--«Il ne l'aime pas beaucoup, mon capitaine.»
--«Écoutez, mes enfants, c'est déjà bien joli pour un chat d'avoir été
proposé pour la croix. Tenez, je l'invite à déjeuner, et il aura une
pâtée d'honneur, il aimera mieux ça!»
--«Ça n'empêche pas la croix, mon capitaine. Il l'a bien méritée.
C'est tout de même trois Boches de moins de l'autre côté. C'est bien
travaillé pour un chat.»
--«Eh bien, je lui ferai venir sa croix de l'arrière.»
Et le capitaine tint parole. La croix qui vint pour Ratu, c'était un
joujou en zinc, pour écolier, mais on fut pourtant bien fier, à la
2e escouade, de l'attacher au collier de Ratu, à côté de sa plaque
d'identité.
Ratu se laissa décorer avec une charmante modestie, et parut amusé du
petit tintement que faisait sa croix contre sa médaille; tintement
dont il sut bientôt jouer. Ses amis se disaient: «Il est content,--il
s'ennuie,--il veut sa gamelle!»--selon que le drelin din din était
allegro, ritenuto, ou agitato.
Les pâtées d'honneur se succédèrent durant de longs jours, car
chaque escouade tint à offrir la sienne,--si bien que Ratu, le
héros du secteur, le poilu des poilus, en eût quelques glorieuses
indigestions!... Ce fut l'envers de sa croix de guerre.
[Illustration]
_VI. Le concert et l'attaque._
ON était au repos, dans un petit pays à trois kilomètres des lignes.
Après s'être bien lavé, après avoir raccommodé les vêtements, et écrit
beaucoup de lettres, on commençait à s'ennuyer. Donc, un concert fut
improvisé, dans une écurie encore un peu debout. On mit des planches
sur des barriques, quelques clous assujettirent le tout, et cela fit
l'estrade. Le public, parmi lequel les officiers, ne dédaignèrent
pas de prendre place, s'assit sur des bottes de paille. Pour Ratu,
il se mit gravement au beau milieu du bord de l'estrade, en guise
de souffleur, et la représentation sembla l'amuser prodigieusement,
d'après les mouvements de ses oreilles et son imperturbable attention.
[Illustration]
Quant aux artistes, leur troupe fut recrutée parmi toutes les bonnes
volontés: il se trouva un clown des cirques de Paris, qui sut, avec
un vieux rideau glané je ne sais où, un peu de farine, du charbon et
de la brique pilée, se faire la tête et la souquenille classiques. Il
jongla avec tout ce qu'on voulut lui confier, fit l'équilibriste, et
toute la ferblanterie qu'on put trouver se mit à valser sur la pointe
d'une baïonnette.--Une petite revue fut jouée par deux comédiens: l'un,
garçon d'accessoires à la Comédie-Française, et l'autre, électricien
du théâtre Bobino: une marraine de poilu, enlevée par ordre du Kaiser,
lui était amenée pour qu'il l'interrogeât sur le moral de la France.
Les réponses de la marraine flottaient entre Corneille et Cambronne. Sa
toilette était superbe: un panier empanaché de poireaux pour chapeau,
elle étalait sur les cerceaux d'une cage à poulets, les bergers et les
bergères d'une vieille toile de Jouy, jadis courte-pointe, devenue robe
d'une suprême élégance.
[Illustration]
[Illustration]
Ensuite, des athlètes en caleçons firent de mirobolantes acrobaties,
et vint le tour des chanteurs. Les uns savaient chanter, les autres
ne savaient pas. Ils eurent tous énormément de succès. Les refrains
étaient répétés en chœur, c'était magnifique.
