confier sans réserve les détails de votre histoire, je vous serai
peut-être utile pour les détromper. Je suis aveugle, et ne puis vous
juger sur votre figure; mais il y a dans vos paroles un accent qui me
garantit votre sincérité. Je suis pauvre et exilé, mais ce sera un
véritable plaisir pour moi de pouvoir, en quelque manière, rendre
service à une créature humaine».
--«Homme excellent! Je vous remercie, et j'accepte votre offre
généreuse. Votre bonté me rassure; votre secours me permet
d'espérer, que je ne serai pas chassé de la société de vos
semblables, ni privé de leur intérêt».
--«Dieu vous en préserve, quand bien même vous seriez criminel; car
ce malheur seul pourrait vous conduire au désespoir, et vous éloigner
de la vertu. Moi aussi je suis malheureux, ma famille a été
condamnée, et elle était innocente; jugez donc si je ne sens pas vos
infortunes».
--«Comment pourrai-je vous remercier, mon excellent et unique
bienfaiteur? Vous êtes le premier homme qui m'ait fait entendre des
paroles bienveillantes; j'en serai toujours reconnaissant. Votre
humanité me garantit tout succès près des amis que je suis sur le
point de voir».
--«Puis-je connaître le nom et la demeure de ces amis»?
»Je me tus. C'était le moment décisif, où j'allais perdre ou obtenir
à jamais le bonheur. Je m'efforçai de recueillir assez de fermeté
pour lui répondre, mais cet effort épuisa toute la force qui me
restait. Je tombai sur la chaise en sanglotant. Dans ce moment
j'entendis les pas de mes protecteurs. Je n'avais pas un moment à
perdre; je m'emparai de la main du vieillard, et je m'écriai: «Voici
le moment!... Sauvez et protégez moi! Vous et votre famille, vous êtes
les amis que je cherche. Ne m'abandonnez pas au moment de l'épreuve».
--«Grand Dieu! s'écria le vieillard, qui êtes-vous»?
»Au même instant la porte de la chaumière s'ouvre; Félix, Safie et
Agathe entrèrent. Qui pourrait décrire l'horreur et la consternation
dont ils furent saisis en me voyant. Agathe s'évanouit; et Safie,
incapable de donner des soins à son amie, s'élança hors de la
chaumière. Félix s'avança, et avec une force surnaturelle, m'arracha
de son père aux genoux duquel je m'attachais; dans un transport de
fureur, il me renversa par terre, et me frappa avec violence d'un
bâton. J'aurais pu séparer ses membres, aussi facilement que le lion
déchire la gazelle; mais j'avais le cœur oppressé par la plus amère
douleur, et je me retins. Il se disposait à me frapper de nouveau; mais
vaincu par la douleur et le désespoir, je quittai la chaumière; et,
sans être aperçu, je parvins, au milieu du tumulte général, à
m'échapper jusque dans ma cabane».
CHAPITRE XV
»Maudit, maudit créateur! Pourquoi vivais-je? Pourquoi, dans cet
instant, n'ai-je pas éteint l'étincelle d'existence que vous m'aviez
si imprudemment donnée? Je ne sais; le désespoir ne s'était pas
encore emparé de moi; mes sentiments étaient ceux de la rage et de la
vengeance. J'aurais eu du plaisir à détruire la chaumière et ses
habitants, et je me serais rassasié de leurs cris et de leur malheur.
»Dès que la nuit fut arrivée, je quittai ma retraite, et je me mis à
errer dans le bois: là, cessant d'être retenu par la crainte d'être
découvert, je donnai cours à mes tourments par des hurlements
horribles. Semblable à une bête féroce qui a rompu ses liens, je
détruisais les objets qui faisaient obstacle à mon passage, et je
traversais les bois avec la rapidité du cerf. Ah! que cette nuit fut
affreuse pour moi! Les froides étoiles brillaient dans les cieux, et
semblaient insulter à mon malheur: les arbres dépouillés agitaient
leurs branches au-dessus de ma tête; de temps en temps, la douce voix
d'un oiseau se lisait entendre au milieu du silence universel: tout,
excepté moi, jouissait du repos ou du bonheur. Semblable au chef des
Démons, je portais l'enfer en moi-même; sans avoir son génie, je
voulais déraciner les arbres, répandre le ravage et la destruction
autour de moi; et, après avoir assouvi ma fureur, m'asseoir sur les
ruines, et en jouir.
