SOMMAIRE,

Exposition des Produits de l'Industrie de 1844. _Vue extérieure des

bâtiments._--Histoire de la Semaine.--La Couronne, romance de M. E. de

Lonlay, musique de madame Pauline Duchambge.--Chemins de Fer. _Carte

des chemins de fer de France_.--Courrier de Paris.--Les Plaisirs du

Malheureux, imité de Lever. _Une Gravure_.--Ouverture du Musée de

l'hôtel de Cluny et du Palais des Thermes. _Triptique en bois doré et

sculpté; Entrée de l'Hôtel de Cluny; Verre à boire; Vue de la Cour de

l'Hôtel de Cluny; les Thermes de Julien_.--Académie des Sciences. Compte

rendu.--Petites Industries en plein vent. _Sept Gravures_.--Bulletin

bibliographique.--Lettre d'un Abonné de Concarneau.--Caricature. _Un Bal

de Chiens_.--Le Ballon de cuivre. _Une Gravure_.--Rébus.

Exposition des Produits de l'Industrie de 1844.

Une grande solennité industrielle se prépare à Paris, solennité à

laquelle doivent assister et concourir tous les départements de France,

tout ce que l'industrie compte d'adeptes, tous ceux enfin que

l'industrie a élevés, enrichis, distingués. Une exposition des produits

de l'industrie doit s'ouvrir le 1er mai prochain, et durera deux

mois.--Nous avons applaudi sans restriction au passage d'une circulaire

du ministre du commerce relative à l'exposition des produits de

l'industrie de 1844, où, après avoir donné aux préfets diverses

instructions sur la formation et les travaux des jurys départementaux,

il ajoute: «Les jurys, je n'en doute pas, seront heureux de pouvoir

signaler les noms des industriels, chefs d'atelier ou simples ouvriers

qui, par des perfectionnements ou des procédés ingénieux, auraient rendu

des services à l'industrie. Ce sont là des titres honorables à la

reconnaissance du pays, et le gouvernement, sur le rapport du jury

central, saisira avec empressement l'occasion de mettre ces titres sous

les yeux du roi.» Voilà une bonne pensée dont les chefs de l'industrie

s'empresseront, il faut le souhaiter, de réaliser l'application. Nous

avons trouvé un exemple frappant de cette honorable association du

maître et de l'ouvrier dans le compte rendu de l'exposition de 1806. On

y remarquait un envoi de fer préparé dans la Haute-Marne. Cet envoi

était fait par trois personnes qui prenaient les désignations suivantes:

M. Robin, propriétaire de la forge; Mathieu, fermier; Puichard, forgeron

affineur qui a préparé le fer.

Cette exposition est la dixième à laquelle l'industrie ait été conviée

depuis 1798, époque de la première; et l'on nous croira facilement,

quand nous dirons que chaque exposition a présenté un progrès sensible

sur la précédente, et que ce progrès a surtout été remarquable depuis la

dernière qui ait eu lieu sous la restauration.

Nous allons présenter rapidement l'aperçu historique de ces expositions

successives, nous réservant de signaler plus tard la marche générale de

l'industrie en France, les améliorations de chacune de ses branches, les

causes de ses progrès, les entraves qui s'opposent encore à son

développement plein et entier, et les chances d'avenir qu'elle doit

trouver dans un système plus perfectionné de douanes d'une part, et de

moyens de transport de l'autre.

[Illustration: Vue des bâtiments construits pour l'Exposition de

l'Industrie de 1844, dans le Grand-Carré des Champs-Élysées.]

