Je suis à Zurich. Quatre heures du matin viennent de sonner au beffroi
de la ville avec accompagnement de trompettes. J'ai cru entendre la
diane, j'ai ouvert ma fenêtre. Il fait nuit noire et personne ne dort.
La ville de Zurich bourdonne comme une ruche irritée. Les ponts de
bois tremblent sous le pas mesuré des bataillons qui passent
confusément dans l'ombre. On entend le tambour dans les collines. Des
marseillaises alpestres se chantent devant les tavernes allumées au
coin des rues. Des bisets zurichois font l'exercice dans une petite
place voisine de l'hôtel de l'Epée, que j'habite, et j'entends les
commandements en français: _Portez arme! Arme bras!_ De la chambre à
côté de la mienne, une jeune fille leur répond par un chant tendre,
héroïque et monotone, dont l'air m'explique les paroles. Il y a une
lucarne éclairée dans le beffroi et une autre dans les hautes flèches
de la cathédrale. La lueur de ma chandelle illumine vaguement un grand
drapeau blanc étoilé de zones bleues, qui est accroché au quai. On
entend des éclats de rire, des cris, des bruits de portes qui se
ferment, des cliquetis bizarres. Des ombres passent et repassent
partout. Une joyeuse rumeur de guerre tient ce petit peuple éveillé.
Cependant, sous le reflet des étoiles, le lac vient majestueusement
murmurer jusqu'auprès de ma fenêtre toutes ces paroles de
tranquillité, d'indulgence et de paix que la nature dit à l'homme. Je
regarde se décomposer et se recomposer sur les vagues les sombres
moires de la nuit. Un coq chante, et là-haut, à ma gauche, au-dessus
de la cathédrale, entre les deux clochers noirs, Vénus étincelle comme
la pointe d'une lance entre deux créneaux.
C'est qu'il y a une révolution à Zurich. Les petites villes veulent
faire comme les grandes. Tout marquis veut avoir un page. Zurich vient
de tuer son bourgmestre et de changer son gouvernement.
Moi, puisqu'ils m'ont éveillé, je profite de cela pour vous écrire,
mon ami. Voilà ce que vous gagnerez à cette révolution.
Le jour se levait hier matin quand j'ai quitté Bâle. La route qui mène
à Zurich côtoie pendant un demi-quart de lieue les vieilles tours de
la ville. Je ne vous ai pas parlé des tours de Bâle; elles sont
pourtant remarquables, toutes de formes et de hauteurs différentes,
séparées les unes des autres par une enceinte crénelée appuyée sur un
fossé formidable où la ville de Bâle cultive avec succès les pommes
de terre. Du temps des arcs et des flèches, cette enceinte était une
forteresse redoutable; maintenant ce n'est plus qu'une chemise.
Les entrées de la ville sont encore ornées de ces belles herses du
quatorzième siècle, dont les dents crochues garnissent le haut des
portes, si bien qu'en sortant d'une tour on croit sortir de la gueule
d'un monstre. A propos, avant-hier, au plus haut de la flèche de Bâle,
il y avait une gargouille qui me regardait fixement; je me suis
penché, je lui ai mis résolûment la main dans la gueule, il n'en a été
que cela. Vous pouvez conter la chose aux gens qui s'émerveillent de
Van-Amburgh.
Presque toutes les entrées du grand Bâle sont des portes-forteresses
d'un beau caractère, surtout celle qui mène au polygone, fier donjon à
toit aigu, flanqué de deux tourelles, orné de statues comme la porte
de Vincennes et l'ancienne porte du vieux Louvre. Il va sans dire
qu'on l'a ratissé, raboté, mastiqué et badigeonné (en rouge). Deux
archers sculptés dans les créneaux sont curieux. Ils appuient contre
le mur leurs souliers à la poulaine et semblent soutenir avec
d'énormes efforts les armes de la ville, tant elles sont lourdes à
porter. En ce moment passait sous la porte un peloton d'environ deux
cents hommes qui revenaient du polygone avec un canon. Je crois que
c'est l'armée de Bâle.
