--«Le vieillard garda le silence un moment, et dit: «Si vous voulez me

confier sans réserve les détails de votre histoire, je vous serai

peut-être utile pour les détromper. Je suis aveugle, et ne puis vous

juger sur votre figure; mais il y a dans vos paroles un accent qui me

garantit votre sincérité. Je suis pauvre et exilé, mais ce sera un

véritable plaisir pour moi de pouvoir, en quelque manière, rendre

service à une créature humaine».

--«Homme excellent! Je vous remercie, et j'accepte votre offre

généreuse. Votre bonté me rassure; votre secours me permet

d'espérer, que je ne serai pas chassé de la société de vos

semblables, ni privé de leur intérêt».

--«Dieu vous en préserve, quand bien même vous seriez criminel; car

ce malheur seul pourrait vous conduire au désespoir, et vous éloigner

de la vertu. Moi aussi je suis malheureux, ma famille a été

condamnée, et elle était innocente; jugez donc si je ne sens pas vos

infortunes».

--«Comment pourrai-je vous remercier, mon excellent et unique

bienfaiteur? Vous êtes le premier homme qui m'ait fait entendre des

paroles bienveillantes; j'en serai toujours reconnaissant. Votre

humanité me garantit tout succès près des amis que je suis sur le

point de voir».

--«Puis-je connaître le nom et la demeure de ces amis»?

»Je me tus. C'était le moment décisif, où j'allais perdre ou obtenir

à jamais le bonheur. Je m'efforçai de recueillir assez de fermeté

pour lui répondre, mais cet effort épuisa toute la force qui me

restait. Je tombai sur la chaise en sanglotant. Dans ce moment

j'entendis les pas de mes protecteurs. Je n'avais pas un moment à

perdre; je m'emparai de la main du vieillard, et je m'écriai: «Voici

le moment!... Sauvez et protégez moi! Vous et votre famille, vous êtes

les amis que je cherche. Ne m'abandonnez pas au moment de l'épreuve».

--«Grand Dieu! s'écria le vieillard, qui êtes-vous»?

»Au même instant la porte de la chaumière s'ouvre; Félix, Safie et

Agathe entrèrent. Qui pourrait décrire l'horreur et la consternation

dont ils furent saisis en me voyant. Agathe s'évanouit; et Safie,

incapable de donner des soins à son amie, s'élança hors de la

chaumière. Félix s'avança, et avec une force surnaturelle, m'arracha

de son père aux genoux duquel je m'attachais; dans un transport de

fureur, il me renversa par terre, et me frappa avec violence d'un

bâton. J'aurais pu séparer ses membres, aussi facilement que le lion

déchire la gazelle; mais j'avais le cœur oppressé par la plus amère

douleur, et je me retins. Il se disposait à me frapper de nouveau; mais

vaincu par la douleur et le désespoir, je quittai la chaumière; et,

sans être aperçu, je parvins, au milieu du tumulte général, à

m'échapper jusque dans ma cabane».

CHAPITRE XV

»Maudit, maudit créateur! Pourquoi vivais-je? Pourquoi, dans cet

instant, n'ai-je pas éteint l'étincelle d'existence que vous m'aviez

si imprudemment donnée? Je ne sais; le désespoir ne s'était pas

encore emparé de moi; mes sentiments étaient ceux de la rage et de la

vengeance. J'aurais eu du plaisir à détruire la chaumière et ses

habitants, et je me serais rassasié de leurs cris et de leur malheur.

»Dès que la nuit fut arrivée, je quittai ma retraite, et je me mis à

errer dans le bois: là, cessant d'être retenu par la crainte d'être

découvert, je donnai cours à mes tourments par des hurlements

horribles. Semblable à une bête féroce qui a rompu ses liens, je

détruisais les objets qui faisaient obstacle à mon passage, et je

traversais les bois avec la rapidité du cerf. Ah! que cette nuit fut

affreuse pour moi! Les froides étoiles brillaient dans les cieux, et

semblaient insulter à mon malheur: les arbres dépouillés agitaient

leurs branches au-dessus de ma tête; de temps en temps, la douce voix

d'un oiseau se lisait entendre au milieu du silence universel: tout,

excepté moi, jouissait du repos ou du bonheur. Semblable au chef des

Démons, je portais l'enfer en moi-même; sans avoir son génie, je

voulais déraciner les arbres, répandre le ravage et la destruction

autour de moi; et, après avoir assouvi ma fureur, m'asseoir sur les

ruines, et en jouir.