Nous ne discuterons pas ici à fond l'utilité de ces expositions. Nous

savons que quelques esprits se sont vivement élevés contre ces

exhibitions périodiques, prétendant que là ne naît pas la véritable

émulation, et citant pour exemple l'industrie anglaise, qui est arrivée

à un si haut point de prospérité sans jamais avoir eu recours au

stimulant des expositions. La meilleure réponse à faire en ce cas, est

de raconter ce qui existe. Certes on admettra que les meilleurs juges,

en cette matière, sont ceux mêmes qui partent de tous les points de la

France, pour venir concourir aux expositions. Eh bien! le nombre de

ceux-là a toujours été en augmentant, comme on le verra par les chiffres

que nous donnerons tout à l'heure. Depuis que les expositions ont

commencé en France, plusieurs chefs-lieu de département ont suivi

l'exemple de la capitale. Les étrangers eux-mêmes ont prouvé qu'ils

comprenaient les avantages de cette institution féconde. Il y a

maintenant des expositions à Bruxelles, à Vienne, à Naples, à Berlin, en

Suède, en Russie, en Espagne même, et partout on en a reconnu l'heureuse

ressource, de grands perfectionnements se sont introduits dans les

procédés de fabrication, et tout a concouru à amener, en même temps que

l'amélioration des produits, des baisses de prix remarquables, qui ont

fait descendre, jusque dans les classes inférieures, les bienfaits de la

civilisation.

Il ne faut pas se le dissimuler d'ailleurs, dans l'ordre matériel comme

dans l'ordre intellectuel et politique, la publicité change et

bouleverse toutes les bases économiques. La liberté d'examen et de

discussion amène avec elle le progrès, à quelque branche de

connaissances humaines qu'elle s'applique, et tous ces propres sujets

parallèles. Les connaissances théoriques et pratiques se répandent bien

vite dans les masses et viennent rapidement augmenter leur bien-être,

quand on leur permet de voir, d'examiner et de juger. C'est encore là,

nous devons le dire, un des immenses services de la presse. Il n'est

plus, heureusement, le temps où tout homme possesseur d'un secret, d'une

amélioration, tenait le plus longtemps possible la lumière sous le

boisseau; et en cela il ne faisait envers les autres que ce que les

autres faisaient envers lui-même. Funestes représailles qui ont

aujourd'hui disparu. Aujourd'hui les progrès de l'un servent à tous, et

le consommateur en profite; aujourd'hui, avec les expositions

quinquennales, chaque industriel sort de sa fabrique et vient montrer à

tous les fruits de son intelligence, les produits de son travail; à ses

concurrents, comment et en quoi il les surpasse; aux consommateurs, par

quels moyens il peut livrer à bas prix de bonnes productions; car tout

le progrès est dans le prix que le producteur demande de sa chose. On

n'admet pas à l'exposition le chef-d'oeuvre, la pièce exceptionnelle

faite pour la circonstance, et pour laquelle il n'y a pas de cours; mais

une fabrication bonne et continue, qui ressort à un prix constant,

pendant, comme après l'exposition.

Un dernier mot enfin sur l'utilité des expositions, au point de vue de

l'instruction industrielle du consommateur. Croit-on qu'il n'y ait pas

un résultat positif d'éducation obtenu quand, pendant deux mois, chacun

a pu visiter en détail ces vastes salles où toutes les industries, sans

exception, ont leurs représentants; où, après le coup d'oeil d'ensemble,

on peut étudier les détails, où la fabrication dévoile tous ses secrets,

où tout est apparent, outils, matières premières, manipulations,

produits, tout, excepté l'ouvrier? Le goût ne doit-il pas se former

quand, par exemple, pour les meubles, pour les bronzes, on voit réunis,

dans un petit espace, des spécimens de tous les styles, de toutes les

époques, la chaise rustique et le fauteuil pompadour, l'acajou uni et le

palissandre incrusté, le simple pavé (pendule de cabinet) et les formes

les plus capricieuses, les plus maniérées du siècle de Louis XV? Oui,

sans doute, en sortant de là, on a vu et on sait; on a appris de la

manière la plus agréable et la moins fatigante.

La première exposition, nous l'avons dit plus haut, a eu lieu en 1798.