»Je ne pus supporter ce dérèglement de sensations; je me sentis
accablé par l'excès de l'exercice auquel je m'étais livré, et je
tombai sur la terre humide dans la faible impuissance du désespoir.
Parmi les hommes, nul n'avait pitié de moi, nul ne me prêtait
assistance: devais-je amitié à mes ennemis? Non. De ce moment, je
déclarai une guerre éternelle à l'espèce humaine, et surtout à
celui qui, en me créant, me réduisait à ce malheur insupportable.
»Le soleil se leva; j'entendis des voix d'hommes, et je jugeai
impossible de retourner, ce jour-là, dans ma retraite. En conséquence,
je me cachai dans quelque taillis épais, déterminé à passer le temps
à réfléchir sur ma situation.
»Le doux éclat du soleil, et l'air pur du jour me rendirent un peu la
tranquillité. Je me rappelai ce qui s'était passé dans la chaumière,
et je ne pus m'empêcher de croire que j'avais été trop prompt dans
mes conclusions. J'avais certainement agi avec imprudence. Il était
clair que ma conversation avait intéressé le père en ma faveur, et
j'étais un insensé de m'être exposé à l'horreur de ses enfants.
J'aurais dû habituer le vieux de Lacey à moi-même, et ne me
découvrir au reste de sa famille, que lorsqu'elle aurait été
préparée à me voir. Cette erreur ne me parut pas irréparable. Je
méditai long-temps sur le parti que j'aurais à prendre, et je
m'arrêtai à celui de retourner à la chaumière, de m'adresser au
vieillard, et de le mettre dans ma cause par mes représentations.
»Ces pensées me calmèrent, et me jetèrent, vers l'après-midi, dans
un profond sommeil; mais l'agitation de mon sang ne me permettait pas
d'être bercé par des rêves paisibles. L'horrible scène de la veille
se représentait sans cesse à mes yeux; les femmes fuyaient, et Félix,
rempli de fureur, m'arrachait aux pieds de son père. Je me réveillai
épuisé; et je profitai de la nuit, qui était déjà venue, pour
sortir de ma retraite, et pourvoir à ma nourriture.
»Après avoir apaisé ma faim, je dirigeai mes pas vers le sentier bien
connu, qui conduisait à la chaumière. Tout était tranquille. Je
rentrai dans ma cabane, et je me mis à attendre l'heure à laquelle la
famille avait coutume de se lever. Cette heure se passa, le soleil
s'éleva dans les deux, et les habitants de la chaumière ne
paraissaient pas. Je tremblais avec violence, dans la crainte de quelque
malheur affreux. L'intérieur de la chaumière était sombre; aucun
mouvement ne se faisait entendre: je ne puis décrire l'agonie de cette
attente.
»Dans ce moment deux paysans vinrent à passer, s'arrêtèrent auprès
de la chaumière, et causèrent ensemble en faisant des gestes violents;
mais je ne comprenais pas un mot de leur conversation, parce qu'ils
parlaient la langue du pays, qui différait de celle de mes protecteurs.
Bientôt après, cependant, Félix s'approcha d'un autre homme: je fus
surpris de voir qu'il n'avait pas quitté la chaumière ce matin; j'en
eus même quelqu'inquiétude, et je prêtai une oreille attentive pour
découvrir, dans ce qu'il dirait, le motif de ces visites
inaccoutumées».
«Faites-vous attention, lui dit son compagnon, que vous serez obligé
de payer un loyer de trois mois, et de perdre le produit de votre
jardin? Je ne désire pas profiter d'un avantage injuste, et je demande
en conséquence que vous preniez quelques jours pour peser votre
détermination».
--«C'est tout-à-fait inutile, répondit Félix; nous ne pouvons plus
désormais habiter votre chaumière. La vie de mon père est dans le
plus grand danger, à cause de l'évènement affreux que je vous ai
raconté. Ma femme et ma sœur ne reviendront jamais de leur terreur. Ne
raisonnons pas davantage sur ce sujet. Prenez possession de voire bien,
et laissez moi quitter ce lieu».
»Félix tremblait violemment en parlant ainsi. Il entra, suivi de ses
compagnons, dans la chaumière, et partit au bout de quelques minutes.