Le bon Colala tint absolument à être du concert:--«Moi, savoir chansons
Sinigal! Beaux chansons! Beaux tam-tams! Bamboulas jolies!»--Pour
se mettre en costume national, il voulut se déshabiller. On lui fit
comprendre qu'il ne pouvait pas mettre le costume complet, par respect
pour les officiers. Alors il s'affubla de restes de plumeaux, se fit un
jupon de mouchoirs à carreaux obligeamment prêtés par les camarades, et
prenant pour tam-tam une vieille bassine, il commença une interminable
chanson indigène, entrecoupée de «Kéou, toubabs!» (bonjour, blancs!) et
de danses étranges, piétinements rythmés, accompagnés de cris stridents
et modulés. La commère ne put se tenir de lui faire vis-à-vis, et la
bamboula devenait frénétique et gagnait les spectateurs, quand, à la
porte de la grange, un soldat parut, un peu pâle, et s'écria:
--«On vient de téléphoner: les Boches attaquent, les nôtres demandent
du renfort!»
Tout le monde bondit au dehors: le Kaiser, le clown, les acrobates, la
commère, Colala, Ratu, les officiers, le public, chacun regagnait sa
cagna, prenait ses armes, son sac, et se harnachait tout en courant.
Je vous assure qu'on ne perdit pas de temps; comme on était, on
vola au secours des camarades: les athlètes tâchaient de remettre
leurs pantalons en marchant, Colala s'efforçait de sangler son sac
qui glissait sur sa peau nue, la commère oubliait qu'elle avait des
poireaux sur la tête, et le bras du Kaiser avait repoussé. Quant au
clown, il criait:--«Les Boches vont me prendre pour le choléra, je vais
leur fiche la frousse, rien qu'avec ma figure de massacre!»
D'un saut, Ratu avait pris sa place de combat dans la musette de
Fiquet. Il ouvrait de grands yeux, s'étonnant, puis s'inquiétant de ce
qu'il entendait: quels bruits étranges volaient de toutes parts, quels
coups sourds ou déchirants faisaient sauter son cœur? Pourquoi Fiquet
ne s'arrêtait-il pas de courir? C'était désagréable d'être secoué si
longtemps. Fallait-il avoir peur de ce tintamarre, ou se rassurer?
Peut-être était-ce le concert qui continuait. En somme, le principal,
pour Ratu, c'était d'être avec Fiquet, tout contre lui, entourés des
camarades de l'escouade, dont il reconnaissait les voix:
--«Hardi, les petits gars! on va leur faire voir qu'on est des poilus,
et des vrais! Haut les cœurs et vive la France!»--Cela, c'était le
caporal Bigeois qui le criait.
--«Kouli, Kouli, panpan,
Timèlè, boum boum,
Vilains Kapouts, vélà Colala!
Boum boum, pan pan, zig, zig!»
Cette chanson bizarre, c'était Colala qui la chantait. Ces rires
nerveux, ces fragments de la Marseillaise: «Le jour de gloire est
arrivé!...» tout cela, bien sûr, c'était la suite du concert, on
continuait à s'amuser. Mais pourtant, ce qui exaspérait sa curiosité de
chat, c'étaient les autres bruits terribles, sifflements, miaulements,
roulements de tonnerre, que Ratu n'avait jamais entendus si proches
de lui. Quelles nuées d'oiseaux horribles, quelles bêtes innombrables
et féroces, quel orage pouvaient faire un tel abominable vacarme
ininterrompu?
La curiosité est plus forte que la prudence: Ratu glisse son nez entre
les deux boutons de la musette: ce qu'il voit est extraordinaire:
toutes les capotes des camarades galopent, emportées par un élan
vertigineux, les bidons, les quarts, les fourreaux de baïonnettes, les
musettes, tout danse sur le bleu des capotes, et là-dessus volent des
reflets inconnus, des éclairs rouges, des clartés jaunes, des nuages de
fumée grise, ou rousse, ou noire...
[Illustration]
Oh! Mais, qu'est-ce qui se passe? Un fracas effroyable a éclaté, si
près de Ratu, qu'il a bondi hors de la musette, arrachant les boutons
et se cramponnant aux vêtements de Fiquet, lui grimpant le long du dos:
Ratu ne se sent plus en sûreté dans son abri de toile, mieux vaut être
le plus près possible du petit maître, qui saura bien défendre son
Ratu, en cas de danger. Et voilà Ratu sur le sac de Fiquet, solidement
agriffé, à l'étoffe? au cuir? à la chair? Ratu ni Fiquet n'en savent
rien: Ratu se sent bien planté, et la joue et l'oreille de Fiquet le
rassurent beaucoup. Il ne peut s'empêcher de le témoigner, en poussant
tendrement son petit museau contre cette joue et cette oreille, et,
vraiment oui,... en commençant un timide ronron!--Mais, badaboûm,
zî-î-îm, que peut être un pauvre ronron dans la bataille! Les bruits
sont tels que Ratu ne sait plus de quel côté écouter; ses oreilles
tournent éperdument dans toutes les directions, comme des girouettes
affolées: partout ce sont chouettes qui hululent, serpents qui
sifflent, foudres qui tombent, Ratu écarquille ses yeux pour voir les
êtres monstrueux qui hurlent des cris si affreux, il ne ronronne plus,
il est à moitié aplati entre le sac et le casque, dilatant les disques
de ses yeux d'or, et ses oreilles tantôt couchées d'épouvante, tantôt
tendues vers une détonation, toute proche.--Rrrra-boum!--Cette fois,
c'est atroce! c'est trop près! c'est en lui! Ratu ne sait plus ce qu'il
fait, désarçonné par la commotion, il a sauté, ou est tombé
du sac, puis effaré de se trouver au milieu des jambes qui courent,
de ne plus voir que des bandes molletières, et des gros souliers
qui vont l'écraser, il veut fuir ces pieds menaçants, quoique amis,
qui ne s'occupent plus de lui; il tourne en rond autour de Fiquet:
partout des pieds, des jambes qui courent, alors ce n'est pas la peine
de se sauver, mieux vaut rester avec Fiquet, et d'un bond Ratu est
remonté sur son sac, les ongles dans les épaules de Fiquet, qui ne
s'aperçoit de rien. Ratu voit que la joue de son ami est un peu pâle,
il s'aperçoit que son odeur a changé, il sent la fièvre. Ratu n'ose
plus le caresser du bout de son nez. Ratu est intimidé, car il entend
un râle dans la gorge de Fiquet, ce sont des paroles, comme étranglées,
les paroles de tout à l'heure, que Fiquet n'a cessé de murmurer:--«Le
jour de gloire est arrivé!...»--Ratu devient plus calme, puisque Fiquet
chante. Les oreilles de Ratu, peu à peu, renoncent à tourner, à écouter
d'où viennent les bruits: il y en a trop; il en vient de partout. Et
puis, Fiquet, quoique pâle, quoique les dents serrées, quoique sentant
la fièvre, Fiquet est bien d'aplomb. Ratu est bercé d'un trot régulier
qui le réconforte, il se sent en sécurité comme un cavalier confiant en
sa monture.--Les explosions par trop rapprochées lui font bien encore
un peu tendre l'oreille, tourner la tête, mais quand il y en a deux en
même temps, l'une à droite et l'autre à gauche, Ratu ne cherche plus
comme tout à l'heure, à voir partout à la fois, il ne bouge plus, et
regarde devant lui, sans broncher, la fumée qui s'accumule...
[Illustration]
Hélas! c'est quand Ratu est brave, et quand Fiquet est bien près de
devenir un héros, c'est quand l'attaque est repoussée, quand les nôtres
vont dépasser la tranchée allemande, hors de laquelle les survivants
s'enfuient éperdus, c'est au moment admirable où l'on ne voit plus
devant soi que les dos gris des ennemis détalant comme des lièvres,
c'est à ce moment splendide dont on se souvient pendant toute la vie,
si l'on continue à vivre, et pour lequel on est fier de mourir, si
l'on en meurt,--c'est à ce moment suprême que tout à coup, Fiquet et
Ratu ne savent plus rien: une marmite a éclaté, là, contre eux; il
n'y a plus de Fiquet, plus de Ratu. C'est un fil tranché brusquement.
Fiquet ne sait plus rien, ne voit plus rien, n'entend plus rien.
Plus de Fiquet. Quant à Ratu, il bondit au hasard, sans plus de
raisonnement qu'un jouet remonté. Il voit passer quelque chose qui
court, pour être emporté par cette chose qui court, il s'y cramponne
sans comprendre à qui il s'attache, et soudain se trouve juché sur le
sac de Colala, regardant de tous ses yeux de diable, dans la seconde
tranchée allemande, un groupe de Boches qui se rendent, épouvantés,
blessés, exténués, sans savoir à quoi ils se rendent, tellement est
extraordinaire et effrayante cette apparition d'un sauvage à moitié nu,
coiffé de plumes, couteau aux dents, et riant d'un rire fou, tandis
qu'au-dessus de sa tête apparaît l'autre tête encore plus noire, encore
plus sauvage, d'on ne sait quel être démoniaque et hérissé, dont les
yeux de hibou lancent des éclairs...
Pour la seconde fois, Ratu fait des prisonniers, mais cette fois, c'est
avec l'aide de Colala.
[Illustration]
_VII. Ratu retrouve Fiquet._
APRÈS avoir refoulé les Allemands bien au delà des lignes dont ils
étaient partis, après avoir nettoyé et retourné leurs tranchées, on
s'y installa sommairement, et l'on se compta. Beaucoup manquaient
à l'appel. Fiquet avait disparu. Le caporal Bigeois dit à
Colala:--«Qu'est-ce que tu as là, sur le dos?»--Cette loque noirâtre,
ratatinée sur le sac, c'était Ratu, comme diminué de volume; Ratu était
resté accroché à Colala, qui l'avait rapporté sans s'en apercevoir. Le
pauvre chat avait les yeux à demi fermés, sa langue pendait un peu.
On le crut mort. On le détacha du sac avec précaution. On lui lava le
museau. Il n'était qu'évanoui. C'était un petit coup de sang comme en
ont souvent les chats noirs, à la suite de trop fortes émotions.
--«Li pas mouri?» demanda Colala avec angoisse.
--«Tu l'aimes donc, à présent?»
--«Ratu ami Colala. Ratu monté sur Colala pour faire prisonniers.
Colala pas kapout! Ratu fétiche, porté bonheur à Colala!»
Peu à peu, Ratu revenait à lui; il tourna languissamment la tête,
lécha son museau qu'on avait mouillé, ouvrit tout grands les yeux, et
miaula faiblement. Puis il renifla l'air autour de lui, et se mit à
crier:--«Marraine! marraine!»
--«Ça n'est plus la mère Soupe qu'il appelle, dit Bigeois. C'est son
cri pour dire: «Où es-tu? viens vite!» C'est Fiquet qu'il réclame, et
le pauvre gosse a disparu!»
--«Marraine! marraine!» criait toujours désespérément Ratu.
Il se leva du coin où il était couché, se mit à sentir attentivement
les bandes molletières de Colala, puis à flairer le sol tout autour de
lui, comme cherchant une piste, s'éloignant peu à peu du groupe de ses
amis.
--«Où va-t-il? demanda Bigeois.--Viens donc, mon Ratu! viens donc!
marraine! marraine!»
--«Li laisser faire, cap'ral, dit Colala. Li griot, li savoir faire.
Li sentir nègre, li chercher place où sauté sur Colala, place où perdu
Fiquet, li pas bête.»
--«C'est vrai, approuva Bigeois. Ce que fait un chien de chasse n'est
pas impossible pour Ratu, bien plus malin qu'un chien. Laissons-le
faire.»
Ratu explorait le sol ravagé. Il retournait vers les tranchées d'où les
Français s'étaient élancés. Souvent il s'arrêtait, respirant longuement
une touffe d'herbe brûlée, ou le trou creusé par une explosion,--puis
trottait vite pendant quelques instants, et s'arrêtait encore,
hésitant... Parfois il humait longuement une place très dévastée,
tâchant visiblement de démêler l'écheveau embrouillé des pistes
laissées par les combattants.--On se gardait bien de le troubler. On
l'observait de loin, silencieusement.
Soudain Ratu devint immobile, et se mit à miauler Marraine vers ses
amis, non plus avec désespoir, mais sur un ton triomphal;--puis il
repartit rapidement, toujours flairant, mais trottant sans hésitation,
s'éloignant toujours vers l'arrière.
--«Il a découvert la piste de Fiquet, c'est cela qu'il nous crie!...
Vous verrez qu'il le retrouvera!» dit Bigeois.
Ratu ne bouge plus. Un entonnoir creusé par une grosse marmite a
bouleversé tout le sol. Le terrain a sauté en gerbe, puis est retombé
par masses énormes. Ratu, flairant le sol, se met à faire un cercle
autour de l'entonnoir. Il retrouve l'endroit où il s'est arrêté tout à
l'heure, où il a perdu la piste de Fiquet. Cette piste ne va pas plus
loin, elle se perd là, dans le sol bouleversé.
[Illustration]
Soigneusement, Ratu hume chaque amas de terre. Tout à coup il s'arrête,
et se met à creuser précipitamment. La terre vole sous ses griffes
et l'entoure d'un jaillissement brunâtre. Il creuse, il fouille, il
disparaît dans le trou qu'il fait; il s'interrompt pour flairer encore,
puis reprend sa besogne avec une hâte fébrile, désespérée... Sous sa
patte, il voit enfin sortir de terre, comme une petite touffe d'herbe
couleur de sable, il la respire: c'est Fiquet! C'est son Fiquet! Cette
touffe d'herbe, c'est une mèche des cheveux blonds du pauvre enfant,
enterré sous une montagne de terre. Alors Ratu rentre ses griffes,
et c'est en faisant patte de velours, qu'il continue à fouir bien
doucement, pour ne pas blesser le visage pâle qui émerge peu à peu du
sol brun. Ratu respire les narines de son petit camarade: il ne sent
pas la mort.--Dévotement, tendrement, de sa langue râpeuse, Ratu lèche
la figure de Fiquet, souillée de terre; il le débarbouille de son
mieux, et enfin, se met à hurler de toutes ses forces, vers les quatre
coins de l'horizon:
--«Marraine! marraine! marraine!»
[Illustration]
Il voit passer tout là-bas des capotes bleues. Il part comme un trait.
Il se frotte aux jambes des brancardiers, d'un air suppliant, en
faisant ronron, en les poussant avec son petit front.
--«C'est Ratu!» dit un des soldats.
--«Qu'est-ce qu'il nous veut?.»
--«On dirait qu'il nous fait signe de le suivre!»
En effet, Ratu s'est remis à trottiner vers l'entonnoir où gît Fiquet.
Il s'arrête de temps en temps, regarde les brancardiers, et se remet à
marcher.
--«Sûrement, il nous conduit vers un bonhomme de son escouade, qui a
besoin de nous.»
--«Suivons-le; ce n'est pas une bête que ce chat-là. Il sait bien ce
qu'il veut dire.»
Les brancardiers achevèrent donc ce qu'avait commencé Ratu. Au poste
de secours, patiemment, longuement, par la respiration artificielle,
on regonfla, on ranima les poumons trop longtemps comprimés du petit
Fiquet. Il revint à lui, et vit Ratu qui lui léchait la main, assis à
côté de son brancard, mais cette main était inerte, insensible, morte.
Fiquet avait le bras droit si massacré par une balle, qu'on l'évacua à
l'arrière. Ratu, durant tout le voyage en chemin de fer, ne quitta pas
sa place coutumière, dans la musette de son ami.
[Illustration]
Aux arrêts, les dames qui distribuaient aux blessés du café chaud
et des gâteaux, s'étonnaient quand Ratu mettait le nez hors de sa
cachette. Fiquet n'avait pas la force de raconter leur histoire. Il
disait seulement: «Il m'a sauvé la vie,» en caressant la petite tête de
son chat. Les dames allaient chercher du lait pour Ratu, qui eut ainsi
beaucoup de succès dans les gares.
Il avait laissé sa renommée grandissante à la ligne de feu. Ratu,
chat de guerre, était devenu célèbre, et tout le monde faisait
honte au cuisinier de la 11e escouade, qui avait voulu le mettre en
gibelotte.--En gibelotte! un chat sanitaire, ayant sauvé la vie à son
poilu! Un chat décoré de la croix de guerre, ayant fait, à lui seul,
trois prisonniers boches, et en ayant ramené quinze, un jour qu'il
était à cheval sur un Sénégalais! Ce chat sublime, en gibelotte!!!...
[Illustration]
_VIII. Ratu à l'ambulance._
ENFIN, Fiquet était parvenu à la ville où sa blessure devait être
soignée. Le Major avait fait les gros yeux en voyant Ratu, mais
Ratu s'était mis à ronronner, à se frotter à ses jambes en faisant
une petite mine si drôle, si futée, que le Major n'avait pas pu lui
résister. Les dames de la Croix-Rouge avaient été touchées de ses
aventures, et même les infirmiers le trouvèrent charmant, dès qu'ils
eurent apprécié sa politesse et sa propreté.
Quand il fallut sonder la plaie de Fiquet, et en extraire la balle, on
voulut éloigner Ratu: il poussa de tels cris de désespoir qu'il fallut
le ramener, car Fiquet s'agitait et sa température montait:--«Il sera
bien sage, Monsieur le Major, je vous le promets. Laissez-le se mettre
où il voudra, vous verrez qu'il n'en bougera plus.»
Ratu s'installa donc sur la planchette à médicaments, au-dessus de la
tête de Fiquet, sans renverser aucune fiole, et surveilla l'opération,
semblable à un sphinx de marbre noir, divinité protectrice des
interventions chirurgicales. Ce fut à peine s'il répondit, sans bouger,
par un faible miaulement plaintif, au gémissement que ne put retenir
Fiquet, au moment le plus pénible. Mais quand la balle fut extraite, et
que l'infirmière la déposa, bien lavée, sur la couverture, Ratu d'un
seul bond sauta par-dessus Fiquet, fit rouler la balle par terre, et se
mit à la poursuivre dans tous les coins, comme ivre de joie. Fiquet,
revenu à lui, n'eut qu'à dire doucement:--«Ratu, rends-moi ma balle!
Apporte la balotte!»--et Ratu obéissant prit la balle dans sa petite
gueule, et la rapporta sur la couverture blanche, là même où il l'avait
prise.
Fiquet entra en convalescence. Il eut un jour une grande surprise: une
lettre. Ratu, dès qu'elle fut ouverte, la flaira, poussant sa tête
contre la feuille: avant Fiquet, il avait reconnu que la lettre venait
de mère Soupe.