La campagne d'Italie venait de finir, et, à cet instant de calme où la

république, _comme le soleil_, prouvait elle-même son existence, il

semblait qu'une ère de paix, de force et de richesse dût enfin se lever

pour la France. Il fut décidé qu'on célébrerait par une fête splendide

l'anniversaire de la république, et François de Neufchâteau eut

l'heureuse idée de consacrer cet anniversaire par une exposition des

produits de l'industrie; c'était inaugurer dignement la paix; et,

cependant, nous devons le dire, cette exposition imprévue, il est vrai,

mais venue après des années orageuses, quand les hommes de coeur et

d'intelligence étaient sous les drapeaux, et défendaient la patrie aux

frontières avant de la servir à l'intérieur, cette exposition ne fut pas

brillante. On en rehaussa l'éclat par les cérémonies imposantes de son

ouverture. Ce fut vraiment une fête nationale, à laquelle le peuple

s'associa avec enthousiasme: il y voyait la réhabilitation du travail et

la possibilité de s'élever, dans le champ paisible de l'industrie, aux

mêmes honneurs, à la même importance sociale que ceux de ses frères, qui

arrosaient de leur sang les champs de bataille.

Cette exposition dura trois jours, et rien ne peut rendre l'aspect animé

que présenta pendant ces trois jours _le temple de l'Industrie_ (style

de l'époque). Le gouvernement avait demandé que le jury lui désignât les

douze exposants des produits les plus remarquables; le choix du jury

s'arrêta sur les noms suivants, que nos lecteurs reconnaîtront, car

depuis cette époque, quelques-uns ont encore grandi; c'étaient MM.

Bréguet, horlogerie; Lenoir, instruments de mathématiques; Didot et

Herman, typographie; Clouet, acier; Dilh et Guérard, tableaux en

porcelaine; Desarnon, cheminées; Conté, crayons; Gremont et Barré,

toiles peintes; Potter, faïence; Paye fils, Deharme, tôle vernie;

Julien, coton filé à la mécanique.

Le ministre de l'intérieur, en rendant compte de cette exposition,

disait; «L'exposition n'a pas été très-nombreuse; mais c'est une

première campagne, et cette campagne a été désastreuse pour l'industrie

anglaise. Nos manufactures sont les arsenaux d'où doivent sortir les

armes les plus funestes à la puissance britannique.» Telle était en

effet la tendance de l'époque; et n'est-ce pas ce qu'on pense, ce qu'on

cherche, ce qu'on désire encore aujourd'hui?

La seconde et la troisième exposition eurent lieu en 1801 et 1802, sous

le ministère de Chaptal. Ou sentait déjà renaître l'industrie; le nombre

des exposants a doublé en 1801, et quintuplé en 1802. Presque toutes les

branches y sont représentées, et, si l'on entrevoit la possibilité de

résultats plus beaux, on peut du moins déjà se rendre compte du progrès

amené par trois années de calme. A l'exposition de 1801, on décerna

douze médailles d'or, vingt médailles d'argent, et trente, médailles de

bronze. Ternaux, Mongolfier eurent la médaille d'or. Mais un fait bien

caractéristique et qui prouve combien peu encore à cette époque on

savait apprécier le travail des machines et les résultats qu'on pouvait

en espérer, c'est que Jacquart, l'immortel Jacquart reçut une médaille

de bronze, «pour un mécanisme, dit le rapport du jury, qui supprime,

dans la fabrication des étoffes brochées, l'ouvrier appelé tireur _de

lacs._» Tout le monde sait aujourd'hui ce qu'est le métier de Jacquart,

et a pu apprécier l'immense révolution que son adoption a causée dans la

fabrication lyonnaise principalement.

L'exposition de 1806 fut beaucoup plus brillante. Ce que l'on y remarqua

surtout, ce furent les châles imités de Cachemire, industrie qui a

toujours été en se perfectionnant depuis, et qui est arrivée aujourd'hui

à un degré tel qu'il faut une grande attention, et nous dirons presque

des connaissances spéciales, pour distinguer un tissu français d'un

tissu indien.

