IV

De sa fenêtre, France regardait sa sœur Colette qui escaladait

adroitement les hauteurs du mail des Asseline; puis, par les soins

empressés de Paul, se voyait installée en place d’honneur, où, vêtue de

rose, elle apparaissait comme une exquise aurore, très parisienne. Et

France, admirative, en artiste, de la beauté de sa sœur, pensa que les

Asseline pouvaient s’estimer fiers d’emmener une aussi jolie femme au

_Grand Prix_ de Deauville... Opinion qui était, d’ailleurs, celle de

Colette elle-même, et pareillement de Mme Danestal, partie en landau

avec Mme Asseline, devenue presque aimable.

Elle, France, s’était dispensée de cette promenade saupoudrée de

poussière, ayant, depuis le commencement de la _grande semaine_, goûté

bien plus qu’elle ne l’eût souhaité aux distractions d’ordre hippique

offertes aux amateurs. Elle avait décliné l’invitation des Asseline,

ravie d’une pleine après-midi d’intimité avec Marguerite, à qui elle

avait promis la lecture du poème auquel, passionnément, elle travaillait

depuis son arrivée à Villers.

Le mail avait disparu dans la foule des équipages de toute sorte qui

filaient vers Trouville par la route sans ombre, allongée en bordure,

derrière les dunes basses de la côte. France, une seconde, demeura à

considérer l’horizon tourmenté d’un ciel lourd d’orage et la mer

haletante, d’un vert glauque, que des nuages marbraient de nappes

sombres... Puis, l’esprit traversé par l’idée que Marguerite, peut-être,

avait besoin d’elle pour garder le remuant petit Bob, vite elle

s’arracha à un spectacle dont elle n’était jamais lasse pour aller

trouver sa sœur.

Une exclamation de plaisir salua son entrée dans le minuscule salon où

Marguerite s’était réfugiée pour fuir l’étouffante atmosphère du jardin.

--Oh! France, déjà! Que tu es gentille de me sacrifier ainsi ton

après-midi entière!

En guise de réponse, France embrassa sa sœur avec tant de tendresse que

la jeune femme put être éclairée sur la valeur du sacrifice qu’elle lui

faisait...

--Tu es seule, Marguerite? André est déjà parti pour Trouville?

--Non, pas encore. Il devrait être en route; mais, après le déjeuner, je

me suis trouvée un peu fatiguée et il n’a pas voulu me quitter.

--Et maintenant, chérie, tu es mieux?

--Oui; le temps orageux m’avait énervée. Les futures mamans, dans mon

état, sont exposées à ces petites misères. Ce n’est rien!

France n’insista pas, sachant combien Marguerite redoutait qu’on prît

garde à sa santé; mais son regard anxieux s’attacha une seconde sur le

visage altéré de sa sœur. La crainte l’effleurait que son beau-frère,

par quelque parole malencontreuse, n’eût, une fois de plus, attristé

Marguerite, trop aimante pour ne pas sentir le moindre froissement. Il

entrait justement, très souriant, lui, habillé avec un soin raffiné,

dont il était coutumier, la jumelle de courses en sautoir. Il se

découvrit à la vue de la jeune fille; et, courtoisement, baisa la main

qu’elle lui tendait.

--Comment, France, vous êtes ici? Pas aux courses?

--Non, je n’aime ni la cohue ni la poussière. Et Marguerite, toujours

hospitalière, veut bien me recueillir!

--Mais c’est une vraie joie pour elle de vous avoir!... Ainsi, je n’ai

plus de scrupules à la laisser. Vous allez mieux, n’est-ce pas,

Marguerite? Votre mal de tête s’est dissipé?

--Il se dissipera sûrement...

André ne répondit pas. Attentif, il passait dans sa boutonnière un

merveilleux œillet qu’il venait d’enlever dans le vase de cristal placé

près de la jeune femme. Il y eut un silence qui laissa entendre dans le

jardin la petite voix de Bob entrecoupée de larmes.

--Qu’a-t-il donc? fit Mme d’Humières tout de suite debout.

--Je vais voir, Marguerite; ne t’agite pas, dit aussitôt France, qui

avait l’intuition que sa sœur désirait être seule pour recevoir l’adieu

de son mari.

Elle passa dans le jardinet, où Bob trépignait devant la chute d’un pâté

de sable. Elle le calma; mais discrète elle demeura près de lui,

l’aidant à la construction d’une nouvelle pyramide. Par la fenêtre large

ouverte, lui arrivaient cependant les paroles que sa sœur disait d’une

voix assourdie:

--André, vous serez raisonnable cette fois, vous ne jouerez pas?

