une, certes, n’avait, avec plus d’intérêt, suivi l’évolution de
sa pensée, que France Danestal, amenée par une amie américaine, grande
admiratrice de l’orateur. Quand les applaudissements accueillirent sa
conclusion ainsi qu’une approbation unanime, elle eut un petit mouvement
de tête qui protestait, comme l’expression de ses lèvres qu’elle
mordillait impatiemment. Son amie s’en aperçut et se mit à rire, tout en
se levant pour suivre le flot qui se dirigeait vers la sortie.
--Eh bien, France, qu’y a-t-il?... Vous n’êtes pas satisfaite?
Elle eut un sourire gai.
--Votre conférencier, Suzy, est un maître orateur, je vous l’accorde;
mais quant à la sagesse de ses jugements et à la justesse de ses idées,
il est au niveau du moins éclairé de ses frères. Les hommes sont tous
pareils et toujours les mêmes... Ils ne peuvent, ni les uns ni les
autres, se résigner à admettre qu’ils ne nous sont pas du tout
indispensables!... Et, pourtant, Dieu sait qu’on vit bien agréablement
sans eux!
Et avait dit cela d’un accent de conviction très drôle, tandis que ses
doigts distraits rattachaient sa veste de fourrure; Suzan Mackley
l’enveloppa d’un coup d’œil amusé, la voyant toute rose encore de
l’attention donnée à la conférence et si séduisante sous son chapeau
hérissé de larges ailes, comme une coiffure de Walkyrie,
qu’invariablement, elle retenait le regard de tous ceux qu’elle frôlait
dans la cohue de la sortie.
--France, décidément, le sexe fort est sans attrait pour vous!... Je
commence à désespérer que nous vous voyions jamais enlevée par le prince
Charmant!
--Ma chère amie, il faudrait d’abord que le prince Charmant existât!...
Je vous assure que je l’attends et que le jour où il paraîtra, je ne le
prierai pas de repasser à une autre heure!
--A moins, petite muse, que vous ne soyez justement alors en
l’absorbante société du dieu de l’Inspiration!
--Bah! il y a du temps pour tout et chacun!
Mme Mackley ne répondit pas, car un remous de la foule les séparait une
seconde. Quand elles se rejoignirent, Suzan demanda:
--Je vous ramène, n’est-ce pas?
--J’espère bien ne pas vous en donner la peine. Maman m’a dit qu’elle
viendrait me reprendre. Seulement, elle va, je suis sûre, être en
retard, parce qu’elle était allée voir les enfants de Colette; et quand
elle est avec son petit-fils et sa petite-fille, dame! elle oublie tout
le reste du monde, y compris ma modeste personne! Je vous en supplie,
Suzan, ne l’attendez pas... Une vieille fille de mon âge peut bien
rester seule un moment!
--Vous avez calomnié votre mère, France. La voici, et même Mme Asseline
avec elle!
En effet, remontant le flot qui se déversait vers la sortie, saluant au
passage des visages connus, elles avançaient toutes deux parmi les
groupes qui encombraient la longue galerie dirigée vers la porte.
Les cinq années écoulées depuis le mariage de Colette avaient laissé
quelques traces sur les traits un peu alourdis de Mme Danestal, dont
l’embonpoint s’était accru avec l’âge, malgré des soucis, des
préoccupations demeurés toujours les mêmes. En revanche, elles avaient
été douces à Colette, épanouissant, dans le cadre d’un luxe somptueux et
raffiné, sa grâce de femme, qui lui méritait justement le nom dont elle
était partout saluée, «la belle Mme Asseline».
Très svelte, même avec son collet de zibeline, ses cheveux blonds
artistement mousseux sous la précieuse dentelle rousse, piquée de roses,
qui ourlait sa toque de fourrure, elle faisait dans la foule un de ces
passages sensationnels qui lui étaient toujours nécessaires, cherchant
sa sœur avec des yeux qui notaient surtout l’effet produit.