»Je ne pus supporter ce dérèglement de sensations; je me sentis

accablé par l'excès de l'exercice auquel je m'étais livré, et je

tombai sur la terre humide dans la faible impuissance du désespoir.

Parmi les hommes, nul n'avait pitié de moi, nul ne me prêtait

assistance: devais-je amitié à mes ennemis? Non. De ce moment, je

déclarai une guerre éternelle à l'espèce humaine, et surtout à

celui qui, en me créant, me réduisait à ce malheur insupportable.

»Le soleil se leva; j'entendis des voix d'hommes, et je jugeai

impossible de retourner, ce jour-là, dans ma retraite. En conséquence,

je me cachai dans quelque taillis épais, déterminé à passer le temps

à réfléchir sur ma situation.

»Le doux éclat du soleil, et l'air pur du jour me rendirent un peu la

tranquillité. Je me rappelai ce qui s'était passé dans la chaumière,

et je ne pus m'empêcher de croire que j'avais été trop prompt dans

mes conclusions. J'avais certainement agi avec imprudence. Il était

clair que ma conversation avait intéressé le père en ma faveur, et

j'étais un insensé de m'être exposé à l'horreur de ses enfants.

J'aurais dû habituer le vieux de Lacey à moi-même, et ne me

découvrir au reste de sa famille, que lorsqu'elle aurait été

préparée à me voir. Cette erreur ne me parut pas irréparable. Je

méditai long-temps sur le parti que j'aurais à prendre, et je

m'arrêtai à celui de retourner à la chaumière, de m'adresser au

vieillard, et de le mettre dans ma cause par mes représentations.

»Ces pensées me calmèrent, et me jetèrent, vers l'après-midi, dans

un profond sommeil; mais l'agitation de mon sang ne me permettait pas

d'être bercé par des rêves paisibles. L'horrible scène de la veille

se représentait sans cesse à mes yeux; les femmes fuyaient, et Félix,

rempli de fureur, m'arrachait aux pieds de son père. Je me réveillai

épuisé; et je profitai de la nuit, qui était déjà venue, pour

sortir de ma retraite, et pourvoir à ma nourriture.

»Après avoir apaisé ma faim, je dirigeai mes pas vers le sentier bien

connu, qui conduisait à la chaumière. Tout était tranquille. Je

rentrai dans ma cabane, et je me mis à attendre l'heure à laquelle la

famille avait coutume de se lever. Cette heure se passa, le soleil

s'éleva dans les deux, et les habitants de la chaumière ne

paraissaient pas. Je tremblais avec violence, dans la crainte de quelque

malheur affreux. L'intérieur de la chaumière était sombre; aucun

mouvement ne se faisait entendre: je ne puis décrire l'agonie de cette

attente.

»Dans ce moment deux paysans vinrent à passer, s'arrêtèrent auprès

de la chaumière, et causèrent ensemble en faisant des gestes violents;

mais je ne comprenais pas un mot de leur conversation, parce qu'ils

parlaient la langue du pays, qui différait de celle de mes protecteurs.

Bientôt après, cependant, Félix s'approcha d'un autre homme: je fus

surpris de voir qu'il n'avait pas quitté la chaumière ce matin; j'en

eus même quelqu'inquiétude, et je prêtai une oreille attentive pour

découvrir, dans ce qu'il dirait, le motif de ces visites

inaccoutumées».

«Faites-vous attention, lui dit son compagnon, que vous serez obligé

de payer un loyer de trois mois, et de perdre le produit de votre

jardin? Je ne désire pas profiter d'un avantage injuste, et je demande

en conséquence que vous preniez quelques jours pour peser votre

détermination».

--«C'est tout-à-fait inutile, répondit Félix; nous ne pouvons plus

désormais habiter votre chaumière. La vie de mon père est dans le

plus grand danger, à cause de l'évènement affreux que je vous ai

raconté. Ma femme et ma sœur ne reviendront jamais de leur terreur. Ne

raisonnons pas davantage sur ce sujet. Prenez possession de voire bien,

et laissez moi quitter ce lieu».

»Félix tremblait violemment en parlant ainsi. Il entra, suivi de ses

compagnons, dans la chaumière, et partit au bout de quelques minutes.