--Mais non, mais non!... Je ne jouerai pas; je serai sage comme les

pauvres mioches qu’on mène dans les beaux magasins avec la seule

permission de regarder, sans toucher à rien.

--André, promets-moi sérieusement, je t’en prie!... Sans quoi, toute la

journée encore, je serai tourmentée!

--Et tu te rendras malade bien inutilement; car je ne puis jamais

oublier tout à fait que le jeu est un plaisir interdit aux pauvres

diables comme moi! Sois donc en paix, ma chère Minerve.

Elle insistait:

--Tu me promets que tu ne te laisseras pas entraîner quand tu verras

jouer Paul Asseline et les autres?

--J’aurai l’héroïsme d’un saint et je résisterai. Je me contenterai,

pour toute distraction, de contempler les belles toilettes féminines,

celles dont j’aimerais à vous voir habillée, petite Cendrillon, qui

poussez vraiment un peu loin l’amour de la simplicité. Ah! Marguerite,

quand serez-vous coquette!

France entendit la voix un peu lasse de sa sœur répondre:

--En mon état, je n’ai vraiment que faire de l’être!

--Mais, au contraire, ma chère, vous devriez lutter pour triompher des

malices de la nature. C’est là, justement, le grand art de la femme! Je

vous garantis que Colette le pratiquera.

--C’est qu’elle en aura les moyens, le loisir, la force et le goût! Tout

cela me manque, à moi, en ce moment!

--Ce qui est bien dommage pour vous et pour moi! répliqua-t-il, un peu

sèchement. Quand vous voudrez bien être plus élégante, j’en serai ravi!

France tressaillit, indignée. Ah! comme elle eût voulu répondre à son

beau-frère. Mais Marguerite, elle, disait simplement avec un peu

d’ironie triste:

--Je serai élégante, du moins, j’essaierai de l’être, quand je ne me

préparerai plus à être une maman et quand nous serons riches!

--Alors, ce n’est pas de sitôt!... Et vous seriez charitable de ne pas

me le rappeler. Allons, ne parlons plus de tout cela!... Au revoir,

Margot. Tâchez de ne pas vous ennuyer. Heureusement, vous avez France,

aujourd’hui; je vous laisse donc sans remords...

A l’accent d’André, France devina que son baiser d’adieu avait dû être

bien léger. Il sortit de la maison et se trouva devant la jeune fille,

agenouillée dans l’herbe auprès de Bob. Il lui lança un amical:

--Au revoir, France, je vous confie votre sœur.

Et il passa, après une petite caresse à Bob, qui avait couru vers lui en

trottinant. France, encore un instant, joua avec l’enfant; puis, le

voyant de nouveau occupé à fourrager sur la pelouse, elle revint vers le

salon dans la crainte que sa sœur n’eût besoin d’elle. Mme d’Humières

n’avait pas dû bouger depuis que son mari l’avait quittée. Immobile sur

la chaise longue, les mains tombées sur ses genoux, elle regardait loin

devant elle, avec des yeux qui ne voyaient pas, dans l’infini de ce ciel

d’orage, lourdement gris; et, très lentes, de grosses larmes glissaient

entre les paupières à demi closes.

Une angoisse éperdue bouleversa France qui s’était arrêtée sur le seuil

de la pièce, n’osant aller vers la jeune femme dans la crainte d’être

indiscrète. Mais Marguerite sentit tout de suite sa présence et, se

redressant, tourna la tête pour cacher son visage... Déjà France était

près d’elle, agenouillée à côté de la chaise longue, et ardemment, tout

bas, comme une enfant, elle lui murmurait:

--Oh! Marguerite, ma chère aimée, ne sois pas triste!

Elle n’osait rien ajouter, arrêtée par la crainte délicate de prononcer

un mot qui pût être pénible à sa sœur.

Les doigts de Marguerite effleurèrent ses cheveux d’un geste tendre,

tandis qu’elle disait, la voix assourdie:

--Ma petite chérie, ne t’agite pas pour moi! Je suis nerveuse en ce

moment, parce que je ne suis pas très bien portante. N’y prends pas plus

garde que je ne le fais moi-même. Et surtout, ne t’imagine pas des

folies à mon sujet.

--Je ne m’imagine rien, Marguerite, fit lentement la jeune fille.