L'exposition de 1806 fut la quatrième; elle dura dix jours, et réunit

1,422 exposants. Les tissus de toute espèce furent la partie vraiment

importante de cette exposition. La laine, les draperies, les soieries,

les colonnades y prirent un développement prodigieux. On avait acclimaté

en France les moutons mérinos; Lyon, qui avait pu enfin, à l'ombre de la

paix, réparer les désastres que lui avaient causés la révolution, Lyon

arrivait avec les produits de sa fabrication; Tarare et Saint-Quentin

présentaient des mousselines d'une beauté et d'une perfection

incomparables; Mulhouse, qui est encore aujourd'hui une des premières

villes industrielles du royaume, exposait ses toiles peintes et ses

cotonnades. De tous côtés l'industrie avançait d'un pas rapide; les

encouragements ne lui manquaient pas; l'homme qui tint pendant quinze

ans le sceptre de la France avait compris qu'en même temps qu'il faisait

respecter la patrie au dehors par la force des armes, il devait établir

sa suprématie industrielle au dedans; aussi, sous son impulsion magique,

les arts se perfectionnèrent, les inventeurs étaient distingués, la

lutte avec l'Angleterre se faisait plus acharnée et avec plus de succès,

et quand il tomba, l'élan était donné et ne devait plus être arrêté. La

France était désormais assez riche pour ne pas ralentir sa fabrication,

tout en payant plusieurs milliards de contributions de guerre et

d'indemnités; elle pouvait racheter son passé, ce passé brillant et

glorieux, dont on voulut un jour lui faire honte, et acquérir le droit

de continuer son oeuvre pacifique et de devenir grande dans la paix

comme elle l'avait été dans la guerre.

Un intervalle de treize ans sépare la quatrième et la cinquième

exposition. Cette dernière eut lieu en 1819 sous le ministère Decazes.

Le nombre des exposants s'élevait à 1,662. La restauration avait décidé

que les expositions se succéderaient à des intervalles inégaux, mais qui

n'excéderaient pas quatre ans. Celle de 1819 dura un mois. Les produits

qui attirèrent plus spécialement l'attention du public furent les

lainages. Les économistes purent constater d'immenses progrès, qui tous

convergeaient vers l'amélioration du sort de la classe la plus nombreuse

et la plus pauvre. Les bonnes étoffes de drap et leur bas prix les

mettaient à la portée de tous, et l'un pouvait entrevoir le moment où le

paysan le plus pauvre aurait toujours dans son bahut un vêtement de

rechange, et sa ménagère des robes solides et propres.

Les châles témoignèrent aussi de la perfection des procédés mécaniques

employés pour les confectionner. La production et le travail de la soie,

arrivés à un grand développement, assuraient à Lyon le marché général

des tissus de soie.

Les expositions de 1825 et de 1827, qui muent lieu sous le ministère

Villèle, furent tout ce qu'avait promis celle de 1819; les arts

métallurgiques et chimiques s'y distinguèrent par la variété, la

solidité et le bon goût de leurs produits.

De 1827 à 1831, l'industrie eut à traverser une époque de crise, qui ne

lui permit pas de venir étaler ses produits. Cependant il était

impossible de renoncer à une institution qui avait déjà amené avec elle

tant d'utiles résultats. Aussi, dès que le gouvernement nouveau, maître

enfin de sa position, reconnu par les gouvernements étrangers,

tranquille sur l'extérieur, voulut se rendre compte de l'étal industriel

de la France, il convoqua les fabricants à une exposition solennelle qui

devait durer deux mois; 2,447 exposants répondirent à cet appel. Le

président du jury disait dans son discours au roi, en lui présentant

ceux sur lesquels le jury appelait les récompenses: «C'est surtout, dans

les sept années qui viennent ne s'écouter, que l'industrie française

s'est avancée à grands pas. Nos usines se sont multipliées et agrandies;

nos machines se sont perfectionnées; notre fabrication, en s'améliorant,

s'est faite à plus bas prix; nos relations se sont étendues; des arts

nouveaux même ont pris naissance. Aussi l'exposition de 1834

remportera-t-elle de beaucoup sur celles qui l'ont précédée, et

laissera-t-elle de profondes traces, de longs et féconds souvenirs dans

les esprits.» Il aurait pu ajouter: «La marche de l'industrie en France

depuis cinquante ans, et l'histoire des expositions qui se sont succédé

depuis 1798, nous donnent la conviction que la prochaine exposition

présentera encore un aspect plus remarquable.»