Depuis, je n'ai jamais vu personne de la famille de M. de Lacey.

»Pendant le reste du jour je restai dans ma cabane, accablé par un

désespoir profond et stupide. Mes protecteurs étaient partis, et

avaient rompu le seul lien qui m'attachait au monde. Pour la première

fois, mon cœur se remplit de sentiments de vengeance et de haine; au

lieu de chercher à les comprimer, je me laissais emporter par le

torrent, abandonnant mon esprit aux idées du mal et de la mort. Si je

me rappelais mes amis, la voix douce de M. de Lacey, les yeux attrayants

d'Agathe, et la beauté merveilleuse de l'Arabe, ces sombres pensées se

dissipaient, et un torrent de larmes coulait de mes yeux. Mais aussitôt

que je reportais ma pensée sur le mépris et l'abandon dans lequel je

me trouvais, ma colère se tournait en rage. Dans l'impuissance de nuire

à aucun objet humain, je dirigeai ma fureur sur des objets inanimés.

À l'approche de la nuit, je plaçai une grande quantité de

combustibles autour de la chaumière; et, après avoir détruit tout

vestige de culture dans le jardin, j'attendis avec la plus grande

impatience que la lune fut cachée pour commencer mes opérations.

»À l'approche de la nuit, un vent terrible s'éleva, et dispersa

promptement les nuages qui couvraient le ciel: ce vent, dont la force

semblait égaler celle de l'avalanche, bouleversa mon esprit, et brisa

toute ma raison. J'allumai une branche d'arbre sèche, et je tournai

avec fureur autour de la chaumière maudite, les yeux incessamment

fixés sur l'ouest de l'horizon, dont la lune touchait presque le bord.

Une partie de son orbe fut enfin cachée, et je brandis ma branche; la

lune disparut, et je mis le feu, en poussant un cri, à la paille, aux

bruyères et aux genêts que j'avais rassemblés. Le vent augmenta la

violence du feu, et la chaumière fut aussitôt enveloppée et dévorée

par les flammes.

»Dès que je fus convaincu qu'aucun secours ne pourrait sauver quelque

partie de l'habitation, je me retirai, en me dirigeant vers le bois, où

je cherchai un asile.

»Maintenant que j'avais le monde devant moi, où devais-je porter mes

pas? Je résolus de fuir loin du théâtre de mes malheurs; mais pour

moi, haï et méprisé, tous les pays étaient également horribles.

Enfin, je pensai à vous. J'appris par vos papiers que vous étiez mon

père, mon créateur: à qui pouvais-je mieux m'adresser qu'à celui qui

m'avait donné la vie? Félix qui avait appris beaucoup de choses à

Safie, n'avait pas oublié de lui faire connaître la géographie: de

cette manière j'avais appris les situations respectives des

différentes contrées de la terre. Vous aviez indiqué que Genève

était votre patrie; je résolus de porter mes pas vers cette ville.

»Comment faire pour m'orienter? Je savais qu'il fallait voyager dans

une direction sud ouest, pour arriver à ma destination; mais je n'avais

d'autre guide que le soleil. Je ne connaissais pas les noms des villes

que j'avais à traverser, et je ne pouvais demander des renseignements

à aucun être humain. Malgré ces difficultés, je ne perdis pas tout

espoir. Je ne pouvais attendre de secours que de vous, de vous qui ne

m'inspiriez d'autre sentiment que celui de la haine. Créateur

insensible et lâche! tu m'avais doué de sens et de passions, et tu

m'avais jeté dans le monde comme un objet de mépris et d'horreur pour

l'espèce humaine! Il n'y avait que vous à la pitié et à la justice

duquel je pusse prétendre, et je me déterminai à réclamer de vous

cette justice, que j'essayerais en vain d'obtenir de tout autre être

humain.

