Paysages.--Tableaux flamands en Suisse.--La vache.--Le cheval qui
ne se cabre jamais.--Le rustre qui se comporte avec le beau
sexe comme s'il était élève de Buckingham.--La ruche et la
cabane.--Microcosme.--Le grand dans le petit.--Sekingen.--La
vallée de l'Aar.--Quelle ruine fameuse la
domine.--Brugg.--L'auteur, après une longue et patiente étude,
donne une foule de détails scientifiques et importants touchant
_la tête de Hun_ qui est sculptée dans la muraille de
Brugg.--Costumes et coutumes.--Les femmes et les hommes à
Brugg.--Chose qui se comprend partout, excepté à
Brugg.--L'auteur décrit, dans l'intérêt de l'art, une coiffure
qui est à toutes les coiffures connues ce que l'ordre composite
est aux quatre ordres réguliers.--Danger de mal prononcer le
premier mot d'une proclamation.--Baden.--La Limmat.--Fontaine
qui ressemble à une arabesque dessinée par Raphaël.--_Aquæ
verbigenæ._--Soleil couchant.--Paysage.--Sombre vision et
sombre souvenir.--Les villages.--Théorie de la chaumière
zuriquoise.--Le voyageur s'endort dans sa voiture.--Où et
comment il se réveille.--Une crypte comme il n'en a jamais
vu.--Zurich au grand jour.--L'auteur dit beaucoup de mal de la
ville et beaucoup de bien du lac.--La gondole-fiacre.--L'auteur
s'explique l'émeute de Zurich.--Le fond du lac--A qui la ville
de Zurich doit beaucoup plaire.--Qu'est devenue la tour de
Wellemberg?--L'auteur cherche à nuire à l'_hôtel de l'Epée_,
par la raison qu'il y a été fort mal.--Un vers de Ronsard dont
l'hôtelier pourrait faire son enseigne.--Etymologie,
archéologie, topographie, érudition, citation et économie
politique en huit lignes.--Où l'auteur prouve qu'il a les bras
longs.
Septembre.
Quand on voyage en plaine, l'intérêt du voyage est au bord de la
route, quand on parcourt un pays de montagnes, il est à l'horizon.
Moi,--même avec cette admirable ligne du Jura sous les yeux,--je veux
tout voir, et je regarde autant le bord du chemin que le bord du ciel.
C'est que le bord de la route est admirable dans cette saison et dans
ce pays. Les prés sont piqués de fleurs bleues, blanches, jaunes,
violettes, comme au printemps; de magnifiques ronces égratignent au
passage la caisse de la voiture; çà et là des talus à pic imitent la
forme des montagnes, et des filets d'eau gros comme le pouce parodient
les torrents; partout les araignées d'automne ont tendu leurs hamacs
sur les mille pointes des buissons: la rosée s'y roule en grosses
perles.
Et puis ce sont des scènes domestiques où se révèlent les originalités
locales. Près du Rhinfelden, trois hommes ferraient une vache qui
avait l'air très-bête, empêchée et prise dans le travail. A Augst, un
pauvre arbre difforme, appuyé sur fourche, servait de cheval aux
petits garçons du village, gamins qui ont Rome pour aïeule. Près de la
porte de Bâle, un homme battait sa femme, ce que les paysans font
comme les rois. Buckingham ne disait-il pas à madame de Chevreuse
_qu'il avait aimé trois reines, et qu'il avait été obligé de les
gourmer toutes les trois_? A cent pas de Frick je voyais une ruche
posée sur une planche au-dessus de la porte d'une cabane. Les
laboureurs entraient et sortaient par la porte de la cabane, les
abeilles entraient et sortaient par la porte de la ruche; hommes et
mouches faisaient le travail du bon Dieu.