C'est en effet ce qui eut lieu. L'exposition de 1839 fut la plus

brillante de toutes. Toutes les espérances qu'avaient fait naître les

expositions précédentes, celle-là les réalise. Cinquante usines

construisent des machines à vapeur; on voit les machines à papier

continu, le métier à la Jacquart perfectionné, d'excellents

chronomètres; tout s'améliore, la fabrication des aiguilles, les bougies

stéariques, les glaces, les cristaux, la lithographie, la soudure du

plomb, la galvanisation du fer, etc. Que sera donc l'exposition de 1844?

Tout fait espérer qu'elle sera digue de ses devancières, en les

surpassant.

Voici quelques chiffres qui donnent l'histoire statistique de ces

expositions.

Année Expositions. Nombre Médailles

des Exposants. accordées.

1798 1re 110 26

1801 2e 220 69

1802 3e 510 119

1806 4e 1,122 119

1819 5e 1,662 360

1823 6e 1,618 470

1827 7e 1,795 425

1834 8e 2,117 697

1839 9e 3,381 805

En 1839, le département de la Seine, seul complaît 2,619 exposants.

Cette année, le nombre s'en élève à près de 3,000.

La première exposition eut lieu au Champ-de-Mars, cet emplacement

révolutionnaire, qui a vu tant de fêtes nationales; la seconde et la

troisième, dans la cour du Louvre; la quatrième, sur la place des

invalides. Celles de 1819, 1823 et 1827, dans la cour et dans la partie

des bâtiments du Louvre qui avoisinent la colonnade. Celle de 1834 eut

lieu sur la place de la Concorde, dans quatre bâtiments séparés. Mais le

nombre des exposants augmentant toujours, on sentit le besoin d'avoir un

emplacement plus vaste, et on construisit un édition temporaire dans le

grand carré dis Champs Élysées. C'est là qu'eut lieu l'exposition de

1839. C'est encore là que cette année l'industrie aura sa fête.

Le palais de l'industrie forme un quadrilatère, composé de quatre

galeries ayant ensemble 16,000 mètres carrés de superficie; la cour

intérieure a elle-même 6,000 mètres carrés, et cette année, par une

heureuse amélioration, on a décidé qu'elle serait couverte comme les

galeries. Les exposants auront donc 22,000 mètres carrés à couvrir de

leurs produits. La construction coûtera environ 600,000 francs. Ce

chiffre seul répond à ceux qui demandent pourquoi ne pas élever un

édifice permanent pour l'industrie. Un bâtiment convenable et assez

spacieux coûterait de 4 à 5 millions, et ne servirait qu'une fois tous

les cinq ans. Qu'en ferait-on dans l'intervalle? Avec une destination

aussi spéciale, il serait difficile de l'utiliser, et l'intérêt du

capital de construction serait bien supérieur à la somme qui est

nécessaire tous les cinq ans.

Un mot sur la manière dont _l'Illustration_ doit aborder l'exposition

des produits de l'industrie de 1844. On n'attend pas de nous un compte

rendu très-détaillé des divers produits. C'est la tâche des journaux

spéciaux qui sont créés pour cette solennité. Notre cadre d'ailleurs ne

se prêterait pas à cette vaste entreprise. Mais nous donnerons à nos

lecteurs des aperçus historiques sur chacune des branches de l'industrie

et des dessins aussi nombreux que possible, accompagnés d'un texte

descriptif et explicatif, en ayant soin de choisir les appareils les

plus ingénieux et les produits les plus remarquables. Les français,

d'ailleurs, ont à un haut degré le génie de l'art du dessin; ils

brillent par le bon goût, et à ce point de vue, les dessinateurs de

_l'Illustration_ auront une ample moisson à recueillir, et nos lecteurs

verront passer sous leurs yeux les modèles les plus riches et les plus

perfectionnés de tout ce qui constitue le _comfort_, de tout ce qui,

sous une forme agréable, a un but utile.

Histoire de la Semaine.