--Colette, nous voilà! jeta France, glissant sa fine personne à travers
les rangs pressés, arrêtés par la pluie, devant la sortie.
--Ah! très bien! Nous vous avons fait attendre, n’est-ce pas? Mais maman
ne pouvait se décider à dire adieu aux petits... Bonjour, chère amie.
Elle serrait la main de Mme Mackley qui venait de saluer Mme Danestal,
et toutes deux échangèrent quelques propos de pure politesse, car elles
n’éprouvaient nulle attirance l’une vers l’autre. Suzan Mackley
considérait comme une sorte de poupée l’exquise mondaine qu’était la
belle Colette. Celle-ci trouvait plutôt absurdes les idées
philanthropiques, teintées de socialisme, de cette richissime
américaine, qui, veuve, n’ayant pas d’enfants, usait de sa liberté et de
sa fortune pour s’occuper de toute sorte de questions scientifiques,
intellectuelles, voire même politiques, distraction ordinaire des
cerveaux masculins. «Une détestable relation pour France, si férue déjà
d’idées bizarres», répétait-elle en toute occasion à Mme Danestal, qui
en eût volontiers jugé de même si, en bonne mère, elle n’avait gardé
l’arrière-pensée que, peut-être, dans la colonie américaine, France
rencontrerait le riche époux qu’elle lui souhaitait, frère en fortune de
Paul Asseline...
Tout en causant, les quatre femmes avaient enfin atteint la porte;
pendant que France disait adieu à son amie, Colette proposait:
--Maman, veux-tu que je te remette chez toi?
--Avec plaisir, accepta Mme Danestal, qui jouissait très volontiers des
voitures de sa fille favorite.
Toutes trois montèrent dans le coupé attelé avec une impeccable
correction; et, tout de suite, entre Mme Danestal et Colette, ce fut une
conversation affairée au sujet d’une robe de bal que la jeune femme se
créait, en collaboration avec son couturier.
--Voyons, France, donne-nous ton avis, fit Mme Danestal très occupée...
Tu t’enfermes dans un silence bien intempestif!
--Je vous écoute, maman.
--Ou plutôt, tu écoutes encore la conférence, remarqua Colette. Elle
était intéressante?
--Très intéressante.
La jeune femme n’insista pas. La conférence lui était fort indifférente;
et elle se remit à discuter avec sa mère le projet de robe dont elle
était enthousiasmée. Puis, ce fut le récit, lestement troussé, d’une
petite scène avec sa belle-mère qui s’était permis de blâmer la
somptuosité de ladite robe de bal dont un hasard lui avait fait voir le
modèle.
France, de nouveau, n’écoutait plus. Ces éternels papotages sur des
chiffons, sujet intarissable pour sa mère et Colette, lui semblaient
insipides; et, de plus, il lui était toujours désagréable de voir la
désinvolture avec laquelle la jeune femme traitait les opinions de sa
belle-mère, car elle se souvenait trop bien de la respectueuse déférence
témoignée jadis, à Villers, par Colette jeune fille, à la vieille dame
qu’il fallait séduire. La conquête faite, le mariage célébré, Colette,
paisible dans sa victoire, sans brusquerie inutile, mais avec une
volonté inflexible, s’était mise doucement à agir selon son seul bon
plaisir, certaine d’être toujours approuvée par un mari follement épris;
cela, à la stupéfaction profonde et exaspérée de sa belle-mère, qui ne
s’attendait pas à cette transformation inattendue.
Elle avait bien essayé de ressaisir la domination qu’elle considérait
comme son juste privilège, de diriger le ménage de son fils et de
morigéner à son gré sa belle-fille; mais après quelques tentatives
absolument vaines, elle avait bien été forcée de s’avouer qu’elle se
trouvait en face d’une puissance avec laquelle il lui fallait compter;
et pour ne pas avoir l’humiliation de se voir vaincue, elle avait, la
rage au cœur, opéré une habile et prudente retraite. Mais elle se
vengeait par de mordantes paroles, des critiques, des escarmouches dont
Colette n’avait cure, ayant la riposte facile, sans d’ailleurs se
départir d’une parfaite correction de ton et de langage.