Tout cela m'amuse et me ravit. A Freiburg, j'ai oublié longtemps
l'immense paysage que j'avais sous les yeux pour le carré de gazon
dans lequel j'étais assis. C'était sur une petite bosse sauvage de la
colline. Là aussi il y avait un monde. Les scarabées marchaient
lentement sous les fibres profondes de la végétation; des fleurs de
ciguë en parasol imitaient les pins d'Italie; une longue feuille,
pareille à une cosse de haricots entr'ouverte, laissait voir de belles
gouttes de pluie comme un collier de diamants dans un écrin de satin
vert; un pauvre bourdon mouillé, en velours jaune et noir, remontait
péniblement le long d'une branche épineuse; des nuées épaisses de
moucherons lui cachaient le jour; une clochette bleue tremblait au
vent, et toute une nation de pucerons s'était abritée sous cette
énorme tente; près d'une flaque d'eau qui n'eût pas rempli une
cuvette, je voyais sortir de la vase et se tordre vers le ciel, en
aspirant l'air, un ver de terre semblable aux pythons antédiluviens,
et qui a peut-être aussi, lui, dans l'univers microscopique, son
Hercule pour le tuer et son Cuvier pour le décrire. En somme, cet
univers-là est aussi grand que l'autre. Je me supposais Micromégas;
mes scarabées étaient des megatheriums giganteums, mon bourdon était
un éléphant ailé, mes moucherons étaient des aigles, ma cuvette d'eau
était un lac, et ces trois touffes d'herbe haute étaient une forêt
vierge.--Vous me reconnaissez là, n'est-ce pas, ami?--A Rhinfelden,
les exubérantes enseignes d'auberge m'ont occupé comme des
cathédrales; et j'ai l'esprit fait ainsi, qu'à de certains moments un
étang de village, clair comme un miroir d'acier, entouré de chaumières
et traversé par une flottille de canards, me régale autant que le lac
de Genève.
A Rhinfelden on quitte le Rhin et on ne le revoit plus qu'un instant à
Sekingen: laide église, pont de bois couvert, ville insignifiante au
fond d'une délicieuse vallée. Puis la route court, à travers de joyeux
villages, sur un large et haut plateau autour duquel on voit bondir au
loin le troupeau monstrueux des montagnes.
Tout à coup on rencontre un bouquet d'arbres près d'une auberge, on
entend le bruit de la roue qui s'enraye, et la route plonge dans
l'éblouissante vallée de l'Aar.
L'œil se jette d'abord au fond du ciel et y trouve, pour ligne
extrême, des crêtes rudes, abruptes et rugueuses, que je crois être
les cimes Grises; puis il va au bas de la vallée chercher Brugg, belle
petite ville roulée et serrée dans une ligature pittoresque de murs et
de créneaux, avec pont sur l'Aar; puis il remonte le long d'une sombre
ampoule boisée et s'arrête à une haute ruine. Cette ruine, c'est le
château de Habsburg, le berceau de la maison d'Autriche. J'ai regardé
longtemps cette tour d'où s'est envolée l'aigle à deux têtes.
L'Aar, obstrué de rochers, déchire en caps et en promontoires le fond
de la vallée. Ce beau paysage est un des grands lieux de l'histoire.
Rome s'y est battue, la fortune de Vitellius y a écrasé celle de
Galba, l'Autriche y est née. De ce donjon croulant, bâti au onzième
siècle par un simple gentilhomme d'Alsace appelé Radbot, découle sur
toute l'histoire de l'Europe moderne le fleuve immense des archiducs
et des empereurs.
Au nord, la vallée se perd dans une brume. Là est le confluent de
l'Aar, de la Reuss et de la Limmat. La Limmat vient du lac de Zurich
et apporte les fontes du mont Todi; l'Aar vient des lacs de Thun et de
Brienz, et apporte les cascades du Grimsell; la Reuss vient du lac des
Quatre-Cantons, et apporte les torrents du Rigi, du Windgalle et du
mont Pilate. Le Rhin porte tout cela à l'Océan.
Tout ce que je viens de vous écrire, ces trois rivières, cette ruine
et la forme magnifique des blocs que ronge l'Aar, emplissaient ma
rêverie pendant que la voiture descendait au galop vers Brugg. Tout à
coup j'ai été réveillé par la manière charmante dont se compose la
ville quand on en approche. C'est un des plus ravissants tohu-bohu de
toits, de tours et de clochers que j'aie encore vus. Je m'étais
toujours promis, si jamais j'allais à Brugg, de faire grande attention
à un très-ancien bas-relief incrusté dans la muraille près du pont,
qui, dit-on, représente une tête de Hun. Comme c'était dimanche, le
pont était couvert d'un tas de jolies filles curieuses, souriantes,
dans leurs plus beaux atours, si bien que j'ai oublié la tête du Hun.