Depuis, je n'ai jamais vu personne de la famille de M. de Lacey.
»Pendant le reste du jour je restai dans ma cabane, accablé par un
désespoir profond et stupide. Mes protecteurs étaient partis, et
avaient rompu le seul lien qui m'attachait au monde. Pour la première
fois, mon cœur se remplit de sentiments de vengeance et de haine; au
lieu de chercher à les comprimer, je me laissais emporter par le
torrent, abandonnant mon esprit aux idées du mal et de la mort. Si je
me rappelais mes amis, la voix douce de M. de Lacey, les yeux attrayants
d'Agathe, et la beauté merveilleuse de l'Arabe, ces sombres pensées se
dissipaient, et un torrent de larmes coulait de mes yeux. Mais aussitôt
que je reportais ma pensée sur le mépris et l'abandon dans lequel je
me trouvais, ma colère se tournait en rage. Dans l'impuissance de nuire
à aucun objet humain, je dirigeai ma fureur sur des objets inanimés.
À l'approche de la nuit, je plaçai une grande quantité de
combustibles autour de la chaumière; et, après avoir détruit tout
vestige de culture dans le jardin, j'attendis avec la plus grande
impatience que la lune fut cachée pour commencer mes opérations.
»À l'approche de la nuit, un vent terrible s'éleva, et dispersa
promptement les nuages qui couvraient le ciel: ce vent, dont la force
semblait égaler celle de l'avalanche, bouleversa mon esprit, et brisa
toute ma raison. J'allumai une branche d'arbre sèche, et je tournai
avec fureur autour de la chaumière maudite, les yeux incessamment
fixés sur l'ouest de l'horizon, dont la lune touchait presque le bord.
Une partie de son orbe fut enfin cachée, et je brandis ma branche; la
lune disparut, et je mis le feu, en poussant un cri, à la paille, aux
bruyères et aux genêts que j'avais rassemblés. Le vent augmenta la
violence du feu, et la chaumière fut aussitôt enveloppée et dévorée
par les flammes.
»Dès que je fus convaincu qu'aucun secours ne pourrait sauver quelque
partie de l'habitation, je me retirai, en me dirigeant vers le bois, où
je cherchai un asile.
»Maintenant que j'avais le monde devant moi, où devais-je porter mes
pas? Je résolus de fuir loin du théâtre de mes malheurs; mais pour
moi, haï et méprisé, tous les pays étaient également horribles.
Enfin, je pensai à vous. J'appris par vos papiers que vous étiez mon
père, mon créateur: à qui pouvais-je mieux m'adresser qu'à celui qui
m'avait donné la vie? Félix qui avait appris beaucoup de choses à
Safie, n'avait pas oublié de lui faire connaître la géographie: de
cette manière j'avais appris les situations respectives des
différentes contrées de la terre. Vous aviez indiqué que Genève
était votre patrie; je résolus de porter mes pas vers cette ville.
»Comment faire pour m'orienter? Je savais qu'il fallait voyager dans
une direction sud ouest, pour arriver à ma destination; mais je n'avais
d'autre guide que le soleil. Je ne connaissais pas les noms des villes
que j'avais à traverser, et je ne pouvais demander des renseignements
à aucun être humain. Malgré ces difficultés, je ne perdis pas tout
espoir. Je ne pouvais attendre de secours que de vous, de vous qui ne
m'inspiriez d'autre sentiment que celui de la haine. Créateur
insensible et lâche! tu m'avais doué de sens et de passions, et tu
m'avais jeté dans le monde comme un objet de mépris et d'horreur pour
l'espèce humaine! Il n'y avait que vous à la pitié et à la justice
duquel je pusse prétendre, et je me déterminai à réclamer de vous
cette justice, que j'essayerais en vain d'obtenir de tout autre être
humain.