France avait violemment l’horreur des trahisons. Or, elle estimait que
sa sœur avait trompé Mme Asseline et chaque circonstance qui le lui
prouvait réveillait chez elle un bizarre sentiment de honte, si peu
sympathique que lui fût l’impérieuse vieille dame, toujours pétrie
d’idées mesquines, pitoyablement bourgeoise, vaniteuse et omnipotente.
Tout autant que son père, qui ne mettait jamais les pieds dans le monde
des Asseline, elle redoutait d’y aller; mais enfin puisque Colette avait
jugé bon d’y entrer et s’accommodait bien des millions qu’elle y avait
trouvés, il semblait à France d’une stricte justice qu’elle payât
loyalement la dette contractée envers sa belle-mère. Une fois, parce que
l’occasion s’en présentait, elle avait exprimé cette opinion à Colette,
qui l’avait d’ailleurs fort mal prise; mais jamais plus elle ne lui en
avait reparlé, trop jalouse de sa propre liberté d’action pour ne pas
respecter celle des autres. Et toutes deux avaient continué, tout en se
voyant très souvent, à vivre aux antipodes l’une de l’autre, tant il
existait moralement peu de points de contact entre elles. France savait
à merveille que sa sœur la tenait pour une absurde rêveuse, incapable de
se créer dans le monde un brillant avenir comme le sien; et Colette, en
secret, s’irritait de se sentir jugée par la droite et inflexible
conscience de sa jeune sœur, sur laquelle échouait sa coquette
séduction.
La voiture s’arrêta rue de Courcelles, devant la maison des Danestal.
--Alors, Colette, fit Mme Danestal, à ce soir, chez les de Tavannes. Tu
arriveras vers onze heures?
--Ça, je n’en sais rien... J’arriverai quand je serai prête...
--Hum! voilà qui promet encore quelques quarts d’heure d’attente à ce
bon Paul!... Un de ces jours, il regimbera!
Colette eut un rire expressif.
--Lui? Maman, tu ne connais donc pas encore ton gendre?... Tout ce que
je veux, il le veut... Tout ce qui me plaît, lui plaît!... Au revoir,
maman. France, à ce soir.
Rapidement, les deux femmes descendirent; derrière elles, le valet de
pied ferma la portière du coupé qui s’éloigna tandis qu’elles
commençaient la montée de leurs quatre étages.
A l’appel du timbre, la femme de chambre accourut et ouvrit. Dans
l’antichambre, décorée de vieux panneaux artistiques, mais mal
éclairée,--ce n’était pas jour de réception,--se trouvait M. Danestal
qui rentrait aussi. Encore enveloppé de sa pelisse ourlée de fourrure,
il prenait le courrier du soir, déposé sur un plateau. Il sourit à sa
fille.
--France, la _Revue_ est arrivée. Tu peux voir l’effet qu’y produisent
tes sonnets des _Heures brèves_.
--Un bon effet?
--Je n’ai pas encore constaté... J’arrive... Viens en juger toi-même.
Elle le suivit dans son cabinet qui avait vraiment une somptuosité de
petit musée et se rapprocha du bureau Empire--absolument
authentique!--surchargé de papiers et de livres, sur lequel brûlait une
lampe.
Elle ouvrit la livraison et regarda, attentive.
--Lis tout haut, dit son père.
Il s’était assis sous la clarté de la lampe qui accusait le dessin de sa
tête puissante dont les yeux avaient une ardeur pensive. La bouche était
sensuelle et passionnée, soulignée par le menton volontaire qu’effilait
la barbe encore brune, mais largement striée de blanc.
Entre lui et sa fille, c’était maintenant un lien que cet amour pour la
poésie qui les dominait tous deux. Lien si léger, il est vrai, qu’il ne
suffisait pas pour le retenir davantage dans un foyer dont il s’était
depuis longtemps détaché; mais qui, entre temps, lui faisait trouver
plaisir dans la jeune société de sa fille.