[Illustration]
L'excellente femme s'était rappelé l'adresse militaire de Fiquet, et
lui donnait de ses nouvelles; mais quelle ne fut pas la stupéfaction
de Fiquet en apprenant que mère Soupe habitait la rue voisine de
l'ambulance. C'était d'ailleurs tout simple: civils et blessés étant
évacués vers la ville la plus proche de la zone, et recueillis dans
le même faubourg paisible d'écoles et de couvents.--La lettre de mère
Soupe avait fait bien du chemin, perdu bien du temps, cherchant Fiquet
au secteur, et revenant à son point de départ, pour réunir deux amis si
près l'un de l'autre.--Une dame de la Croix-Rouge alla chercher mère
Soupe, qui bientôt entra dans la salle de l'ambulance: Fiquet, de son
lit, ne pouvait lui tendre qu'un bras, mais Ratu était déjà dans ceux
de sa «Marraine», dont il embrassait le cou avec ses petites pattes,
lui mettant son bonnet de travers et l'empêchant de courir à Fiquet,
qui riait d'un œil et pleurait de l'autre. Enfin elle s'assit au
chevet d'Albert: ce tout jeune homme si pâle dans son lit blanc,
était-ce un poilu? Ce n'était plus qu'un bien petit gars! Pour la
première fois, ils se sentaient unis par leur réciproque tendresse,
sans que rien gênât leur émotion: Ratu, assis en rond sur les genoux de
mère Soupe, faisait semblant de dormir, par discrétion, en ronronnant
de béatitude.
Mère Soupe fut attachée à l'ambulance, comme raccommodeuse de linge.
Elle apportait son ouvrage dans le jardin, où Fiquet venait s'asseoir
avec Ratu; et de douces heures coulaient.
Une jeune fille venait parfois avec sa tante, voir les blessés, leur
apporter des friandises, écrire les lettres de ceux qui ne le savaient
ou ne le pouvaient pas. Elle entreprit d'apprendre à écrire de la main
gauche au pauvre Fiquet, dont le bras droit était désormais inerte.
Madeleine, c'était le nom de la jeune fille, faisait exprès d'être
plus maladroite que son élève, et l'on riait beaucoup, autour de
l'encrier.--Cependant, Mme Gerneron, la tante de Madeleine, causait
avec maman Soupe, en ourlant les serviettes de l'ambulance: Madeleine
était orpheline, ses parents lui avaient laissé une importante
entreprise de menuiserie, que M. Gerneron dirigeait de son mieux, en
qualité de gérant, et de tuteur de Madeleine,--mais il se faisait
vieux, et ce serait bien malheureux de vendre une maison si prospère...
Tout près des deux dames, sur le banc voisin, Madeleine faisait
maintenant la lecture à tout un cercle de blessés. Sa voix claire
montait comme une fine musique cristalline. Tous les soldats
l'écoutaient attentivement, la regardant sans qu'elle s'en aperçût.
Seul, Fiquet ne la regardait pas. Il était assis à côté d'elle, et
baissait les yeux. Ratu, posé en face de la lectrice, écoutait aussi
les tendres vers de François Coppée:
...«Tandis que vous parliez avec tant de douceur,
Tout à coup, j'ai rêvé vaguement d'une sœur,
Et lorsque vous m'avez fait comprendre l'asile
Où l'intime bonheur loin des regards s'exile,
La petite maison que voilent les lilas,
Pour la première fois je me suis senti las!...»
_Apothéose._
Un beau jour, on vit sortir d'une église de la ville où se termine ce
récit, un bien étrange cortège nuptial:
La charmante petite mariée était au bras d'un soldat, porteur de la
croix de guerre. C'étaient Madeleine et Albert.--Derrière eux venait
un bon vieux Monsieur, M. Gerneron, accompagnant la mère Soupe, en
châle tapis. De dessous son châle, sitôt qu'elle fut hors de l'église,
bondit quelque chose de noir au bout d'un ruban bleu. C'était Ratu, qui
s'était tenu si bien caché pendant la cérémonie, que nul ne s'était
douté de sa présence. Mais Fiquet pouvait-il se marier sans Ratu? Ratu
avait bien mérité d'être de toutes les fêtes, après avoir pris part à
toutes les épreuves!
Mme Gerneron venait ensuite avec le caporal Bigeois, permissionnaire.
Et enfin, comme garçon d'honneur, le gigantesque Colala, également
permissionnaire, riait de toutes ses dents, escortant une toute petite
fille, cousine de Madeleine, rouge d'orgueil d'avoir un si sensationnel
cavalier.