Quand je m'en suis souvenu, la ville était à une lieue derrière moi.
Avec leur cocarde de rubans sur le front, moins exagérée qu'à
Freiburg, leur cuirasse de velours noir traversée de chaînes d'argent
et de rangées de boutons, leur cravate de velours à coins brodés d'or
serrée au cou comme le gorgeret de fer des chevaliers, leur jupe brune
à plis épais et leur mine éveillée, les femmes de Brugg paraissent
toutes jolies; beaucoup le sont. Les hommes sont habillés comme nos
maçons endimanchés et sont affreux. Je comprends qu'il y ait des
amoureux à Brugg; je ne conçois pas qu'il y ait des amoureuses.
La ville, propre, saine, heureuse d'aspect, faite de jolies maisons
presque toutes ouvragées, n'est pas moins appétissante au dedans qu'au
dehors. Une chose singulière, c'est que les deux sexes, dans leurs
réunions du dimanche, y jouent le jeu d'Alphée et d'Aréthuse. Quand
j'ai traversé la ville, j'ai vu toutes les femmes à la porte du Pont,
et tous les hommes à l'autre bout de la grande rue, à la porte de
Zurich. Dans les champs, les sexes ne se mêlent pas davantage; on
rencontre un groupe d'hommes, puis un groupe de femmes; cet usage, que
les enfants eux-mêmes subissent, est propre à tout le canton et va
jusqu'à Zurich. C'est une chose étrange, et, comme beaucoup de choses
étranges, c'est une chose sage. Dans ce pays de séve et de beauté, de
nature exubérante et de costumes exquis, la nature tend à rendre
l'homme entreprenant, le costume rend la femme coquette; la coutume
intervient, sépare les sexes et pose une barrière.
Cette vallée, du reste, n'est pas seulement un confluent de rivières,
c'est aussi un confluent de costumes. On passe la Reuss, la cuirasse
de velours noir devient un corselet de damas à fleurs, au beau milieu
duquel elles cousent un large galon d'or. On passe la Limmat, la jupe
brune devient une jupe rouge avec un tablier de mousseline brodée.
Toutes les coiffures se mêlent également; en dix minutes on rencontre
de belles filles avec de grands peignes exorbitants comme à Lima, avec
des chapeaux de paille noire à haute forme comme à Florence, avec une
dentelle comme à Madrid. Toutes ont un bouquet de fleurs naturelles au
côté. Raffinement.
La variété des coiffures est telle, que je m'attendais à tout. Après
le pont de la Reuss, il y a une petite côte. Je la montais à pied. Je
vois venir à moi une vieille femme coiffée d'une espèce de vaste
sombrero espagnol en cuir noir, dans l'ornement duquel entraient pour
couronnement une paire de bottes et un parapluie. J'allais enregistrer
cette coiffure bizarre, quand je me suis aperçu que cette bonne femme
portait tout simplement sur sa tête la valise d'un voyageur. Le
voyageur suivait à quelques pas; brave homme, qui se piquait
probablement de parler français, et qui m'a accosté pour me raconter
la révolution de Zurich. Tout ce que j'ai pu comprendre, à travers
force baragouin, c'est qu'il y avait eu une proclamation du
bourgmestre, et que cette proclamation commençait ainsi: _Braves
Iroquois!_--Je présume que le digne homme voulait dire: _Braves
Zuriquois_.
La vallée de l'Aar a deux bracelets charmants: Brugg qui l'ouvre,
Baden qui la ferme. Baden est sur la Limmat. On suit depuis une
demi-heure le bord de la Limmat, qui fait un tapage horrible au fond
d'un charmant ravin dont tous les éboulements sont plantés de vignes.
Tout à coup une porte-donjon à quatre tourelles barre la route;
au-dessous de cette porte se précipitent pêle-mêle dans le ravin des
maisons de bois dont les mansardes semblent se cahoter; au-dessus,
parmi les arbres, se dresse un vieux château ruiné dont les créneaux
font une crête de coq à la montagne. Tout au fond, sous un pont
couvert, la Limmat passe en toute hâte sur un lit de rochers qui donne
aux vagues une forme violente. Et puis on aperçoit un clocher à tuiles
de couleur qui semble revêtu d'une peau de serpent. C'est Baden.