Elle lut, d’un ton un peu bas que timbrait la sonorité musicale de sa
voix et qui était en admirable et instinctif unisson avec le caractère
du poème.
Ah! c’était bien la même artiste qui avait écrit jadis, et qui lisait
maintenant, cette poésie frémissante, où palpitait la vie fugitive des
heures dont le souvenir demeure inoubliable...
Le front appuyé sur sa main, dans un geste de recueillement, Robert
Danestal écoutait; et il la regardait, se demandant comment une fillette
de vingt ans à peine avait pu être capable de créer une telle œuvre
d’art d’une impeccable forme, d’une stupéfiante intensité de pensée...
Pourtant, il avait déjà lu ces vers qu’elle lui avait soumis avant de
les envoyer à la _Revue_. Quelle ardente vie intérieure ils trahissaient
chez cette fine créature, aux allures de simple fille du monde qui
songeait tour à tour en artiste, en philosophe, et en femme exquisément
vibrante...
Quand elle se tut, il secoua la tête comme dans un réveil.
--Eh bien! France, tu peux être satisfaite de ton œuvre, fit-il
pensivement, avec un tel accent de sincérité qu’une bouffée de joie la
fit tressaillir, car elle savait le prix d’une semblable approbation.
Il la précisait en reprenant les vers, les uns après les autres; les
étudiant avec un soin qui révélait la valeur qu’il y trouvait.
Des minutes incomparables coulèrent ainsi pour tous deux... Mais, par
hasard, les yeux de Robert Danestal tombèrent sur le cartel suspendu
entre les deux fenêtres.
--Diable! Comment, sept heures moins dix?... Je dîne au Cercle... Et je
ne suis pas habillé pour ce soir.
--Ni moi déshabillée, dit France, apercevant dans la glace sa tête
brune, toujours coiffée du chapeau aux grandes ailes.
Elle se levait, prenant la _Revue_.
--Nous te verrons ce soir chez les de Tavannes, père?
--Oui... J’irai y faire un tour... Ou doit m’y présenter un jeune
artiste--dont je ne me rappelle plus le nom, d’ailleurs--qui
illustrerait volontiers mon volume des _Gloires_.
--Alors, à ce soir, père.
Saisissant sa veste de fourrure jetée sur un fauteuil, elle disparut
prestement et regagna sa chambre.
C’était vraiment là son _home_ d’élection, celui qu’elle avait créé
selon ses goûts, grâce à des meubles, des livres, des gravures, des
bibelots d’art qu’elle y avait peu à peu réunis, avec une joie de
collectionneur toujours en quête.
Dominant son étroite couchette, se dressait un christ d’ivoire ancien
qui était une pièce rare, découverte par hasard chez un brocanteur où
elle était allée fureter avec son père. Dans une vitrine, des figurines
de Saxe voisinaient avec de précieux éventails, des faïences curieuses,
une fragile statuette antique... Sur le piano, drapé d’une vieille soie
à ramages, d’un vert pâlissant, des capillaires épanouissaient leur
feuillage léger dans une jatte d’étain qui devait dater de plusieurs
siècles. Près de la fenêtre, s’allongeait la table-bureau, vivante de
livres, de feuillets, de portraits,--portraits d’artistes surtout, mais
la place d’honneur appartenant à une petite photographie de sa sœur
Marguerite;--d’une aiguière opaline, en cristal de Nancy, jaillissait
une gerbe d’œillets dont le parfum montait vers les livres préférés de
France, placés sur un rayon ouvert de sa bibliothèque, bien à portée de
la main.
Elle s’assit sur un pliant bas, devant le feu, en attendant que le dîner
lui fût annoncé; d’un regard d’amie, elle enveloppait son harmonieux
petit logis qu’éclairait seule la flambée d’une grosse bûche; et un
sourire de malice flottait sur sa bouche, car elle songeait à
l’audacieuse--et mensongère--affirmation du conférencier, décrétant que,
seulement par l’amour de l’homme, la femme peut être heureuse. Oh! la
fatuité masculine! Dans quelle erreur elle faisait tomber même un
psychologue délicat! N’en était-elle pas, elle-même, la preuve vivante?