Elle ne continua pas; mais son regard achevait ce que sa bouche

n’articulait pas, et le pâle visage de Marguerite se rosa une seconde;

elle sentait bien qu’elle ne pouvait tromper l’intuition du cœur aimant

de France. Ses yeux graves arrêtés sur ceux de sa jeune sœur, elle dit

doucement:

--France, crois-moi, on peut être heureuse encore, très heureuse, même

quand on l’est _autrement_ qu’on l’avait souhaité...

--Oh! pourquoi l’est-on «autrement»?

--Sans doute parce que, quand on est très jeune, on rêve des bonheurs si

grands qu’ils sont irréalisables.

--Marguerite, penses-tu donc qu’ils le sont tous et toujours?

Mme d’Humières eut un sourire mélancolique.

--Je pense que, du moins, il n’est pas donné à beaucoup de créatures de

les posséder. Je pense que si l’on veut pouvoir se dire heureux, il faut

très peu demander à la vie, se contenter des miettes de bonheur dont

elle nous fait parfois la charité, n’avoir pas d’espoirs ambitieux, pour

n’être pas déçu...

France avait écouté sa sœur avec une attention passionnée. Toute sa

jeunesse se révoltait devant l’austère destinée évoquée par les paroles

de la jeune femme.

--Et tu trouves qu’ainsi l’on est heureux? Il faut être _toi_, ma

dévouée grande sœur, pour avoir une pareille sagesse! Jamais, moi, je ne

me contenterais d’un aussi misérable bonheur! Je suis prête à donner...

ah! beaucoup! mais je veux recevoir autant que je donnerai... être aimée

autant que j’aimerai!... Sinon, je préfère mille fois rester seule et

libre toute ma vie.

Marguerite la regarda, les yeux pleins de pitié tendre. D’un geste

maternel, elle posa sa main sur le front de la jeune fille restée tout

près d’elle.

--France, tu parles comme une enfant. La vie n’est pas un roman... Tu le

sais bien, pourtant...

--Mais chacun peut y avoir son roman, un roman très cher qui, seul, fait

qu’elle vaille la peine d’être vécue...

Les mains de Marguerite se joignirent d’un geste inconscient; et une

contraction donna une seconde, à ses lèvres, une intense expression

d’amertume:

--Moi aussi, France, quand j’avais ton âge, j’ai rêvé tout ce que tu

rêves... et j’ai cru que je le trouverais... La réalité m’a appris que

c’était là une illusion de petite fille et elle m’en a sagement guérie,

pour mon bien... Seulement, ces guérisons-là s’achètent si durement que

je voudrais, chérie, te préserver d’en avoir besoin!... Prends garde de

vivre trop dans le rêve!

--Non, Marguerite, je ne vis pas dans le rêve, puisque je comprends

parfaitement que je souhaite l’impossible, à peu près. Mais je suis

comme celles qui ont eu, tellement belle, une vision, qu’elles ne

peuvent plus l’oublier et se contenter d’une mesquine réalité!... Si je

ne puis être aimée comme je veux l’être... eh bien! je ne me marierai

pas... Et je serai peut-être bien plus heureuse ainsi!

Mme d’Humières eut un geste de la main, comme pour arrêter la jeune

fille. Entre elles tomba un silence, lourd de leurs pensées dont nul

bruit extérieur ne les distrayait. Car, au dehors, c’était le grand

calme des après-midi de dimanche, animé seulement par le murmure

lointain de la mer, par de sourds grondements d’orage dans le ciel

plombé. A peine, par instant, montait un éclat de voix, de quelque

jardin tout proche.

France, d’un geste machinal, tourmentait les pages d’une Revue, les yeux

tournés vers les eaux assombries qui frémissaient sous d’invisibles

souffles. Mais elle rejeta le volume, car Marguerite reprenait

lentement, comme si elle précisait une pensée gardée confuse en elle

jusqu’alors:

--Ce n’est pas une destinée pour la femme de demeurer seule. Elle a

besoin d’un compagnon et d’un enfant...

--D’un compagnon... oui, si ce compagnon doit être un protecteur, un

soutien, un ami très tendre et très dévoué, comme il désire que la femme

soit pour lui dévouée et tendre... Combien y en a-t-il ainsi?

--France, France, tu parles de ce que tu ignores! Tu es trop jeune, mon

enfant chérie, pour bien juger les hommes... Tu ne les connais pas

encore assez!

La voix de France s’éleva presque amère.