»Mes voyages furent longs, et mes souffrances cruelles. L'automne
était avancé lorsque je quittai le lieu qui m'avait si longtemps servi
de résidence. Je ne voyageais que de nuit, dans la crainte de
rencontrer l'homme. La nature dépérissait autour de moi, et le soleil
devint sans chaleur; la pluie et la neige tombaient de toutes parts; de
grands fleuves étaient gelés; la surface de la terre était triste,
glacée, et nue, et je ne trouvais aucun asile. Ah, terre! combien de
fois ai-je vomi des imprécations contre celui qui m'avait créé! Je
n'avais plus la même douceur de caractère; je n'avais plus que fiel et
amertume. Plus j'approchais de votre habitation, plus je sentais
profondément dans mon cœur le désir de la vengeance. Je ne me
reposais pas, malgré la neige et la glace. Quelques incidents, et une
carte du pays, qui était tombée entre mes mains, servirent à me
diriger; mais souvent je m'égarais de mon chemin. L'horreur de mon
désespoir ne me laissait aucun repos: chaque incident était un motif
nouveau de rage et de malheur; mais une circonstance, que je vais
rapporter, redoubla l'amertume et l'horreur de mes sentiments.
»J'étais arrivé sur les confins du Switzerland: le soleil avait
déjà plus de chaleur, et la terre commençait à se couvrir d'une
nouvelle verdure.
»J'avais coutume de me reposer pendant le jour, et de ne voyager que de
nuit, pour éviter l'aspect de l'homme. Un matin, cependant, comme
j'avais à traverser un bois profond, je hasardai de continuer mon
voyage après le lever du soleil. C'était un des premiers jours du
printemps: le charme du soleil resplendissant, et la fraîcheur
embaumée de l'air m'inspirèrent un sentiment de joie. Je sentis
renaître dans mon cœur des émotions douces et agréables, qui depuis
long-temps paraissaient éteintes. Presque surpris par la nouveauté de
ces sensations, je me sentis entraîné jusqu'au point d'oublier ma
solitude et ma difformité; j'osai même goûter un moment de bonheur.
De douces larmes arrosèrent encore mes joues, et mes yeux humides se
levèrent avec reconnaissance vers l'astre bienfaisant auquel je devais
une semblable jouissance.
»Je continuai à suivre les sentiers du bois, jusqu'à sa limite,
marquée par une rivière dont le lit paraissait profond et le cours
rapide, et dont les bords étaient ombragés par une grande quantité
d'arbres déjà verdoyants. Je m'arrêtai dans cet endroit, sans savoir
exactement le chemin que je suivrais, lorsque j'entendis des voix qui me
forcèrent à me cacher sous l'ombre d'un cyprès. J'étais à peine
sous cet arbre, qu'une jeune fille vint en courant vers l'endroit que
j'avais choisi, et en riant comme si elle fuyait quelqu'un pour badiner.
Elle continua sa course le long des bords escarpés du fleuve; mais,
venant tout-à-coup à glisser, elle tomba dans l'eau. Je m'élançai de
ma retraite, et après avoir longtemps lutté contre la force du
courant, je parvins à la sauver, et à l'amener sur le rivage. Elle
était sans connaissance; et j'essayais de la ranimer par tous les
moyens possibles, lorsque je fus brusquement interrompu par l'approche
d'un paysan, qui était probablement celui qu'elle avait fui en jouant.
À ma vue, il s'élança vers moi, arrachant la jeune fille de mes bras,
et courut vers la partie la plus épaisse du bois. Je le suivis
aussitôt, et presque machinalement; mais l'homme, en me voyant
approcher, ajusta sur moi le fusil qu'il portait, et fit feu. Je tombai,
et il s'échappa dans l'épaisseur du bois avec une nouvelle rapidité.
»Telle était donc la récompense de ma bonté! J'avais sauvé de la
mort un être humain, et, pour récompense, je souffrais maintenant
d'une blessure qui avait déchiré la chair jusqu'aux os. Les sentiments
de bonté et de douceur, qui m'avaient animé peu d'heures auparavant,
firent place à une rage infernale et à des mouvements convulsifs.
Enflammé par la souffrance, je vouai une haine éternelle à toute
l'espèce humaine, et en méditant de terribles vengeances; mais
l'irritation de ma blessure m'accabla, suspendit les mouvements de mon
pouls, et me fit perdre les sens.
»Pendant quelques semaines, je traînai ma malheureuse vie dans les
bois, en cherchant à soigner la blessure que j'avais reçue. La balle
était entrée dans mon épaule; et je ne savais si elle y était
restée, ou si elle avait traversé tout mon corps. Quoi qu'il en fût,
je n'avais aucun moyen de l'extraire. Mes souffrances s'aggravaient
encore du sentiment oppressif de l'injustice et de l'ingratitude qui en
était la cause. Dans mes vœux journaliers je demandais vengeance, une
vengeance entière et terrible, qui seule pourrait tenir lieu des
outrages et des angoisses que j'avais soufferts.
