Non contents d'emprunter au monde occidental ses machines, ses engins
les plus perfectionnés, les canons, les navires de guerre et les fusils
dont ils viennent de faire un si brillant usage, les Japonais, depuis
quelques années, s'appliquent aussi à connaître et à s'approprier les
arts et les littératures de l'Europe.
Il n'apparaît pas, jusqu'à présent, qu'ils en aient fait un aussi bon
usage que de nos armes. On nous a montré, à quelques-unes de nos
expositions, les envois de jeunes artistes japonais qui avaient
fréquenté d'un coeur convaincu les ateliers de peinture de Paris ou de
Munich; et nous avons été généralement d'accord pour regretter qu'ils ne
soient pas demeurés à l'école d'Hiroshighé ou d'Outamaro, «le vieillard
fou de dessin». Nous avons vu, naguère, _la Dame aux camélias_
assaisonnée à la mode japonaise par la troupe de Mme Sada Yacco, grande
actrice, pourtant; et il n'a pas paru que l'oeuvre émouvante de Dumas y
ait gagné quoi que ce fût.
Voici que les Nippons viennent de s'attaquer à Shakespeare, au grand
Will lui-même.
Ils ont commencé par _Hamlet_. Hélas! pauvre Yorik! L'étrange
salmigondis qu'ils en ont fait!
Car il s'agit non point d'une traduction plus ou moins fidèle, mais d'un
arrangement, ou plutôt d'un dérangement complet, d'un autre drame qui se
déroule de nos jours et où se reconnaît seulement la vigoureuse armature
de l'oeuvre shakespearienne.
Cela s'intitule _la Souricière_. Le prince au deuil éternel est devenu
Toshimaru Hamura, incarné par l'acteur Asajiro Fujisawa. Il est de
grande famille, et le blason des _daïmios_, ses ancêtres, écussonne par
place le long _kimono_ de soie qu'il porte au début de l'action, en
attendant qu'il revête plus tard le complet coupé à New-York ou à
Boston. A la mort de son père, le vieux duc Hamura, mystérieusement
disparu, le frère de celui-ci a pris sa place au lit nuptial, et, son
titre et ses armes. Et ce Claudius est fourbe et inquiet, comme le
Claudius anglais.
[Illustration: Mohei Fukui, dans le rôle de Naonoshin Horio, le Polonius
japonais.]
Le jeune homme, lui, est le type même du parfait gentleman bien né, tel
que le conçoit le Japonais d'aujourd'hui. Il suit, avec son ami
Horatio--pardon, Shozi Hara--les cours de l'Université de Tokio. Bien
entendu, il aime. Il a élu Oriye--Mme Sada Yacco--fille de Naonoshin
Horio, étourdi, empressé, gaffeur comme Polonius lui-même.
Un jour, se promenant au cimetière d'Hoyama, près de Tokio, il a une
vision: son père, le feu duc Hamura--c'est M. Otojiro Kawakami, le mari
de Mme Sada Yacco, que nous applaudîmes auprès d'elle à Paris--se dresse
devant lui, l'oeil atone, les cheveux épars. Mais quel spectre peu
romantique! Un uniforme de gala, correctement boutonné, brodé d'or aux
parements et au col, étoile sur la poitrine de l'ordre du Chrysanthème
et relevé d'épaulettes, a remplacé l'armure d'acier étincelante au clair
de lune et le long suaire qui frissonne au vent du matin sur la terrasse
d'Elseneur, comme l'épée de cour à dragonne d'or s'est substituée au
lourd glaive à deux tranchants enseveli au côté du vieil Hamlet.
[Illustration: Sada Yacco en Ophélie japonaise, au premier acte
d'_Hamlet._]
S'imagine-t-on la stupeur qui s'emparerait d'un fanatique de Shakespeare
égaré au Nippon, devant cette apparition falote et sacrilège?
Ce seul avatar du spectre suffirait à donner la mesure de l'irrévérence
avec laquelle les Japonais ont traité le grand tragique. Ils n'ont gardé
de son oeuvre que l'intrigue, mais jusqu'à ses moindres détails.
C'est ainsi que, de même qu'Hamlet est envoyé en France, Toshimaru
Hamura va voyager en Mandchourie et en Sibérie--habile concession à
l'actualité--et revient sain et sauf, ayant échappé au naufrage du
steamer qui le ramenait. Et il n'est pas jusqu'au duel final à l'épée
qui n'ait été conservé par l'adaptateur. Et ce mélange de fantasmagories
et de vapeur, de combats singuliers et de voyages d'études, sans parler
de l'accoutrement ultra-moderne des acteurs, nous apparaît, à nous,
d'une ahurissante fantaisie.
Après _Hamlet_, on est tombé sur _Othello_. Le Maure de Venise--qui
n'est plus même basané, mais seulement de figure terrible--est devenu le
major général Washiro, nommé commandant en chef de Formose au moment où
les insulaires menacent de se soulever, secondés dans leur rébellion par
les pirates chinois. Il a mission d'étouffer cette rébellion.
À peine débarqué, il rencontre Tomoye Fujin (Desdémone--Mme Sada Yacco)
moulée en une toilette très américaine, dont l'élégance et le charme
l'impressionnent soudain. Telle est la fille du comte Banjo Fura (le
Brabantio du poète), ministre du Trésor. Celui-ci s'oppose au mariage
sous le prétexte que Washiro est de naissance suspecte et préférerait
marier sa fille à Kokotori (Rodrigue), fils d'un directeur de
banque,--ce qui n'apparaît pas non plus, au premier abord, comme d'une
noblesse très relevée.
Il y a encore Cassio, appelé le major Yoshio Katsu, et Iago, Goza Iya,
aussi vilain personnage que l'original, et la petite Bianca, devenue une
geisha de Tokio!
Et tout ce monde arbore des uniformes galonnés, aux boutons fleuris du
chrysanthème héraldique, des robes _last fashion_. Et le bouquet enfin,
le voici: c'est que, comme il est fort malséant, pour une grande dame,
au Japon, de chanter une chanson populaire et que la patricienne
Desdémone n'oserait pas même fredonner _le Saule_, c'est un phonographe
qui, dans la chambre nuptiale, nasille la poétique romance!
Mais après tout, pourquoi tant rire? Voltaire n'en a-t-il pas usé avec
un sans façon presque égal quand il adaptait _Othello_ en _Zaïre?_
[Illustration: Le «spectre» de la version japonaise d'_Hamlet_,
représenté en uniforme moderne par Oto Kawakami.]
[Illustration: Sada Yacco dans le rôle de Tomoye Fujin, la Desdémone
japonaise.]
[Illustration: SHAKESPEARE AU JAPON.--Une scène de la version japonaise
_d'Othello_: Goza Iya (Iago) et Biaka (Bianca).]
[Illustration: La foule applaudissant les concurrents au passage.]
[Illustration: Le départ au pont National.]