Il pleut.--Description d'une chambre.--Reflet du dehors dans
l'intérieur.--Le voyageur prend le parti de fouiller dans les
armoires.--Ce qu'il y trouve.--_Amours secrètes et Aventures
honteuses de Napoléon Buonaparté._--Le livre.--Les
estampes.--1814.--1840.--Choses curieuses.--Choses
sérieuses.--Il pleut.
Septembre,
J'ai quitté l'hôtel de l'Epée. Je suis venu me loger dans la ville,
n'importe où. Je n'ai plus la mauvaise auberge, mais je n'ai plus la
vue du lac. Il y a des moments où je regrette en bloc le méchant dîner
et le magnifique paysage.
Avant-hier, c'était un de ces moments-là. Il pleuvait. J'étais enfermé
dans la chambre que j'habite;--une petite chambre triste et froide,
ornée d'un lit peint en gris à rideaux blancs, de chaises à dossier en
lyre, et d'un papier bleuâtre bariolé de ces dessins sans goût et sans
style qu'on retrouve indistinctement sur les robes des femmes mal
mises et sur les murs des chambres mal meublées. J'ai ouvert la
fenêtre, qui est une de ces hideuses fenêtres d'il y a cinquante ans
qu'on appelait fenêtres-guillotines, et je regardais mélancoliquement
la pluie tomber. La rue était déserte; toutes les croisées de la
maison d'en face étaient fermées; pas un profil aux vitres, pas un
passant sur ce pavage de petits cailloux ronds et noirs que la pluie
faisait reluire comme des châtaignes mûres. La seule chose qui animât
le paysage, c'était la gouttière du toit voisin, espèce de gargouille
en fer-blanc figurant une tête d'âne à bouche ouverte, d'où la pluie
tombait à flots; une pluie jaune et sale, qui venait de laver les
tuiles et qui allait laver le pavé. Il est triste qu'une chose prenne
la peine de tomber du ciel sans autre résultat que de changer la
poussière en boue.
J'étais retenu au gîte; le gîte était médiocrement plaisant. Que
faire? La Fontaine a fait le vers de la circonstance. Je songeais
donc. Par malheur, j'étais dans une de ces situations d'âme que vous
connaissez sans doute, où l'on n'a aucune raison d'être triste et
aucun motif d'être gai; où l'on est également incapable de prendre le
parti d'un éclat de rire ou d'un torrent de larmes; où la vie semble
parfaitement logique, unie, plane, ennuyeuse et triste; où tout est
gris et blafard au dedans comme au dehors. Il faisait en moi le même
temps que dans la rue, et, si vous me permettiez la métaphore, je
dirais qu'il pleuvait dans mon esprit. Vous le savez, je suis un peu
de la nature du lac; je réfléchis l'azur ou la nuée. La pensée que
j'ai dans l'âme ressemble au ciel que j'ai sur la tête.
En retournant son œil,--passez-moi encore cette expression,--on voit
un paysage en soi. Or, en ce moment-là, le paysage que je pouvais voir
en moi ne valait guère mieux que celui que j'avais sous les yeux.
Il y avait deux ou trois armoires dans la chambre. Je les ouvris
machinalement, comme si j'avais eu chance d'y trouver quelque trésor.
Or, les armoires d'auberges sont toujours vides; une armoire pleine,
c'est l'habitation permanente. N'a pas de nid qui passe. Je ne trouvai
donc rien dans les armoires.
Pourtant, au moment où je refermais la dernière, j'aperçus sur la
tablette d'en haut je ne sais quoi qui me parut quelque chose. J'y mis
la main. C'était d'abord de la poussière, et puis c'était un livre. Un
petit livre carré comme les almanachs de Liége, broché en papier gris,
couvert de cendre, oublié là depuis des années. Quelle bonne fortune!