»Après quelques semaines, ma blessure se guérit, et je continuai mon
voyage. Mes souffrances ne devaient plus être adoucies par l'éclat du
soleil, ou les douces brises du printemps; la joie n'était plus qu'une
ironie qui insultait à mon désespoir, et me faisait sentir plus
péniblement que je n'étais pas destiné à connaître le bonheur.
»J'approchais cependant du terme de mon voyage; deux mois après,
j'arrivai dans les environs de Genève.
»C'était le soir. Je me cachai dans les champs qui entourent cette
ville, pour songer de quelle manière je m'adresserais à vous. J'étais
accablé par la fatigue et la faim, et beaucoup trop malheureux pour
jouir des douces brises du soir, ou de la vue du soleil qui se couchait
derrière les imposantes montagnes du Jura.
»Un léger sommeil m'arracha en ce moment à mes tristes réflexions;
mais il fut bientôt troublé par rapproche d'un bel enfant, qui vint,
en courant, et avec toute la gaîté de son âge, dans la retraite où
je m'étais placé. Tout-à-coup, en le voyant, j'eus la pensée que
cette petite créature était sans prévention, et avait vécu trop peu
de temps pour avoir horreur de la difformité. Si, donc, je pouvais le
prendre, et l'élever comme mon compagnon et mon ami, je ne serais plus
solitaire sur cette terre peuplée.
»Cédant à cette pensée, je saisis l'enfant au passage, et le tirai
vers moi. À ma vue, il couvrit ses yeux de ses mains, et poussa un cri
d'effroi. J'ôtai de force la main qu'il tenait sur sa figure, et je lui
dis: «Enfant, que crains-tu? Je n'ai pas l'intention de te faire aucun
mal; écoute-moi».
»Il se débattait avec violence:--«Laisse-moi m'en aller,
s'écria-t-il, monstre! vilain méchant! tu veux me manger, et me
déchirer en morceaux.... Tu es un ogre.... laisse-moi m'en aller, ou je
le dirai à papa».
--«Mon enfant, tu ne reverras plus ton père; il faut que tu viennes
avec moi.
--«Monstre affreux! laisse-moi partir; mon papa est syndic;--c'est M.
Frankenstein... Il te punirait, si tu osais me retenir».
--«Frankenstein! tu appartiens donc à mon ennemi... à celui de qui
j'ai juré de tirer vengeance; tu seras ma première victime».
»L'enfant se débattait encore, et me chargeait d'épithètes qui
portaient le désespoir dans mon cœur. Je lui pris le cou pour
l'empêcher de crier, et je le vis aussitôt tomber mort à mes pieds.
«En contemplant ma victime, j'avais le cœur gonflé de joie et fier
d'un triomphe infernal. Je frappai des mains, en m'écriant: «Moi
aussi, je puis porter la désolation; mon ennemi n'est pas au-dessus de
mes atteintes; cette mort le jettera dans le désespoir, et mille autres
malheurs pourront l'affliger et l'accabler».
»En fixant mes yeux sur l'enfant, j'aperçus un objet qui brillait sur
sa poitrine: je le pris, c'était le portrait d'une femme
très-séduisante. Tout pervers que j'étais, j'en fus transporté, et
je m'adoucis. Je contemplai quelques moments avec délices ses yeux
noirs ombragés par de longs cils, et ses lèvres gracieuses; mais
bientôt ma rage revint: je me rappelai que j'étais à jamais privé du
bonheur que l'on peut attendre d'aussi belles créatures; et que celle
dont je contemplais l'image, changerait, en me regardant, cet air divin
de bonté en une expression de dégoût et d'effroi.
»Vous étonnerez-vous que de telles pensées me transportassent de
rage? Je m'étonne seulement que, dans ce moment, au lieu de donner
cours à mes sentiments en exclamations et en désespoir, je ne me sois
pas précipité au milieu de l'espèce humaine, et que je n'aie pas
péri en essayant de la détruire.