Il y a de tout à Baden: des ruines gothiques, des ruines romaines, des
eaux thermales, une statue d'Isis, des fouilles où l'on trouve force
dés à jouer, un hôtel de ville où le prince Eugène et le maréchal de
Villars ont échangé des signatures, etc. Comme je voulais arriver à
Zurich avant la nuit, je me suis contenté de regarder sur la place,
pendant qu'on changeait de chevaux, une charmante fontaine de la
renaissance surmontée, comme celle de Rhinfelden, d'une hautaine et
sévère figure de soldat. L'eau jaillit par la gueule d'une effrayante
guivre de bronze qui roule sa queue dans les ferrures de la fontaine.
Deux pigeons familiers s'étaient perchés sur cette guivre, et l'un
d'eux buvait en trempant son bec dans le filet d'eau arrondi qui
tombait du robinet dans la vasque, fin comme un cheveu d'argent.
Les Romains appelaient les eaux thermales de Baden _les eaux
bavardes_, «aquæ verbigenæ.»--Quand je vous écris, mon ami, il me
semble que j'ai bu de cette eau.
Le soleil baissait, les montagnes grandissaient, les chevaux
galopaient sur une route excellente en sens inverse de la Limmat; nous
traversions une région toute sauvage; sous nos pieds il y avait un
couvent blanc à clocher rouge, semblable à un jouet d'enfant; devant
nos yeux, une montagne à forme de colline, mais si haute qu'une forêt
y semblait une bruyère; dans le jardin sévère du couvent, un moine
blanc se promenait causant avec un moine noir; par-dessus la montagne,
une vieille tour montrait à demi sa face rougie par le soleil
horizontal. Qu'était cette masure? Je ne sais. Conrad de Tagerfelden,
un des meurtriers de l'empereur Albert, avait son château dans cette
solitude.--En était-ce la ruine?--Moi, je ne suis qu'un passant et
j'ignore tout, j'ai laissé leur secret à ces lieux sinistres; mais je
ne pouvais m'empêcher de songer vaguement au sombre attentat de 1308
et à la vengeance d'Agnès, pendant que cette tour sanglante, cachée
peu à peu par les plis du terrain, rentrait lentement dans la
montagne.
La route a tourné; une crevasse inattendue a laissé passer un immense
rayon du couchant; les villages, les fumées, les troupeaux et les
hommes ont reparu, et la belle vallée de la Limmat s'est remise à
sourire. Les villages sont vraiment remarquables dans ce canton de
Zurich. Ce sont de magnifiques chaumières composées de trois
compartiments. A un bout la maison des hommes, en bois et en
maçonnerie, avec ses trois étages de fenêtres croisées basses, à
petits vitraux ronds; à l'autre bout, la maison des bêtes, étable et
écurie, en planches; au centre, le logis des chariots et des
ustensiles, fermé par une grande porte cochère. Dans le faîtage, qui
est énorme, la grange et le grenier. Trois maisons sous un toit. Trois
têtes sous un bonnet. Voilà la chaumière zuriquoise. Comme vous
voyez, c'est un palais.
La nuit était tout à fait tombée, je m'étais tout platement endormi
dans la voiture, quand un bruit de planches sous le piétinement des
chevaux m'a réveillé. J'ai ouvert les yeux. J'étais dans une espèce de
caverne en charpente de l'aspect le plus singulier. Au-dessus de moi,
de grosses poutres courbées en cintres surbaissés et arc-boutées d'une
manière inextricable portaient une voûte de ténèbres; à droite et à
gauche, de basses arcades faites de solives trapues me laissaient
entrevoir deux galeries obscures et étroites, percées çà et là de
trous carrés par lesquels m'arrivaient la brise de la nuit et le bruit
d'une rivière. Tout au fond, à l'extrémité de cette étrange crypte, je
voyais briller vaguement des baïonnettes. La voiture roulait lentement
sur un plancher des fentes duquel sortait une rumeur assourdissante.