Je secoue la poussière, j'ouvre au hasard. C'était en français. Je
regarde le titre:--_Amours secrètes et Aventures honteuses de Napoléon
Buonaparté_, avec gravures.--Je regarde les gravures:--Un homme à gros
ventre et à profil de polichinelle, avec redingote et petit chapeau,
mêlé à toutes sortes de femmes nues. Je regarde la date:--1814.
J'ai eu la curiosité de lire. O mon ami, que vous dire de cela?
Comment vous donner une idée de ce livre imprimé à Paris par quelque
libelliste et oublié à Zurich par quelque Autrichien?--Napoléon
Buonaparté était laid; ses petits yeux enfoncés, son profil de loup et
ses oreilles découvertes lui faisaient une figure atroce.--Il parlait
mal; n'avait aucun esprit et aucune présence d'esprit; marchait
gauchement; se tenait sans grâce et prenait leçon de Talma chaque fois
qu'il fallait «trôner.»--Du reste, sa renommée militaire était fort
exagérée; il prodiguait la vie des hommes; il ne remportait des
victoires qu'à force de bataillons. (Reprocher les bataillons aux
conquérants! ne croiriez-vous pas entendre ces gens qui reprochent les
métaphores aux poëtes)--Il a perdu plus de batailles qu'il n'en a
gagné.--Ce n'est pas lui qui a gagné la bataille de Marengo, c'est
Desaix; ce n'est pas lui qui a gagné la bataille d'Austerlitz, c'est
Soult; ce n'est pas lui qui a gagné la bataille de la Moskowa, c'est
Ney[1].--Ce n'était qu'un capitaine du second ordre, fort inférieur
aux généraux du grand siècle, à Turenne, à Condé, à Luxembourg, à
Vendôme; et même de nos jours, son «talent militaire» n'était rien,
comparé au «génie guerrier» du duc de Wellington. De sa personne, il
était poltron. Il avait peur au feu. Il se cachait pendant la
canonnade à Brienne. (A Brienne!)--Il avait vices sur vices.--Il
mentait comme un laquais.--Il était avare au point de ne donner que
dix francs par jour à une femme qu'il entretenait dans une petite rue
solitaire du faubourg Saint Marceau (l'auteur dit: _J'ai vu_ la rue,
la maison et la femme). Il était jaloux au point d'enfermer cette
femme, qui ne sortait presque jamais et vivait séparée du monde
entier, sans une créature humaine pour la servir, en proie au
désespoir et à la terreur. Voilà ce que c'était que _l'amour_ de
Napoléon Buonaparté!--Il avait en outre,--car ce jaloux féroce était
un libertin effronté, Othello compliqué de don Juan,--il avait en
outre, dans tous les quartiers de Paris, de petites chambres, des
caves, des mansardes, des oubliettes louées sous des noms supposés, où
il attirait sous divers prétextes des jeunes filles pauvres, etc.,
etc., etc. De là des troupeaux d'enfants, petites dynasties inédites,
relégués aujourd'hui dans des greniers ou ramassant des loques et des
haillons au coin des bornes sous une hotte de chiffonnier. Voilà ce
que c'était que _les amours_ de Napoléon Buonaparté!--Qu'en
dites-vous? La première histoire rappelle un peu Geneviève de Brabant
au fond de son bois; la seconde est renouvelée du Minotaure. J'en ai
entrevu bien d'autres et de pires, mais je n'ai pas eu le courage
d'aller plus loin. Je n'ai jamais de bien longues rencontres avec ces
livres que l'ennui ouvre et que le dégoût ferme.
[1] En 1814 on se servait contre _Buonaparté_ des noms si
justement renommés des lieutenants de Napoléon; aujourd'hui tout
est à sa place: Desaix, Soult, Ney, sont de grandes et illustres
figures; Napoléon est dans sa gloire ce qu'il était dans son
armée, l'empereur.