»Mes voyages furent longs, et mes souffrances cruelles. L'automne

était avancé lorsque je quittai le lieu qui m'avait si longtemps servi

de résidence. Je ne voyageais que de nuit, dans la crainte de

rencontrer l'homme. La nature dépérissait autour de moi, et le soleil

devint sans chaleur; la pluie et la neige tombaient de toutes parts; de

grands fleuves étaient gelés; la surface de la terre était triste,

glacée, et nue, et je ne trouvais aucun asile. Ah, terre! combien de

fois ai-je vomi des imprécations contre celui qui m'avait créé! Je

n'avais plus la même douceur de caractère; je n'avais plus que fiel et

amertume. Plus j'approchais de votre habitation, plus je sentais

profondément dans mon cœur le désir de la vengeance. Je ne me

reposais pas, malgré la neige et la glace. Quelques incidents, et une

carte du pays, qui était tombée entre mes mains, servirent à me

diriger; mais souvent je m'égarais de mon chemin. L'horreur de mon

désespoir ne me laissait aucun repos: chaque incident était un motif

nouveau de rage et de malheur; mais une circonstance, que je vais

rapporter, redoubla l'amertume et l'horreur de mes sentiments.

»J'étais arrivé sur les confins du Switzerland: le soleil avait

déjà plus de chaleur, et la terre commençait à se couvrir d'une

nouvelle verdure.

»J'avais coutume de me reposer pendant le jour, et de ne voyager que de

nuit, pour éviter l'aspect de l'homme. Un matin, cependant, comme

j'avais à traverser un bois profond, je hasardai de continuer mon

voyage après le lever du soleil. C'était un des premiers jours du

printemps: le charme du soleil resplendissant, et la fraîcheur

embaumée de l'air m'inspirèrent un sentiment de joie. Je sentis

renaître dans mon cœur des émotions douces et agréables, qui depuis

long-temps paraissaient éteintes. Presque surpris par la nouveauté de

ces sensations, je me sentis entraîné jusqu'au point d'oublier ma

solitude et ma difformité; j'osai même goûter un moment de bonheur.

De douces larmes arrosèrent encore mes joues, et mes yeux humides se

levèrent avec reconnaissance vers l'astre bienfaisant auquel je devais

une semblable jouissance.

»Je continuai à suivre les sentiers du bois, jusqu'à sa limite,

marquée par une rivière dont le lit paraissait profond et le cours

rapide, et dont les bords étaient ombragés par une grande quantité

d'arbres déjà verdoyants. Je m'arrêtai dans cet endroit, sans savoir

exactement le chemin que je suivrais, lorsque j'entendis des voix qui me

forcèrent à me cacher sous l'ombre d'un cyprès. J'étais à peine

sous cet arbre, qu'une jeune fille vint en courant vers l'endroit que

j'avais choisi, et en riant comme si elle fuyait quelqu'un pour badiner.

Elle continua sa course le long des bords escarpés du fleuve; mais,

venant tout-à-coup à glisser, elle tomba dans l'eau. Je m'élançai de

ma retraite, et après avoir longtemps lutté contre la force du

courant, je parvins à la sauver, et à l'amener sur le rivage. Elle

était sans connaissance; et j'essayais de la ranimer par tous les

moyens possibles, lorsque je fus brusquement interrompu par l'approche

d'un paysan, qui était probablement celui qu'elle avait fui en jouant.

À ma vue, il s'élança vers moi, arrachant la jeune fille de mes bras,

et courut vers la partie la plus épaisse du bois. Je le suivis

aussitôt, et presque machinalement; mais l'homme, en me voyant

approcher, ajusta sur moi le fusil qu'il portait, et fit feu. Je tombai,

et il s'échappa dans l'épaisseur du bois avec une nouvelle rapidité.

»Telle était donc la récompense de ma bonté! J'avais sauvé de la

mort un être humain, et, pour récompense, je souffrais maintenant

d'une blessure qui avait déchiré la chair jusqu'aux os. Les sentiments

de bonté et de douceur, qui m'avaient animé peu d'heures auparavant,

firent place à une rage infernale et à des mouvements convulsifs.

Enflammé par la souffrance, je vouai une haine éternelle à toute

l'espèce humaine, et en méditant de terribles vengeances; mais

l'irritation de ma blessure m'accabla, suspendit les mouvements de mon

pouls, et me fit perdre les sens.

»Pendant quelques semaines, je traînai ma malheureuse vie dans les

bois, en cherchant à soigner la blessure que j'avais reçue. La balle

était entrée dans mon épaule; et je ne savais si elle y était

restée, ou si elle avait traversé tout mon corps. Quoi qu'il en fût,

je n'avais aucun moyen de l'extraire. Mes souffrances s'aggravaient

encore du sentiment oppressif de l'injustice et de l'ingratitude qui en

était la cause. Dans mes vœux journaliers je demandais vengeance, une

vengeance entière et terrible, qui seule pourrait tenir lieu des

outrages et des angoisses que j'avais soufferts.