Une torche éloignée, qui tremblait au vent, jetait des clartés mêlées
d'ombres sur ces massives arches de bois. J'étais dans le pont couvert
de Zurich. Des patrouilles bivaquaient à l'entour. Rien ne peut donner
une idée de ce pont, vu ainsi et à cette heure. Figurez-vous la forêt
d'une cathédrale posée en travers sur un fleuve et s'ébranlant sous
les roues d'une diligence.
Pendant que je vous écris tout ce fatras, le jour a paru. Je suis un
peu désappointé. Zurich perd au grand jour; je regrette les vagues
profils de la nuit. Les clochers de la cathédrale sont d'ignobles
poivrières. Presque toutes les façades sont ratissées et blanchies au
lait de chaux. J'ai à ma gauche une espèce d'hôtel Guénégaud. Mais le
lac est beau; mais, là-bas, la barrière des Alpes est admirable. Elle
corrige ce que le lac, bordé de maisons blanches et de cultures
vertes, a peut-être d'un peu trop riant pour moi. Les montagnes me
font toujours l'effet de tombes immenses; les basses ont un noir
suaire de mélèzes, les hautes ont un blanc linceul de neige.
Quatre heures après midi.
Je viens de faire une promenade sur le lac dans une façon de petite
gondole à trente sous par heure, comme un fiacre. J'ai jeté
généreusement trois francs dans le lac de Zurich; je les regrette un
peu. C'est beau, mais c'est bien aimable. Ils ont un New-Munster
qu'ils vous montrent avec orgueil et qui ressemble à l'église de
Pantin. Les sénateurs zuriquois habitent des villas de plâtre,
lesquelles ont un faux air des guinguettes de Vaugirard. Dieu me
pardonne! j'ai vu passer un omnibus comme à Passy. Je ne m'étonne plus
si ces gaillards-là font des révolutions.
Heureusement l'eau bleue du lac est transparente. Je voyais dans les
profondeurs vitreuses des montagnes au fond du lac et des forêts sur
ces montagnes. Des rochers et des algues me figuraient assez bien la
terre noyée par le déluge, et, en me penchant sur le bord de mon
fiacre à deux rames, j'avais les émotions de Noé quand il se mettait à
la fenêtre de l'arche. De temps en temps je voyais passer de gros
poissons zébrés de rubans noirs comme des tigres. J'ai sauvé du bout
de ma canne deux ou trois mouches qui se noyaient.
La ville doit beaucoup plaire aux personnes qui adorent la façade du
séminaire de Saint-Sulpice. On y bâtit en ce moment des édifices
superbes, dont l'architecture rappelle la Madeleine et le corps de
garde du boulevard du Temple. Quant à moi, en mettant à part le
portail roman de la cathédrale, quelques vieilles maisons perdues et
comme noyées dans les neuves, deux aiguilles d'église et trois ou
quatre tours d'enceinte, dont une, qui est énorme, ressemble au ventre
pantagruélique d'un bourgmestre, je ne suis pas digne d'admirer
Zurich. J'ai vainement cherché la fameuse tour de Wellemberg, qui
était au milieu de la Limmat, et qui avait servi de prison au comte de
Habsbourg et au conseiller Waldman, décapité en 1488. L'aurait-on
démolie?
Pendant que je suis en train, pardieu, parlons de l'auberge! A
l'_hôtel de l'Epée_, le voyageur n'est pas écorché; il est savamment
disséqué. L'hôtelier vous vend la vue de son lac à raison de huit
francs par fenêtre et par jour. La chère que l'on fait à l'_hôtel de
L'Epée_ m'a rappelé un vers de Ronsard, qui, à ce qu'il paraît, dînait
mal:
La vie est attelée
A deux mauvais chevaux, le boire et le manger.
Nulle part ces deux chevaux ne sont plus mauvais qu'à l'_hôtel de
l'Epée_.
A propos, je ne vous ai pas dit que Zurich s'appelait autrefois
_Turegum_. La Limmat le divise en deux villes, le grand Zurich et le
petit Zurich, que réunissent trois beaux ponts, _sur lesquels les
bourgeois se promènent souvent_, dit Georges Bruin de Cologne. La
vigne est bien exposée au soleil. Il y a le vin de Zurich et le blé de
Zurich.
Je vous embrasse, quoique je sois à treize cent vingt pieds au-dessus
de vous.