C’était dommage que, pour convaincre cet incrédule, elle ne pût, une
seconde, lui entr’ouvrir le sanctuaire de sa pensée et de son cœur. Il
eût vu alors qu’une femme, même jeune,--quoi qu’il en dît!--peut trouver
son bonheur dans son indépendance, son travail, l’affection d’amis de
choix, et les jouissances artistiques et intellectuelles données à ceux
qui les cherchent d’un esprit et d’un cœur fervents.
Vraiment, à cette heure de sa vie, rien ne lui manquait--sauf de
l’argent! Et, de nouveau, un sourire souleva ses lèvres... Ce qu’elle en
gagnait avec ses travaux littéraires ne lui fournissait pas des rentes
bien brillantes. Et elle avait hérité--peut-être pour son grand
dommage!--de la générosité de son père; toujours prête à donner, aux
autres et à elle-même, pour satisfaire sa chaude bonté et son goût du
beau.
Jusqu’alors, certes, elle ne regrettait pas de n’être pas mariée. Pas
une fois elle n’avait eu le désir ou même entrevu la possibilité
d’accepter les quelques partis convenables, selon le monde, qui
s’étaient offerts à elle; partis d’ailleurs rares... Car, de toute
évidence, si simple qu’elle fût, elle effrayait beaucoup d’hommes par sa
valeur intellectuelle; et ceux qui n’en étaient pas effarouchés
s’étaient toujours trouvés d’honnêtes garçons qui ne pouvaient lui
plaire... Pourtant, certes, l’exemple de son père la protégeait contre
le rêve de devenir la femme d’un homme illustre!
Jamais, non plus, elle n’avait pensé avoir mal fait en laissant Claude
Rozenne s’éloigner d’elle; et cela, d’autant qu’il l’avait bien vite
oubliée, lui donnant la mesure de l’amour qu’il prétendait avoir pour
elle. L’hiver même qui avait suivi leur commun séjour à Villers, passant
la saison en Italie, il y avait épousé une étrangère très riche et très
belle. Depuis, elle l’avait perdu de vue.
Quelquefois, elle pensait: «Je me marierai quand je rencontrerai un
homme qui mérite que je lui sacrifie tout ce qui fait ma vie heureuse à
ne pouvoir la désirer meilleure!...»
Mais celui-là, arriverait-il qu’elle le rencontrât?... Le conférencier
prétendait que, fatalement, à une heure ou à une autre, la femme éprouve
la soif de se donner... Cette soif, l’éprouverait-elle donc un jour?...
Vraiment, en la sincérité de son âme, elle ne le souhaitait pas.
L’amour, instinctivement, elle le considérait comme un beau joujou
dangereux auquel il est très sage de ne pas toucher, car il blesse le
cœur, presque toujours.
Et ce qu’elle apercevait autour d’elle ne la détrompait pas. Le mariage
d’amour de Marguerite avait été une faillite. Colette ne voyait dans son
mari que la source de son luxe. Suzan Mackley, une des femmes qu’elle
fréquentait avec le plus de plaisir, libérée du mariage, semblait vivre
dans l’allégement d’une délivrance...
Qu’en adviendrait-il d’elle-même?... Curieusement, tout à coup, elle se
le demandait. Se pût-il qu’un jour dût venir où le monde idéal que l’art
lui créait ne lui suffirait plus; où son existence, si délicieusement
remplie, lui semblerait vide; où, pour combler ce vide, il lui faudrait
l’amour d’un homme?...
Encore une fois, elle eut un instinctif geste d’épaules, comme pour
rejeter bien loin ces vaines idées; un sourire d’incrédulité sceptique
et gaie errait sur sa bouche... Mais elle continua pourtant à songer aux
mystérieux problèmes d’une vie de femme, tout en regardant les braises
qui s’écroulaient avec des lueurs capricieuses.