--Oh! si, Marguerite, je les connais déjà bien... Dans le monde où nous

vivons, on a très vite une vieille âme, trempée par l’expérience. Ne le

regrette pas trop pour ta petite France, ma chérie... Mieux vaut être

renseignée tout de suite! Ainsi l’on s’évite peut-être de grosses

désillusions, surtout de celles qui bouleversent quelquefois toute une

vie...

France s’arrêta pensive, et sa sœur n’essaya pas de lui répondre, si

mélancolique qu’il lui semblât d’entendre ainsi parler une enfant.

Elle voulait connaître toute sa pensée pour trouver les mots qu’il

faudrait lui dire. D’ailleurs, France reprenait:

--Tu as protesté tout à l’heure, Marguerite, quand je t’ai dit que, sans

doute, je ne me marierai jamais. Moi, j’ai tellement l’idée que ce sera,

fatalement, ma destinée, qu’à l’avance je l’accepte et sans peine...

--Tu en es sûre, pourquoi?

--Parce que je sais très bien dans quelle situation fausse se trouvent

les filles sans fortune comme moi quand elles vivent dans un milieu tel

que le nôtre... Qui m’épouserait?... Les garçons riches recherchent les

héritières... Les autres, les travailleurs, qui, eux, accepteraient

peut-être bien une femme pauvre, sont effarouchés de notre élégance et

ne devinent pas qu’elle est, très souvent, l’œuvre de notre adresse;

qu’elle ne nous empêche en rien d’être d’aimantes, fidèles, raisonnables

petites femmes... Alors, que pouvons-nous devenir?... Je ne me

résignerai jamais, moi, à me marier comme veut le faire Colette; et je

ne suis pas bonne et généreuse comme toi, Marguerite... Jamais, non

plus, je n’aurai la vertu d’être satisfaite dans une existence pétrie de

calculs incessants, de préoccupations de ménagère, en gardant pour moi

seule la plus lourde part des ennuis, des responsabilités, des

devoirs... Ce qui me paraît une odieuse injustice!

Un sourire très doux glissa sur les lèvres de la jeune femme.

--Tu dis cela, France, parce que tu n’aimes pas. Autrement, tu saurais

que c’est une vraie joie de se dévouer au repos de quelqu’un qui vous

est cher... Et cela semble si naturel et si facile!

--Cela surtout le paraît à ceux qui en profitent; tellement même, qu’ils

ne songent guère à en être reconnaissants... Encore une chose qui me

révolte, peut-être plus que bien d’autres injustices!

Les mots étaient échappés à France, tant ils étaient le cri de tout son

cœur, tant elle était sincère toujours avec sa sœur. Elle les regretta

quand elle vit devenir presque sévère le visage de la jeune femme dont

les doigts avaient instinctivement saisi son anneau de mariage.

--C’est en pensant à André, n’est-ce pas, que tu viens de parler... Tu

es dure pour lui... Pourquoi?...

--Parce que, ma grande sœur chérie, il me semble qu’il ne te rend pas

heureuse autant que tu le mérites...

--Je suis heureuse...

--Heureuse par lui?... Comme tu l’avais rêvé, attendu, espéré quand tu

es devenue sa femme?... Oh! Marguerite, si je pouvais le croire...

Ardemment, avec une infinie tendresse, les yeux de France interrogeaient

ceux de sa sœur.

--Je suis heureuse différemment peut-être, fit Mme d’Humières d’une voix

basse qui tremblait un peu; mais je suis heureuse entre mon mari et mon

enfant, mon beau petit Bob... France, ma chérie, crois-moi, je te parle

en toute sincérité... Depuis notre arrivée ici, j’ai senti bien des fois

que tu jugeais mal cette jeunesse morale d’André qui le rend si avide de

distractions, de mouvement, même des plaisirs mondains dont il est sevré

d’ordinaire... Mais c’est, justement, parce que je le vois jeune ainsi,

que je ne veux à aucun prix lui apparaître comme une entrave maussade...

--Oui; et lui trouve parfait que tu le gâtes déplorablement!

Une ombre de gaîté effleura, cette fois, le visage de Mme d’Humières.

--Je le gâte en quoi?

--En tout!... Tu le traites comme s’il était le frère aîné de Bob; un

grand enfant auquel il faut tout passer et qui n’a, lui, d’autre souci à

avoir que son propre plaisir, sans s’inquiéter que tu en jouisses ou

non, que...