»Accablé par ces sentiments, je quittai le lieu où j'avais commis le
meurtre. Je cherchais une retraite plus à l'écart, lorsque je vis une
femme passer auprès de moi. Elle était jeune, pas aussi belle que
celle dont je tenais le portrait, mais d'un aspect agréable, et
brillant de tout l'éclat de la jeunesse et de la santé. Voici,
pensais-je, une de celles qui sourient pour tout le monde, excepté pour
moi; elle n'échappera pas: grâce aux leçons de Félix, et aux lois
sanguinaires de l'homme, j'ai appris à préparer le mal. Je m'approchai
d'elle sans en être vu, et je mis le portrait dans une des poches de
son vêtement.
»Pendant quelques jours j'allai souvent à l'endroit où ces scènes
avaient eu lieu: tantôt j'avais le désir de vous voir, tantôt
j'étais résolu à quitter pour toujours le monde et ses misères.
Enfin je vins dans ces montagnes, et j'ai erré dans leurs immenses
solitudes, consumé par une passion brûlante que vous seul pouvez
satisfaire. Nous ne nous séparerons pas que vous n'ayez promis de
consentir à ma requête. Je suis seul et malheureux; l'homme ne veut
pas m'admettre dans sa société; mais un être aussi difforme et aussi
horrible que moi-même ne me repousserait pas. Ma compagne doit avoir le
même extérieur et les mêmes défauts. Votre devoir est de la créer.
CHAPITRE XVI
Le monstre cessa de parler, et fixa les yeux sur moi, dans l'attente
d'une réponse; mais j'étais troublé, hors de moi, et incapable de
recueillir assez mes idées pour comprendre toute l'étendue de sa
proposition. Il continua:
«Il faut me créer une femme avec qui je puisse vivre dans l'échange
de ces sentiments nécessaires à mon existence. Vous seul pouvez le
faire; et je vous le demande comme un droit que vous ne devez pas
refuser».
La dernière partie de son histoire avait rallumé dans mon cœur la
colère qui s'était apaisée pendant le récit de sa vie paisible,
parmi les habitants de la chaumière, et, lorsqu'il prononça ces
derniers mots, je ne pus contenir plus long-temps la fureur qui me
consumait.
--«Je refuse, répondis-je; et aucun supplice n'arrachera jamais mon
consentement. Tu peux me rendre le plus malheureux des hommes; mais tu
ne m'aviliras jamais à mes propres yeux. Irai-je créer un autre être
semblable à toi-même, et dont la méchanceté, jointe à la tienne,
désolerait le monde? Éloigne-toi! Je t'ai répondu; tu peux me
torturer; mais je ne consentirai jamais à ta demande».
--«Vous avez tort, répliqua le Démon; et, au lieu de me servir de
menaces, je me contenterai de raisonner avec vous. Je suis méchant,
parce que je suis malheureux. Ne suis-je pas abandonné et haï par
toute l'espèce humaine? Vous, mon créateur, si vous me mettiez en
pièces, vous en triompheriez: souvenez-vous-en, et dites-moi pourquoi
j'aurais pour l'homme plus de pitié qu'il ne m'en témoigne. Vous ne
croiriez pas commettre un meurtre, si, me précipitant dans un de ces
abîmes de glace, vous me fessiez périr, moi, l'ouvrage de vos mains.
Respecterai-je l'homme lorsqu'il me méprise? Faites-le vivre avec moi
dans un échange de bontés; et, au lieu de lui nuire, je lui ferai
toutes sortes de biens en pleurant de reconnaissance de ce qu'il veut
bien les accepter. Mais il n'en saurait être ainsi; les sens humains
sont des barrières insurmontables à notre union. Cependant, les miens
ne se soumettront pas à un esclavage honteux. Je vengerai mes injures:
si je ne puis inspirer l'amour, j'inspirerai la crainte; et c'est
surtout à vous, mon plus grand ennemi, parce que vous êtes mon
créateur, que je jure une haine éternelle. Prenez-y garde: je
travaillerai à votre destruction, et je ne m'arrêterai pas que je
n'aie désolé votre cœur, de manière à ce que vous maudissiez
l'heure de voire naissance».
Une rage infernale l'animait en prononçant ces paroles: sa figure se
ridait en contorsions trop horribles, pour que des yeux humains pussent
la regarder; mais il se calma promptement, et il ajouta: