LA CATARACTE DU RHIN.

Écrit sur place.--Arrivée.--Le château de Laufen.--La

cataracte.--Aspect. Détails.--Causerie du

guide.--L'enfant.--Les stations.--D'où l'on voit le

mieux.--L'auteur s'adosse au rocher.--Un décor.--Une signature

et un parafe.--Le jour baisse.--L'auteur passe le Rhin.--Le

Rhin, le Rhône.--La cataracte en cinq parties.--Le forçat.

Laufen, septembre.

Mon ami, que vous dire? Je viens de voir cette chose inouïe. Je n'en

suis qu'à quelques pas. J'en entends le bruit. Je vous écris sans

savoir ce qui tombe de ma pensée. Les idées et les images s'y

entassent pêle-mêle, s'y précipitent, s'y heurtent, s'y brisent, et

s'en vont en fumée, en écume, en rumeur, en nuée. J'ai en moi comme un

bouillonnement immense. Il me semble que j'ai la chute du Rhin dans le

cerveau.

J'écris au hasard, comme cela vient. Vous comprendrez si vous pouvez.

On arrive à Laufen. C'est un château du treizième siècle, d'une fort

belle masse et d'un fort bon style. Il y a à la porte deux guivres

dorées, la gueule ouverte. Elles aboient. On dirait que ce sont elles

qui font le bruit mystérieux qu'on entend.

On entre.

On est dans la cour du château. Ce n'est plus un château, c'est une

ferme. Poules, oies, dindons, fumier, charrette dans un coin; une cuve

à chaux. Une porte s'ouvre. La cascade apparaît.

Spectacle merveilleux!

Effroyable tumulte! Voilà le premier effet. Puis on regarde. La

cataracte découpe des golfes qu'emplissent de larges squames blanches.

Comme dans les incendies, il y a de petits endroits paisibles au

milieu de cette chose pleine d'épouvante; des bosquets mêlés à

l'écume; de charmants ruisseaux dans les mousses; des fontaines pour

les bergers arcadiens du Poussin, ombragées de petits rameaux

doucement agités.--Et puis ces détails s'évanouissent, et l'impression

de l'ensemble vous revient. Tempête éternelle. Neige vivante et

furieuse.

Le flot est d'une transparence étrange. Des rochers noirs dessinent

des visages sinistres sous l'eau. Ils paraissent toucher la surface et

sont à dix pieds de profondeur. Au-dessous des deux principaux

vomitoires de la chute, deux grandes gerbes d'écume s'épanouissent sur

le fleuve et s'y dispersent en nuages verts. De l'autre côté du Rhin,

j'apercevais un groupe de maisonnettes tranquilles, où les ménagères

allaient et venaient.

Pendant que j'observais, mon guide me parlait.--Le lac de Constance a

gelé dans l'hiver de 1829 à 1830. Il n'avait pas gelé depuis cent

quatre ans. On y passait en voiture. De pauvres gens sont morts de

froid à Schaffhouse.--

Je suis descendu un peu plus bas, vers le gouffre. Le ciel était gris

et voilé. La cascade fait un rugissement de tigre. Bruit effrayant,

rapidité terrible. Poussière d'eau, tout à la fois fumée et pluie. A

travers cette brume on voit la cataracte dans tout son développement.

Cinq gros rochers la coupent en cinq nappes d'aspects divers et de

grandeurs différentes. On croit voir les cinq piles rongées d'un pont

de Titans. L'hiver, les glaces font des arches bleues sur ces culées

noires.

Le plus rapproché de ces rochers est d'une forme étrange; il semble

voir sortir de l'eau pleine de rage la tête hideuse et impassible

d'une idole indoue, à trompe d'éléphant. Des arbres et des

broussailles qui s'entremêlent à son sommet lui font des cheveux

hérissés et horribles.

A l'endroit le plus épouvantable de la chute, un grand rocher

disparaît et reparaît sous l'écume comme le crâne d'un géant englouti,

battu depuis six mille ans de cette douche effroyable.

Le guide continue son monologue.--La chute du Rhin est à une lieue de

Schaffhouse. La masse du fleuve tout entière tombe là d'une hauteur de

«septante pieds.»--

L'âpre sentier qui descend du château de Laufen à l'abîme traverse un

jardin. Au moment où je passais assourdi par la formidable cataracte,

un enfant, habitué à faire ménage avec cette merveille du monde,

jouait parmi des fleurs et mettait en chantant ses petits doigts dans

des gueules-de-loup roses.

Ce sentier a des stations variées, où l'on paye un peu de temps en

temps. La pauvre cataracte ne saurait travailler pour rien. Voyez la

peine qu'elle se donne. Il faut bien qu'avec toute cette écume qu'elle

jette aux arbres, aux rochers, aux fleuves, aux nuages, elle jette

aussi un peu quelques gros sous dans la poche de quelqu'un. C'est bien

le moins.

Je suis parvenu par ce sentier jusqu'à une façon de balcon branlant

pratiqué tout au fond, sur le gouffre et dans le gouffre.

Là, tout vous remue à la fois. On est ébloui, étourdi, bouleversé,

terrifié, charmé. On s'appuie à une barrière de bois qui tremble. Des

arbres jaunis,--c'est l'automne,--des sorbiers rouges entourent un

petit pavillon dans le style du Café Turc, d'où l'on observe l'horreur

de la chose. Les femmes se couvrent d'un collet de toile cirée (un

franc par personne). On est enveloppé d'une effroyable averse

tonnante.

De jolis petits colimaçons jaunes se promènent voluptueusement sous

cette rosée sur le bord du balcon. Le rocher qui surplombe au-dessus

du balcon pleure goutte à goutte dans la cascade. Sur la roche qui est

au milieu de la cataracte se dresse un chevalier-troubadour en bois

peint, appuyé sur un bouclier rouge à croix blanche. Un homme a dû

risquer sa vie pour aller planter ce décor de l'Ambigu au milieu de la

grande et éternelle poésie de Jéhovah.

Les deux géants qui redressent la tête, je veux dire les deux plus

grands rochers, semblent se parler. Ce tonnerre est leur voix.

Au-dessus d'une épouvantable croupe d'écume on aperçoit une

maisonnette paisible avec son petit verger. On dirait que cette

affreuse hydre est condamnée à porter éternellement sur son dos cette

douce et heureuse cabane.

Je suis allé jusqu'à l'extrémité du balcon; je me suis adossé au

rocher.

L'aspect devient encore plus terrible. C'est un écroulement effrayant.

Le gouffre hideux et splendide jette avec rage une pluie de perles au

visage de ceux qui osent le regarder de si près. C'est admirable. Les

quatre grands gonflements de la cataracte tombent, remontent et

redescendent sans cesse. On croit voir tourner devant soi les quatre

roues fulgurantes du char de la tempête.

Le pont de bois était inondé. Les planches glissaient. Des feuilles

mortes frissonnaient sous mes pieds. Dans une anfractuosité du roc,

j'ai remarqué une petite touffe d'herbe desséchée. Desséchée sous la

cataracte de Schaffhouse! dans ce déluge, une goutte d'eau lui a

manqué. Il y a des cœurs qui ressemblent à cette touffe d'herbe. Au

milieu du tourbillon des prospérités humaines, ils se dessèchent.

Hélas! c'est qu'il leur a manqué cette goutte d'eau qui ne sort pas de

la terre, mais qui tombe du ciel, l'amour!

Dans le pavillon turc, lequel a des vitraux de couleur, et quels

vitraux! il y a un livre où les visiteurs sont priés d'inscrire leurs

noms. Je l'ai feuilleté. J'y ai remarqué cette signature: _Henri_,

avec ce parafe (symbole). Est-ce un V?

Combien de temps suis-je resté là, abîmé dans ce grand spectacle! Je

ne saurais vous le dire. Pendant cette contemplation, les heures

passeraient dans l'esprit comme les ondes dans le gouffre, sans

laisser trace ni souvenir.

Cependant on est venu m'avertir que le jour baissait. Je suis remonté

au château, et de là je suis descendu sur la grève d'où l'on passe le

Rhin pour gagner la rive droite. Cette grève est au bas de la chute,

et l'on traverse le fleuve à quelques brasses de la cataracte. On

s'aventure pour ce trajet dans un petit batelet charmant, léger,

exquis, ajusté comme une pirogue de sauvage, construit d'un bois

souple comme de la peau de requin, solide, élastique, fibreux,

touchant les rochers à chaque instant et s'y écorchant à peine,

manœuvré comme tous les canots du Rhin et de la Meuse, avec un

crochet et un aviron en forme de pelle. Rien n'est plus étrange que de

sentir dans cette coquille les profondes et orageuses secousses de

l'eau.

Pendant que la barque s'éloignait du port, je regardais au-dessus de

ma tête les créneaux couverts de tuiles et les pignons taillés du

château qui dominent le précipice. Des filets de pêcheurs séchaient

sur les cailloux au bord du fleuve. On pêche donc dans ce tourbillon?

Oui, sans doute. Comme les poissons ne peuvent franchir la cataracte,

on prend là beaucoup de saumons. D'ailleurs, dans quel tourbillon

l'homme ne pêche-t-il pas?

Maintenant je voudrais résumer toutes ces sensations si vives et

presque poignantes. Première impression: on ne sait que dire, on est

écrasé comme par tous les grands poëmes. Puis l'ensemble se

débrouille. Les beautés se dégagent de la nuée. Somme toute, c'est

grand, sombre, terrible, hideux, magnifique, inexprimable.

De l'autre côté du Rhin, cela fait tourner des moulins.

Sur une rive, le château; sur l'autre, le village, qui s'appelle

Neuhausen.

Tout en nous laissant aller au balancement de la barque, j'admirais la

superbe couleur de cette eau. On croit nager dans de la serpentine

liquide.

Chose remarquable, chacun des deux grands fleuves des Alpes, en

quittant les montagnes, a la couleur de la mer où il va. Le Rhône, en

débouchant du lac de Genève, est bleu comme la Méditerranée; le Rhin,

en sortant du lac de Constance, est vert comme l'Océan.

Malheureusement le ciel était couvert. Je ne puis donc pas dire que

j'ai vu la chute de Laufen dans toute sa splendeur. Rien n'est riche

et merveilleux comme cette pluie de perles dont je vous ai déjà parlé,

et que la cataracte répand au loin. Cela doit être pourtant plus

admirable encore lorsque le soleil change ces perles en diamants et

que l'arc-en-ciel plonge dans l'écume éblouissante son cou d'émeraude

comme un oiseau divin qui vient boire à l'abîme.

De l'autre bord du Rhin, d'où je vous écris en ce moment, la

cataracte apparaît dans son entier, divisée en cinq parties bien

distinctes qui ont chacune leur physionomie à part et forment une

espèce de crescendo. La première, c'est un dégorgement de moulin; la

seconde, presque symétriquement composée par le travail du flot et du

temps, c'est une fontaine de Versailles; la troisième, c'est une

cascade; la quatrième est une avalanche; la cinquième est le chaos.

Un dernier mot et je ferme cette lettre. A quelques pas de la chute,

on exploite la roche calcaire, qui est fort belle. Du milieu d'une des

carrières qui sont là, un galérien, rayé de gris et de noir, la pioche

à la main, la double chaîne au pied, regardait la cataracte. Le hasard

semble se complaire parfois à confronter dans des antithèses, tantôt

mélancoliques, tantôt effrayantes, l'œuvre de la nature et l'œuvre

de la société.

Le Rhin, Tome IV · 第 25 / 53 题