Près de cette porte est une délicieuse fontaine de la renaissance qui
est couverte de canons, de mortiers et de piles de boulets sculptés
autour de son bassin, et qui jette son eau avec le gazouillement d'un
oiseau. Cette pauvre fontaine est honteusement mutilée et dégradée; la
colonne centrale était chargée de figures exquises dont il ne reste
plus que les torses, et, par-ci, par-là, un bras ou une jambe. Pauvre
chef-d'œuvre violé par tous les soudards de l'arsenal!--Mais je
reprends la route de Bâle à Zurich.
Pendant quatre heures, jusqu'à Rhinfelden, elle côtoie le Rhin dans
une vallée ravissante où pleuvaient, du haut des nuages, toutes les
lueurs humides du matin. On laisse à gauche Creuzach, dont la haute
tour, tachée d'un cadran blanc, s'aperçoit des clochers de Bâle; puis
on traverse Augst. Augst, voilà un nom bien barbare. Eh bien, ce nom,
c'est Augusta. Augst est une ville romaine, la capitale des Rauraques,
l'ancienne Raurica, l'ancienne Augusta Rauracorum, fondée par le
consul Munatius Plancus, auquel les Bâlois ont érigé une statue dans
leur hôtel de ville, avec épitaphe rédigée par un brave pédant qui
s'appelait Beatus Rhenanus. Voilà une bien grosse gloire, disais-je,
et une bien petite ville. En effet, l'Augusta Rauracorum n'est plus
maintenant qu'un adorable décor pour un vaudeville suisse. Un groupe
de cabanes pittoresques, posé sur un rocher, rattaché par deux
vieilles portes-forteresses; deux ponts moisis, sous lesquels galope
un joli torrent, l'Ergolz, qui descend de la montagne en écartant les
branches des arbres; un bruit de roues de moulins, des balcons de bois
égayés de vignes, un vieux cimetière où j'ai remarqué en passant une
tombe étrange du quatrième siècle et qui a l'air de s'écrouler dans le
Rhin, auquel il est adossé; voilà Augst, voilà Raurica, voilà Augusta.
Le sol est bouleversé par les fouilles. On en tire un tas de petites
statuettes de bronze dont la bibliothèque de Bâle se fait un petit
dunkerque.
Une demi-heure plus loin, sur l'autre rive du Rhin, ce joli ruban de
vieilles maisons de bois, coupé par une cascade, c'est Warmbach. Et
puis, après une demi-lieue d'arbres, de ravins et de prairies, le Rhin
s'ouvre; au milieu de l'eau s'accroupit un gros rocher couvert de
ruines et rattaché aux deux rives par un pont couvert, bâti en bois,
d'un aspect singulier. Une petite ville gothique, hérissée de tours,
de créneaux et de clochers, descend en désordre vers ce pont: c'est
Rhinfelden, une cité militaire et religieuse, une des quatre villes
forestières, un lieu célèbre et charmant. Cette ruine au milieu du
Rhin, c'est l'ancien château, qu'on appelle la Pierre-de-Rhinfelden.
Sous ce pont de bois qui n'a qu'une arche, au delà du rocher, du côté
opposé à la ville, le Rhin n'est plus un fleuve, c'est un gouffre.
Force bateaux s'y perdent tous les jours.--Je me suis arrêté un grand
quart d'heure à Rhinfelden. Les enseignes des auberges pendent à
d'énormes branches de fer touffues, les plus amusantes du monde. La
grande rue est réjouie par une belle fontaine dont la colonne porte un
noble homme d'armes qui porte lui-même les armes de la ville de son
bras élevé fièrement au-dessus de sa tête.
Après Rhinfelden jusqu'à Bruck, le paysage reste charmant, mais
l'antiquaire n'a rien à regarder, à moins qu'il ne soit comme moi
plutôt curieux qu'archéologue, plutôt flâneur de grandes routes que
voyageur. Je suis un grand regardeur de toutes choses, rien de plus;
mais je crois avoir raison; toute chose contient une pensée; je tâche
d'extraire la pensée de la chose. C'est une chimie comme une autre.