Paysages.--Profil des compagnons de voyage de l'auteur.--Joli
costume des jeunes filles.--Ce qu'un philosophe peut
conduire.--Ici le lecteur voit passer un peu de forêt
Noire.--Bâle.--L'_hôtel de la Cigogne_.--Théorie des
fontaines.--Tombeau d'Erasme.--Autres tombeaux.
Bâle, 7 septembre.
Hier, cher ami, à cinq heures du matin, j'ai quitté Freiburg. A midi
j'entrais dans Bâle. La route que je fais est chaque jour plus
pittoresque. J'ai vu lever le soleil. Vers six heures il a puissamment
troué les nuages, et ses rayons horizontaux sont allés au loin faire
surgir à l'horizon les gibbosités monstrueuses du Jura. Ce sont déjà
des bosses formidables. On sent que ce sont les dernières ondulations
de ces énormes vagues de granit qu'on appelle les Alpes.
Le coupé de la diligence badoise était pris. L'intérieur était ainsi
composé: un bibliothécaire allemand, triste d'avoir oublié sa blouse
dans une auberge du mont Rigi; un petit vieillard habillé comme sous
Louis XV, se moquant d'un autre vieillard en costume d'incroyable qui
me faisait l'effet d'Elleviou en voyage, et lui demandant _s'il avait
vu le pays des Grisons_; enfin un grand commis-marchand, colporteur
d'étoffes et déclarant avec un gros rire que, comme il n'avait pu
placer ses échantillons, il voyageait _en vins_ (en vain); de plus,
ayant sur les joues des favoris comme les caniches tondus en ont
ailleurs.--Voyant ceci, je suis monté sur l'impériale.
Il faisait assez froid; j'y étais seul.
Les jeunes filles de ce côté du Haut-Rhin ont un costume exquis: cette
coiffure-cocarde dont je vous ai parlé, un jupon brun à gros plis
assez court et une veste d'homme en drap noir avec des morceaux de
soie rouge imitant des crevés et des taillades cousus à la taille et
aux manches. Quelques-unes, au lieu de cocarde, ont un mouchoir rouge
noué en fichu sous le menton. Elles sont charmantes ainsi. Cela ne les
empêche pas de se moucher avec leurs doigts.
Vers huit heures du matin, dans un endroit sauvage et propre à la
rêverie, j'ai vu un monsieur d'âge vénérable, vêtu d'un gilet jaune,
d'un pantalon gris et d'une redingote grise, et coiffé d'un vaste
chapeau rond, ayant un parapluie sous le bras gauche et un livre à la
main droite. Il lisait attentivement. Ce qui m'inquiétait, c'est qu'il
avait un fouet à la main gauche. De plus, j'entendais des grognements
singuliers derrière une broussaille qui bordait la route. Tout à coup
la broussaille s'est interrompue, et j'ai reconnu que ce philosophe
conduisait un troupeau de cochons.
Le chemin de Freiburg à Bâle court le long d'une magnifique chaîne de
collines déjà assez hautes pour faire obstacle aux nuages. De temps en
temps on rencontre sur la route un chariot attelé de bœufs, conduit
par un paysan en grand chapeau, dont l'accoutrement rappelle la
Basse-Bretagne; ou bien un roulier traîné par huit mulets; ou une
longue poutre qui a été un sapin, et qu'on transporte à Bâle sur deux
paires de roues qu'elle réunit comme un trait d'union; ou une vieille
femme à genoux devant une vieille croix sculptée. Deux heures avant
d'arriver à Bâle, la route traverse un coin de forêt: des halliers
profonds, des pins, des sapins, des mélèzes; par moments une
clairière, dans laquelle un grand chêne se dresse seul comme le
chandelier à sept branches; puis des ravins où l'on entend murmurer
des torrents. C'est la forêt Noire.
Je vous parlerai de Bâle en détail dans ma prochaine lettre. Je me
suis logé _à la Cigogne_, et de la fenêtre où je vous écris, je vois
dans une petite place deux jolies fontaines côte à côte, l'une du
quinzième siècle, l'autre du seizième. La plus grande, celle du
quinzième siècle, se dégorge dans un bassin de pierre plein d'une
belle eau verte, moirée, que les rayons du soleil semblent remplir, en
s'y brisant, d'une foule d'anguilles d'or.
C'est une chose bien remarquable d'ailleurs que ces fontaines. J'en ai
compté huit à Freiburg; à Bâle il y en a à tous les coins de rue.
Elles abondent à Lucerne, à Zurich, à Berne, à Soleure. Cela est
propre aux montagnes. Les montagnes engendrent les torrents, les
torrents engendrent les ruisseaux, les ruisseaux produisent les
fontaines; d'où il suit que toutes ces charmantes fontaines gothiques
des villes suisses doivent être classées parmi les fleurs des Alpes.
J'ai vu de belles choses à la cathédrale, et j'en ai vu de curieuses,
entre autres le tombeau d'Erasme. C'est une simple lame de marbre,
couleur café, posée debout, avec une très-longue épitaphe en latin.
Au-dessus de l'épitaphe est une figure qui ressemble, jusqu'à un
certain point, au portrait d'Erasme par Holbein, et au bas de laquelle
est écrit ce mot mystérieux: _Terminus_. Il y a aussi le sarcophage de
l'impératrice Anne, femme de Rodolphe de Habsbourg, avec son enfant
endormi près d'elle; et, dans un bras de la croisée, une autre tombe
du quatorzième siècle, sur laquelle est couchée une sombre marquise de
pierre, la dame de Hochburg.--Mais je ne veux pas empiéter; je vous
conterai Bâle dans ma prochaine lettre.
Demain, à cinq heures du matin, je pars pour Zurich, où vient
d'éclater une petite chose qu'on appelle ici une révolution. Que j'aie
une tempête sur le lac, et le spectacle sera complet.