France ne continua pas. D’un geste faible, sa sœur l’arrêtait.

--Je te le répète, France, il est jeune! Les années le transformeront

assez vite!...

--Mais, toi aussi, tu es jeune... et tu uses ta jeunesse à garder pour

toi seule la part des soucis.

Mme d’Humières eut un mouvement d’épaules.

--Qu’est-ce que cela fait... Il partage mes préoccupations quand il les

connaît... Seulement, autant qu’il dépend de moi, j’évite de les lui

faire connaître... Ici, surtout, je souhaite le laisser jouir de tout ce

dont il se trouvera de nouveau sevré dans le petit pays perdu qui va

être encore notre résidence. La pensée qu’il est content suffit pour que

je le sois, moi aussi... Puisque Dieu m’a armée de courage et de

patience, je puis bien attendre que l’avenir me donne, comme j’en ai la

ferme confiance, André tel que je le souhaite... Vois-tu, ma petite

France,--retiens-le pour plus tard,--nous autres femmes, nous, devons

beaucoup pardonner, être patientes infiniment et ne jamais désespérer de

connaître, un jour, le parfait unisson avec celui qui nous est cher

par-dessus tout...

France répéta, pensive:

--Le parfait unisson...

--Oui, le vrai!... Non pas celui qu’on croit posséder aux premiers jours

du mariage quand on vit dans une ivresse qui ne dure pas... qui ne peut

pas durer...

--Oh! pourquoi, Marguerite?

--Parce que les jours qui passent en guérissent!... Bienheureux, les

époux qui en guérissent en même temps...

France ne répondit pas. Elle sentait bien que sa sœur venait, peut-être

involontairement, de penser tout haut. Pour le cœur aimant de la jeune

femme, il avait dû y avoir des froissements, des révoltes que ses lèvres

n’avoueraient jamais, dont elle avait triomphé, à un prix qu’elle seule

savait, peut-être avec l’espoir que l’avenir et son influence feraient,

de son mari, l’homme qu’elle avait cru rencontrer au temps de ses

fiançailles... Et France, une seconde, la contempla avec une sorte de

respect tendre, où il y avait une estime très haute. Puis, d’un élan,

elle se pencha, et ses lèvres baisèrent la main de la jeune femme.

--Marguerite, ma chère aimée, tu as bien raison d’espérer dans

l’avenir!... Il est impossible qu’un cœur comme le tien n’obtienne pas

tout le bonheur qu’il mérite!

--Que Dieu t’entende! murmura Mme d’Humières avec une ferveur grave...

Et puis, maintenant...

Et elle changea de ton soudain...

--... Maintenant parlons de choses moins austères... Ma pauvre petite

France, je t’ai attristée avec toutes mes réflexions décourageantes!...

Pour que nous les oubliions, veux-tu me lire ton poème, comme tu me l’as

promis?... Seulement j’aimerais bien l’entendre avec la musique dont tu

l’accompagnes. Allons trouver ton piano...

--Oui, si l’orage le permet. Regarde, Marguerite, voici la pluie...

De larges gouttes s’abattaient, en effet, sur le jardin poudreux; et,

dans le vestibule, on entendait la petite voix de Bob qui protestait

parce que sa bonne le rentrait précipitamment.

V

Ce ne fut qu’une courte averse dont le résultat fut de mettre dans

l’air, tout à coup fraîchi, une senteur de verdure mouillée. Puis le

ciel s’éclaira.

--La pluie est finie. Profitons-en vite pour aller trouver ton piano,

France, dit Mme d’Humières.

Debout devant la glace, elle mettait son chapeau avec un coup d’œil de

pitié moqueuse pour la lourde silhouette qu’elle voyait reflétée. Mais

au même moment, la cloche de la porte d’entrée tinta.

--Qu’est-ce qui peut bien arriver pour nous déranger? Veux-tu voir,

France?

La jeune fille apparut au seuil du jardin.

--Oh! monsieur Rozenne!... Comment, vous n’êtes pas à Deauville?

--J’y suis allé faire un tour et j’en suis revenu parce que je

m’ennuyais. C’est une cohue poussiéreuse et trop parfumée d’odeurs

multiples... Alors j’ai pensé, comme à une oasis, au petit salon de Mme

d’Humières et j’ai eu, si fort, l’envie de m’y trouver que me voici!...

Seulement vous sortez!...

Il avait l’air si sincèrement déçu que France se mit à rire:

--Nous sortons, en effet; mais puisque notre société vous paraît à ce

point précieuse, car je suppose que ce n’est pas le salon tout seul de

Marguerite qui vous tentait, nous vous emmènerons pour peu que cela vous

plaise... J’allais faire un peu de musique à Marguerite et lui lire

quelques vers...

--Lui lire votre poème, n’est-ce pas?...

--Oui...

--Ah! quelle bonne inspiration j’ai eue de revenir!

Si vraiment il paraissait ravi, qu’elle en eut au cœur une petite

sensation de plaisir. Et comme Marguerite les rejoignait, elle dit

gaîment:

--Chérie, voici un transfuge de Deauville!...

--Vous y avez vu notre colonie? interrogea Mme d’Humières.

--Parfaitement, madame. Votre mari était un type parfait de gentleman

très chic. Quant à Mlle Colette, elle éblouissait tous ceux qui

l’apercevaient. Même l’austère Mme Asseline était admirative et elle m’a

fait l’honneur de me confier qu’elle ne voyait pas, sur l’hippodrome, de

femme qu’on pût trouver plus jolie que Mlle Colette!...

Il n’ajouta pas qu’André d’Humières était parmi les joueurs et que,

pensant à sa jeune femme, il avait discrètement essayé de l’entraîner,

mais sans succès... Et pas davantage, il ne dit que s’il était si vite

revenu, c’est que France Danestal n’était pas à Deauville... Soudain, il

avait eu la pensée tentatrice que ce serait charmant, une causerie avec

elle dans Villers déserté; et aussitôt, il s’était jeté dans le premier

train qui remontait vers la petite plage, certain de trouver la jeune

fille chez Mme d’Humières.

Et, en effet, il l’y avait trouvée. Une fois de plus, la destinée

réalisait son désir; et, par surcroît, il allait lui être donné de

savoir enfin quelle valeur avait l’œuvre poétique de cette petite fille

qu’on disait étonnamment douée; qui, du moins, travaillait avec passion.

Attentif, il l’observait, tandis qu’elle s’empressait pour bien

installer sa sœur dans le salon où elle venait faire de la musique, hors

de l’hôtel dans une annexe, solitaire cet été-là. C’était une pièce

souriante, tendue de toile de Jouy, qui s’ouvrait sur une allée

conduisant à la plage. Tout à coup, comme elle rencontrait, par hasard,

le regard de Rozenne, France eut conscience de cette curiosité qui,

violemment, s’attachait à elle. Une flambée rose lui monta aux joues; et

gamine, elle jeta:

--Vous ne pouvez pas savoir à quel point tous deux vous me semblez

intimidants, tout prêts à m’écouter solennellement...

--Nous ne sommes pas solennels, mais recueillis. N’est-il pas vrai,

madame?

--Soit... Mais votre recueillement me paraît terrible!... Aussi, pour me

donner du courage, je vais commencer par vous dire quelques-unes de mes

premières poésies, celles qui se sont fait déjà des amis...

--Ce que tu voudras, chérie, dit doucement Marguerite.

France lui sourit. Elle resta debout devant la fenêtre ouverte, adossée

à l’appui de la croisée, son harmonieuse silhouette dressée, dans la

robe claire, sur l’horizon des eaux frémissantes, du ciel éclairci où

flottait maintenant un reflet d’or blond. Délicatement, la lumière

estompait le dessin de la petite tête, allumant des clartés capricieuses

dans la moire des cheveux. Sans regarder sa sœur ni Rozenne, les yeux

arrêtés sur les roses qui s’épanouissaient dans un vase de vieille

faïence, elle commençait d’une voix que l’intime émotion faisait

trembler un peu...

Et Claude Rozenne, alors, oublia le plaisir que ses yeux d’artiste

trouvaient à l’observer, dans la stupéfaction qu’une enfant de dix-huit

ans eût été capable d’écrire de tels vers, si personnels de forme;

d’exprimer, avec cette incomparable poésie, des impressions, des

pensées, des sentiments que, seule, une femme supérieure pouvait

connaître...

Et comme elle les disait, ces vers!... avec une absolue simplicité, sans

geste, ni intention cherchée, mais en artiste qui vit son œuvre, d’une

voix dont le seul timbre était un chant...

Il allait trahir son enthousiasme... Du geste, elle l’arrêta. Un sourire

étrangement lumineux était sur sa bouche:

--Ne me dites rien avant d’avoir entendu mon poème!... Je n’ai plus

peur. Je sens que nos pensées sont en communion...

C’était vrai que toute appréhension venait de s’évanouir en elle, dans

sa jouissance de communiquer à d’autres âmes l’ivresse divine qui lui

faisait battre le cœur, à elle, la créatrice.

Elle s’assit au piano, tout près de la fenêtre large ouverte qui lui

laissait apercevoir comme elle aimait l’infini de la mer. Rozenne,

alors, vint s’adosser au mur, devant elle, avide de suivre l’expression

de son visage. Marguerite, la tête renversée sur le dossier de son

fauteuil, écoutait avec des yeux qui rêvaient.

Les notes d’abord chantèrent la féerie de l’été. Elles s’égrenèrent en

sonorités richement colorées qui éveillaient la vision des midis

brûlants, ivres de soleil, des crépuscules recueillis, des nuits

chaudes, distillant des parfums de fleurs, dans une clarté d’argent...

Puis leur timbre s’assourdit; elles se firent lointaines. Alors, comme

un musical murmure, elles suivirent le rythme du vers auquel,

étroitement, elles s’attachaient. Et ces vers évoquèrent des paysages

entrevus par un regard d’artiste, par une âme de poète qui adorait la

beauté des choses créées et le disait avec des mots où tressaillait

l’écho profond des pensées, des désirs, des espoirs, des regrets, des

joies, d’une créature jeune, passionnément vivante.

Avec une attention presque grave, maintenant, Rozenne regardait la jeune

fille; et, en l’écoutant, il sentait que l’art était vraiment son dieu,

fervente petite prêtresse éprise de l’Idéal, dont le cœur demeurait

fermé--encore...--à l’amour des hommes. Jamais il n’en avait eu

l’impression si forte et si irritante.

Pourtant, quand elle se tut, toute frémissante d’avoir ainsi livré son

âme, il eut un cri enthousiaste:

--C’est un vrai petit chef-d’œuvre que vous avez créé là!... Ah! comme

vous êtes bien la fille de votre père!...

Un éclair de joie flamba dans le large iris bleu de la jeune fille:

--Réellement, cela vous semble bien?...

--C’est beaucoup mieux que bien... Je comprends maintenant que vous ne

trouviez rien de plus délicieux que votre travail!

--Oui, j’aime la musique et la poésie plus que tout au monde, dit-elle

d’une voix contenue. Elles me donnent des joies qui ne sont comparables

à aucune autre... Marguerite, tu es contente?

Mme d’Humières eut un sourire tendre.

--Je ne suis pas seulement contente, je suis bien fière de ma «fille»...

Oh! chérie, tu as le don de Dieu, toi aussi...

La même clarté splendide jaillit du regard de France. Cette émotion

qu’elle sentait dans l’âme de sa sœur, dans celle de Rozenne, c’était la

consécration d’une œuvre où, vraiment, elle avait jeté le cri de sa

jeunesse, enivrée de la vie.

Très rose, maintenant, une fièvre délicieuse dans la pensée, elle

analysait son poème en même temps que Rozenne; elle recueillait les

impressions éveillées chez lui, cherchait une critique précieuse, se

réjouissait d’un éloge qui était une sanction...

Marguerite, rappelée par la nécessité de garder son fils, était sortie

doucement de la pièce, sans troubler la causerie...

Spontanée toujours, France disait, ravie:

--Vous ne pouvez savoir comme il me semble bon que vous trouviez un peu

de valeur à mon œuvre!... A certaines heures, j’ai été hantée si

durement par l’idée que je m’étais trompée sur son compte, qu’elle

n’exprimait en rien ce que j’avais voulu lui faire dire... que j’avais

pris un amusement de gamine pour un travail digne d’être lu... Ah! j’ai

pensé des choses bien décourageantes!

--Mais, à d’autres heures aussi, vous n’avez pas été une femme de peu de

foi?

--Heureusement! Ce sont ces heures-là qui m’ont soutenue et aidée à

supporter les autres.

--Et maintenant que l’œuvre est vivante, qu’elle est bonne--cela, j’en

suis certain--vous n’allez pas la garder pour vous toute seule?... Il

faut la faire connaître...

Elle ne répondit pas tout de suite. Une ombre avait passé sur son visage

expressif. Il la regarda, surpris.

--A quoi pensez-vous?... Est-ce que vous hésitez à faire éditer votre

poème?

--Il y a un an, j’aurais bondi à la seule idée de le livrer au public...

Cela m’aurait semblé une profanation... Aujourd’hui, je suis bien plus

sage. Oui, si quelque éditeur veut bien accepter mes vers, et même ma

musique, je les lui donnerai avec beaucoup de joie, parce que je suis

devenue une femme raisonnable et que j’ai de grandes ambitions très

pratiques!

Il se mit à rire, tant ces derniers mots lui semblaient bizarres dans sa

bouche de petite muse... Mais, tout à coup, la petite muse avait

disparu; il n’avait plus sous les yeux qu’une très moderne Parisienne,

qui avait d’exquises lèvres moqueuses et de grands yeux clairs, larges

ouverts sur la réalité.

Il demanda:

--Que rêvez-vous donc?

--De gagner de l’argent!

--Pourquoi?...

--Pour n’avoir plus à en demander!... Ce qui est odieux... surtout quand

on demande très souvent en vain!... Pour pouvoir en dépenser qui serait

à moi, autant que je voudrais!... Oh! je sais bien que j’ai toute sorte

de chances pour en rester avec mes inutiles vœux!... Mais peu

importe!... Je suis résolue à tenter l’aventure. De si rares moyens sont

à ma disposition pour améliorer l’état de mes finances, que je serais

bien lâche de me laisser arrêter par la crainte de ne pas réussir!

Seulement, j’envie, oh! de toute mon âme! ceux qui peuvent aimer l’Art

pour lui seul!... Vraiment, s’il m’était donné d’écrire des vers, de

composer de la musique uniquement pour mon plaisir intime, je trouverais

ma part de richesse large à n’en pas désirer d’autre!

Rozenne la sentit entièrement sincère. Et soudaine, une sorte de colère

cingla son orgueil masculin, parce que cette trop séduisante créature

prétendait, à lui aussi, demeurer insaisissable, vivant dans son Éden,

dédaigneuse des joies humaines, sans prix pour les simples mortels.

Il eût voulu lui crier de ces mots qui ouvrent les cœurs, la voir enfin

toute vibrante, troublée par lui, pour lui... Mais il rencontra son

regard limpide...

Et simplement, il s’exclama, voyant que, tout à coup, elle se levait

d’un bond souple, après un regard vers la pendule:

--Vous voulez partir déjà?

--Déjà! Mais savez-vous qu’il est plus de six heures!... Comme nous

avons bavardé longtemps!

--Croyez-vous? fit-il avec une sincérité caressante. Cela m’a paru si

court!

--Oh! à moi aussi! Vous avez été un auditeur tellement délicieux, que

jamais je ne pourrai assez vous en remercier.

Elle parlait sans coquetterie aucune, lui tendant ses deux mains avec un

sourire dont la grâce le grisait comme un philtre.

Il en eut conscience et il eut peur des paroles que sa fragilité pouvait

lui faire prononcer.

Résolument alors, il se détourna, regardant dehors, vers la mer, tandis

que, debout devant la glace, elle remettait son chapeau.

Alors, il s’aperçut que France avait eu, peut-être, un auditeur de plus

qu’elle ne le pensait. Sur le banc de l’étroite allée, juste sous la

baie de la croisée, était assis un homme d’une cinquantaine d’années;

sans doute, quelque touriste de passage. Il semblait attendre quelqu’un

ou quelque chose. Quand France parut, sortant du salon, ses

yeux--de petits yeux vifs sous d’épais sourcils en broussaille

blanche--s’attachèrent sur elle avec une attention et une surprise si

évidente que Rozenne en fut frappé.

Elle, France, regarda distraitement l’inconnu et ne remarqua pas que,

d’une façon discrète, il la suivait de loin. Après un amical adieu à

Rozenne, elle revenait vers l’hôtel, l’âme en fête, délicieusement

absorbée par son rêve intime; et elle eut un tressaut de créature

soudain réveillée, à la vue du mail des Asseline arrêté devant l’hôtel,

après avoir ramené Colette.

Paul était descendu pour accompagner la jeune fille, qui lui parlait

sous la haute porte d’entrée, et France fut frappée de l’expression

triomphante du visage de sa sœur...

Mais soudain elle oublia Colette, et ses visées ambitieuses et son

succès possible... Elle venait d’apercevoir, traversant la rue, André

d’Humières qui rentrait les traits si altérés, qu’avec un tressaillement

d’angoisse elle pensa:

--Mon Dieu, je suis sûre qu’il a joué et perdu!...

Le mal d'aimer · 第 11 / 43 题