Cette semaine a vu épuiser la série des discussions prévues qui devaient

nécessairement faire poser de nouveau la question de cabinet. Le

ministère a franchi ces obstacles, résiste à ces épreuves avec l'aide

d'une majorité qui, tout en le laissant vivre, ne s'est montrée ni assez

forte ni assez résolue pour lui pouvoir donner la garantie que le bail

nouveau qu'elle lui accorde sera bien long, et que dans telle

circonstance, imprévue sans doute, mais prochaine peut-être, elle ne

disposera pas du banc ministériel en faveur de tel autre prétendant qui

lui est au fond plus sympathique. La première question qui s'est

présentée a été celle que faisait naître la proposition de M. Combarel

de Leyval sur le vote par division. Combattue dès l'abord par les

organes ministériels, elle n'avait obtenu les honneurs de la lecture

publique qu'à la minorité stricte de trois bureaux sur neuf, et encore,

dans ces trois bureaux, n'avait-elle vu ses partisans remporter qu'à une

ou deux voix sur ses adversaires. Samedi dernier, développée en séance

publique par son auteur, qui a fait preuve de modération et de

convenance, elle a conquis un assez bon nombre de partisans nouveaux:

deux épreuves ont été déclarées douteuses par les secrétaires, et le

scrutin secret, auquel on a été forcé de recourir, a donné pour résultat

174 boules blanches contre 181 boules noires. Or, si l'on veut bien

tenir compte de la persuasion où étaient plusieurs des votants que si

cette proposition n'était pas une cousine des dernières appréciations du

bureau de la Chambre, elle pouvait du moins être interprétée ainsi par

le publie; si on veut remarquer qu'elle était comprise de cette manière

par un des honorables secrétaires, qui avait annoncé d'avance qu'il

déposerait sa démission entre les mains du président de la Chambre si la

proposition était prise en considération, on reconnaîtra que la majorité

de quatre voix a tenu à peu de chose. Et cependant des membres du centre

gauche qui ont personnellement le courage de leurs opinions, mais qui

savent combien certaines consciences sont timides, tout en se montrant

fort désireux que le vote pût toujours être sûrement constaté, avaient

fait ressortir les inconvénients qu'à leurs yeux ce mode présentait dans

la pratique. La division, disaient-ils, est une opération d'une extrême

lenteur, et dont l'exactitude, quant aux résultats numériques, a été

elle-même plus d'une fois contestée dans le parlement anglais. Elle

exerce d'ailleurs, par la solennité même de l'épreuve qu'impose

l'obligation d'aller se réunir de sa personne à ses adversaires

habituels, un effet d'intimidation qui laisserait peu de liberté aux

caractères faibles, et qui les contraindrait presque toujours, même

contrairement aux inspirations de leur conscience, à ne pas quitter le

gros du parti auquel ils appartiennent. Il faut bien moins de courage

pour se lever un instant de sa place que pour passer dans un autre camp

avec un grand éclat. Imposer une pareille obligation chez nous, c'est ne

pas mesurer les lois aux tempéraments et aux moeurs. Malgré tout, on a

vu combien peu s'en est fallu que cette proposition ne fût prise en

considération. Nous devons dire aussi que si elle a pu trouver quelques

censeurs, non de son esprit, mais de sa forme, parmi les amis de son

auteur, elle a été appuyée par quelques-uns de ses consciencieux

adversaires, qui tiennent, dans un sage esprit, à la dignité du

parlement, et qui veulent, comme l'un d'eux, M. Denis, l'a dit avec

originalité à la tribune, que 2 et 2 fassent toujours 4 et ne puissent

jamais faire 5 sous l'influence et la pression d'une majorité

dominatrice. Il est donc bien évident pour nous, il l'est, nous le

croyons, pour tout le monde, qu'il y a dans la Chambre une immense

majorité qui appelle de ses voeux un mode sûr et irrécusable de

constater les votes. Ce n'est point sur cette nécessité qu'on a voté

l'autre jour, mais encore sur une question devenue ministérielle par la

force des choses.