Vous riez de cela? Je vous avoue que je n'en ris pas. Il y a toujours
dans les calomnies dirigées contre les grands hommes, tant qu'ils sont
vivants, quelque chose qui me serre le cœur. Je me dis: Voilà donc de
quelle manière la reconnaissance contemporaine a traité ces génies que
la postérité entoure de respect, les uns parce qu'ils ont fait leur
nation plus grande, les autres parce qu'ils ont fait l'humanité
meilleure! Soyez Molière, on vous accusera d'avoir épousé votre fille;
soyez Napoléon, on vous accusera d'avoir aimé vos sœurs.--La haine et
l'envie ne sont pas inventives, direz-vous; elles répètent toujours à
peu près les mêmes niaiseries, lesquelles deviennent inoffensives à
force d'être répétées. Qu'est-ce qu'une calomnie qui est un
plagiat?--Sans doute, si le public le savait; mais est-ce que le
public sait que ce que l'on dit aujourd'hui du grand homme
d'aujourd'hui est précisément ce qu'on disait hier du grand homme
d'hier? D'accord. Mais la foule ignore tout. Les grands hommes ont
dédaigné tout cela, direz-vous encore; sans doute; mais qui vous dit
qu'ils n'ont pas souffert autant qu'ils ont dédaigné? Qui sait tout ce
qu'il y a de douleurs poignantes dans les profondeurs muettes du
dédain? Qu'y a-t-il de plus révoltant que l'injustice, et quoi de plus
amer que de recevoir une grande injure quand on mérite une grande
couronne? Savez-vous si cet odieux petit livre dont vous riez
aujourd'hui n'a pas été officieusement envoyé en 1815 au prisonnier de
Sainte-Hélène, et n'a pas fait, tout stupide qu'il vous semble et
qu'il est, passer une mauvaise nuit à l'homme qui dormait d'un si
profond sommeil la veille de Marengo et d'Austerlitz? N'y a-t-il pas
des moments où la haine, dans ses affirmations effrontées et
furieuses, peut faire allusion, même au génie qui a la conscience de
sa force et de son avenir? Apparaître caricature à la postérité quand
on a tout fait pour lui laisser une grande ombre! Non, mon ami, je ne
puis rire de cet infâme petit libelle. Quand j'explore les bas-fonds
du passé, et quand je visite les caves ruinées d'une prison
d'autrefois, je prends tout au sérieux, les vieilles calomnies que je
ramasse dans l'oubli et les hideux instruments de torture rouillés que
je trouve dans la poussière.
Flétrissure et ignominie à ces misérables valets des basses-œuvres
qui n'ont d'autres fonctions que de tourmenter vivants ceux que la
postérité adorera morts!
Si l'auteur sans nom de cet ignoble livre existe encore aujourd'hui
dans quelque coin obscur de Paris, quel châtiment ce doit être pour
cet immonde vieillard, dont les cheveux blancs ne sont qu'une couronne
d'opprobre et de honte, de voir, chaque fois qu'il a le malheur de
passer sur la place Vendôme, Napoléon, devenu homme de bronze, salué à
toute heure par la foule, enveloppé de nuées et de rayons, debout sur
son éternelle gloire et sur sa colonne éternelle!
Depuis que j'avais fermé ce volume, tout s'était assombri; la pluie
était devenue plus violente au dehors, et la tristesse plus profonde
en moi. Ma fenêtre était restée ouverte, et mon regard s'attachait
machinalement à la grotesque gouttière de fer-blanc qui dégorgeait
avec furie un flot jaunâtre et fangeux. Cette vue m'a calmé. Je me
suis dit que la plupart du temps ceux qui font le mal n'en ont pas
pleine conscience, qu'il y a chez eux plus d'ignorance et d'ineptie
encore que de méchanceté; et je suis demeuré là immobile, silencieux,
recueillant les enseignements mystérieux que les choses nous donnent
par les harmonies qu'elles ont entre elles, le coude appuyé sur ce
stupide pamphlet d'où s'était épanché tant de haine et de calomnie, et
l'œil fixé sur cette bouche d'âne qui vomissait de l'eau sale.