»Après quelques semaines, ma blessure se guérit, et je continuai mon

voyage. Mes souffrances ne devaient plus être adoucies par l'éclat du

soleil, ou les douces brises du printemps; la joie n'était plus qu'une

ironie qui insultait à mon désespoir, et me faisait sentir plus

péniblement que je n'étais pas destiné à connaître le bonheur.

»J'approchais cependant du terme de mon voyage; deux mois après,

j'arrivai dans les environs de Genève.

»C'était le soir. Je me cachai dans les champs qui entourent cette

ville, pour songer de quelle manière je m'adresserais à vous. J'étais

accablé par la fatigue et la faim, et beaucoup trop malheureux pour

jouir des douces brises du soir, ou de la vue du soleil qui se couchait

derrière les imposantes montagnes du Jura.

»Un léger sommeil m'arracha en ce moment à mes tristes réflexions;

mais il fut bientôt troublé par rapproche d'un bel enfant, qui vint,

en courant, et avec toute la gaîté de son âge, dans la retraite où

je m'étais placé. Tout-à-coup, en le voyant, j'eus la pensée que

cette petite créature était sans prévention, et avait vécu trop peu

de temps pour avoir horreur de la difformité. Si, donc, je pouvais le

prendre, et l'élever comme mon compagnon et mon ami, je ne serais plus

solitaire sur cette terre peuplée.

»Cédant à cette pensée, je saisis l'enfant au passage, et le tirai

vers moi. À ma vue, il couvrit ses yeux de ses mains, et poussa un cri

d'effroi. J'ôtai de force la main qu'il tenait sur sa figure, et je lui

dis: «Enfant, que crains-tu? Je n'ai pas l'intention de te faire aucun

mal; écoute-moi».

»Il se débattait avec violence:--«Laisse-moi m'en aller,

s'écria-t-il, monstre! vilain méchant! tu veux me manger, et me

déchirer en morceaux.... Tu es un ogre.... laisse-moi m'en aller, ou je

le dirai à papa».

--«Mon enfant, tu ne reverras plus ton père; il faut que tu viennes

avec moi.

--«Monstre affreux! laisse-moi partir; mon papa est syndic;--c'est M.

Frankenstein... Il te punirait, si tu osais me retenir».

--«Frankenstein! tu appartiens donc à mon ennemi... à celui de qui

j'ai juré de tirer vengeance; tu seras ma première victime».

»L'enfant se débattait encore, et me chargeait d'épithètes qui

portaient le désespoir dans mon cœur. Je lui pris le cou pour

l'empêcher de crier, et je le vis aussitôt tomber mort à mes pieds.

«En contemplant ma victime, j'avais le cœur gonflé de joie et fier

d'un triomphe infernal. Je frappai des mains, en m'écriant: «Moi

aussi, je puis porter la désolation; mon ennemi n'est pas au-dessus de

mes atteintes; cette mort le jettera dans le désespoir, et mille autres

malheurs pourront l'affliger et l'accabler».

»En fixant mes yeux sur l'enfant, j'aperçus un objet qui brillait sur

sa poitrine: je le pris, c'était le portrait d'une femme

très-séduisante. Tout pervers que j'étais, j'en fus transporté, et

je m'adoucis. Je contemplai quelques moments avec délices ses yeux

noirs ombragés par de longs cils, et ses lèvres gracieuses; mais

bientôt ma rage revint: je me rappelai que j'étais à jamais privé du

bonheur que l'on peut attendre d'aussi belles créatures; et que celle

dont je contemplais l'image, changerait, en me regardant, cet air divin

de bonté en une expression de dégoût et d'effroi.

»Vous étonnerez-vous que de telles pensées me transportassent de

rage? Je m'étonne seulement que, dans ce moment, au lieu de donner

cours à mes sentiments en exclamations et en désespoir, je ne me sois

pas précipité au milieu de l'espèce humaine, et que je n'aie pas

péri en essayant de la détruire.

»Accablé par ces sentiments, je quittai le lieu où j'avais commis le

meurtre. Je cherchais une retraite plus à l'écart, lorsque je vis une

femme passer auprès de moi. Elle était jeune, pas aussi belle que

celle dont je tenais le portrait, mais d'un aspect agréable, et

brillant de tout l'éclat de la jeunesse et de la santé. Voici,

pensais-je, une de celles qui sourient pour tout le monde, excepté pour

moi; elle n'échappera pas: grâce aux leçons de Félix, et aux lois

sanguinaires de l'homme, j'ai appris à préparer le mal. Je m'approchai

d'elle sans en être vu, et je mis le portrait dans une des poches de

son vêtement.

»Pendant quelques jours j'allai souvent à l'endroit où ces scènes

avaient eu lieu: tantôt j'avais le désir de vous voir, tantôt

j'étais résolu à quitter pour toujours le monde et ses misères.

Enfin je vins dans ces montagnes, et j'ai erré dans leurs immenses

solitudes, consumé par une passion brûlante que vous seul pouvez

satisfaire. Nous ne nous séparerons pas que vous n'ayez promis de

consentir à ma requête. Je suis seul et malheureux; l'homme ne veut

pas m'admettre dans sa société; mais un être aussi difforme et aussi

horrible que moi-même ne me repousserait pas. Ma compagne doit avoir le

même extérieur et les mêmes défauts. Votre devoir est de la créer.

CHAPITRE XVI

Le monstre cessa de parler, et fixa les yeux sur moi, dans l'attente

d'une réponse; mais j'étais troublé, hors de moi, et incapable de

recueillir assez mes idées pour comprendre toute l'étendue de sa

proposition. Il continua:

«Il faut me créer une femme avec qui je puisse vivre dans l'échange

de ces sentiments nécessaires à mon existence. Vous seul pouvez le

faire; et je vous le demande comme un droit que vous ne devez pas

refuser».

La dernière partie de son histoire avait rallumé dans mon cœur la

colère qui s'était apaisée pendant le récit de sa vie paisible,

parmi les habitants de la chaumière, et, lorsqu'il prononça ces

derniers mots, je ne pus contenir plus long-temps la fureur qui me

consumait.

--«Je refuse, répondis-je; et aucun supplice n'arrachera jamais mon

consentement. Tu peux me rendre le plus malheureux des hommes; mais tu

ne m'aviliras jamais à mes propres yeux. Irai-je créer un autre être

semblable à toi-même, et dont la méchanceté, jointe à la tienne,

désolerait le monde? Éloigne-toi! Je t'ai répondu; tu peux me

torturer; mais je ne consentirai jamais à ta demande».

--«Vous avez tort, répliqua le Démon; et, au lieu de me servir de

menaces, je me contenterai de raisonner avec vous. Je suis méchant,

parce que je suis malheureux. Ne suis-je pas abandonné et haï par

toute l'espèce humaine? Vous, mon créateur, si vous me mettiez en

pièces, vous en triompheriez: souvenez-vous-en, et dites-moi pourquoi

j'aurais pour l'homme plus de pitié qu'il ne m'en témoigne. Vous ne

croiriez pas commettre un meurtre, si, me précipitant dans un de ces

abîmes de glace, vous me fessiez périr, moi, l'ouvrage de vos mains.

Respecterai-je l'homme lorsqu'il me méprise? Faites-le vivre avec moi

dans un échange de bontés; et, au lieu de lui nuire, je lui ferai

toutes sortes de biens en pleurant de reconnaissance de ce qu'il veut

bien les accepter. Mais il n'en saurait être ainsi; les sens humains

sont des barrières insurmontables à notre union. Cependant, les miens

ne se soumettront pas à un esclavage honteux. Je vengerai mes injures:

si je ne puis inspirer l'amour, j'inspirerai la crainte; et c'est

surtout à vous, mon plus grand ennemi, parce que vous êtes mon

créateur, que je jure une haine éternelle. Prenez-y garde: je

travaillerai à votre destruction, et je ne m'arrêterai pas que je

n'aie désolé votre cœur, de manière à ce que vous maudissiez

l'heure de voire naissance».

Une rage infernale l'animait en prononçant ces paroles: sa figure se

ridait en contorsions trop horribles, pour que des yeux humains pussent

la regarder; mais il se calma promptement, et il ajouta:

Frankenstein, ou le Prométhée moderne Volume 2 (of 3) · 第 4 / 5 段