Deux jours après, lundi dernier, la lice était ouverte de nouveau, mais

cette fois il n'y a point eu engagement. M. Lac rosse est venu

développer la proposition dont certains faits de corruption électorale,

certaines lacunes dans notre Code pénal, et aussi des entraves, le plus

souvent insurmontables, à la poursuite, l'avaient, ainsi que ses

collègues MM. Gustave de Beaumont et Leyrand, déterminé à saisir la

Chambre. Le système des auteurs de la proportion est celui-ci: faculté

pour tout électeur inscrit de poursuivre, en se portant partie civile et

sans autorisation préalable du conseil d'État, le fonctionnaire contre

lequel il croira avoir à fournir des preuves de corruption, et par

contre, pénalité sévère, amende considérable contre tout plaignant dont

la dénonciation n'aura pas été admise par le tribunal saisi. Le

ministère a dit qu'il ne s'opposait nullement à la prise en

considération de cette proposition; mais que plus lard, et lors de la

discussion définitive, il se réservait, tout en adoptant la dernière

mesure, de combattre la première, c'est-à-dire la dispense d'obtenir,

préalablement à toute poursuite, une autorisation du conseil d'État. M.

de Beaumont a fait observer que la proposition ainsi amendée amènerait

un résultat tout contraire à celui que doivent poursuivre les hommes de

bonne foi, et rendrait, sans compensation aucune, les poursuites encore

plus rares, puisqu'elles deviendraient plus périlleuses sans devenir

plus possibles. La discussion en est demeurée là; chacun a voté la prise

en considération de la proposition, ses partisans dans l'espoir de la

faire triompher, ses adversaires dans la pensée qu'il était moins

embarrassant de la faire avorter plus lard que de la combattre dès

l'abord ouvertement.

Dans cette même séance a commencé la discussion sur le crédit demandé

pour complément de fonds secrets. Chaque année c'est là un vote sur le

résultat duquel les chefs de l'opposition portent toute leur attention

et concentrent tous leurs efforts; cette fois aucun d'eux n'a cru même

devoir monter à la tribune; MM. Odilon Barrot et Thiers sont restés à

leurs bancs comme M. Berryer était demeuré, à Marseille. La tribune a

été occupée le premier jour par M. Ferdinand Barrot, qui, avocat

distingué, orateur exercé, a eu le bon goût de demeurer dix-huit mois à

la Chambre, de la bien étudier avant de venir à la tribune lui demander

des applaudissements qu'un homme de talent a d'autant plus de chances de

recueillir qu'il a montré moins d'impatience à courir après. La Chambre

l'a écouté avec une grande attention et avec une faveur qui ne s'est pas

manifestée seulement sur les bancs où siège l'orateur. Son nom lui

imposait des obligations auxquelles il s'est montré en mesure de faire

honneur.--Après lui est venu M. Ledru-Rollin, qui a reproduit une thèse

développée déjà à la tribune avec plus de ménagements peut-être par son

prédécesseur à la députation du Mans, Garnier-Pagès, et dans la presse

par M. de Lamartine. Personne n'a oublié un remarquable article publié

cet été dans _le Bien public_, dans lequel le député de Macon, passant

en revue les ministères qui se sont succédé, faisait voir en eux des

marionnettes qu'une même main avait conduites, qu'un même fil caché ou

un même système avait, à leur insu, malgré eux, fait mouvoir. M.

Ledru-Rollin a développé à la tribune ce même thème, non sans être

fréquemment interrompu et sans être rappelé, par M. le président, dans

les limites parlementaires. M. Ledru-Rollin devait s'attendre à ces

interruptions et à ces admonestations; mais ce qui a paru le surprendre,

ç'a été d'entendre M. de Lamartine, lui succédant, déclarer qu'il ne le

suivrait pas sur ce terrain _inconstitutionnel_. Du reste M.

Ledru-Rollin n'a bientôt eu rien à envier à personne: chaque fraction de

la chambre et de l'opinion publique a successivement passé sous les

verges de l'illustre orateur. La gauche, le centre gauche, l'opinion

conservatrice, ont tour à tour été l'objet de sa censure éloquente, et

comme il s'est exclusivement attaché à blâmer la conduite tenue par

chacun, sans toutefois laisser entrevoir celle qu'il voudrait qu'on

suivit, il en est résulté que, quand il a dit en terminant: «Jusqu'à

l'avènement de nos principes, nous resterons sur la réserve,» personne

au centre, personne aux extrémités n'a su se rendre bien compte, ni de

l'époque vraisemblable de cet avènement, ni de la nature de ces

principes, ni de la durée probable de cette réserve. Le ministère, pour

la première fois peut-être, a pensé qu'il pouvait sans inconvénient

laisser un discours de M. de Lamartine sans réponse, car on ne saurait

donner ce nom à quelques phrases assez dédaigneuses que M. Guizot a

prononcées de son banc et qui n'avaient évidemment pour but que

d'encadrer celle-ci, sur laquelle il a particulièrement pesé:

«L'honorable préposant, au moment où le cabinet du 24 octobre s'est

formé, ne pensait pas qu'il fût impropre à l'oeuvre dont il s'était

chargé; car pendant deux ans l'honorable préposant lui a prêté son

appui.»--Le lendemain, M. Isambert a appelé la discussion et provoqué

les explications du ministère sur certains actes, sur certaines

publications dont un grand nombre de prélats se sont tout récemment

rendus auteurs. Nous avons déjà parlé du mémoire adressé au roi par MM.

les archevêques et évêques de la province de Paris et de la promotion

postérieure de l'un des signataires, M. l'évêque de Versailles, au siège

archiépiscopal de Rouen. Les circonstances rapprochées ont été le texte

de reproches adressés à M. le ministre des cultes. L'orateur a signalé

également deux nouveaux mémoires rédigés, l'un par les prélats de la

province de Tours, l'autre par les prélats de la province de Lyon,

nonobstant la déclaration d'illégalité publiée dans _le Moniteur_ à

l'occasion du premier mémoire. Dans toutes ces protestations, c'est,

a-t-on dit, le même oubli des prescription de la loi, la même absence de

modération, la même violation de toutes les convenances et de celles

surtout que devraient imposer à des évêques la religion bien comprise,

la charité bien entendue. L'orateur a vu, dans la conduite du

gouvernement, une sorte d'encouragement, involontaire sans doute, mais

dangereux, à une persistance déplorable de la part du haut clergé dans

la voie où il s'est engagé. M. Martin (du Nord), que sa qualité de

ministre des cultes appelait inévitablement à la tribune, n'était pas

malheureusement l'homme que réclamait la situation. Il a sans doute

cherché à justifier quelques actes que M. Isambert avait pu présenter

comme imprudents et faibles; mais il fallait surtout faire entendre de

nobles et fermes paroles qui traçassent la limite de leurs droits et les

exigences de leurs devoirs aux hommes, quoique élevés qu'ils soient, qui

seraient tentés de les dépasser et de les méconnaître. M. Martin (du

Nord) n'y a pas réussi; mais M. Dupin aîné, montant après lui à la

tribune, a largement suppléé à cette insuffisance, et a prononcé un

discours dont la mesure, la convenance, l'élévation et la fermeté, ont

concilié à l'orateur les suffrages de l'assemblée tout entière et ont

provoqué les applaudissements à maintes reprises. Il a fait entendre de

nobles plaintes contre la croisade dont un prince de l'Église, M. le

cardinal-archevêque de Lyon, a le premier donné le signal, contre la

flétrissure que M. l'évêque de Châlons avait voulu infliger à un arrêt

de la justice, dans une lettre adressée à un abbé condamné par elle, M.

Combalot; il a dit que, dans d'autres temps, le clergé avait pu menacer

les rois, mais qu'aujourd'hui il va plus loin encore, en menaçant

l'enfance elle-même, à laquelle il veut retirer les aumôniers.

«Les évêques, a-t-il dit en terminant, n'auront point raison, par la

violence, d'un gouvernement qu'on ne confesse pas, et il faudra bien

qu'eux-mêmes, s'ils laissent en oubli les devoirs de la religion, se

soumettent du moins comme tous les citoyens aux lois de l'État.»--M. de

Carné est venu développer cette pensée, que toutes les lois qui

réglaient autrefois les rapports du clergé avec l'État avaient été

abrogées par nos grandes rénovations politiques; que le droit de

l'ancien régime, le droit parlementaire, avait succombé avec la

monarchie de Louis XVI; que la loi de germinal an X ne pouvait plus être

invoquée après la révolution 1830, et qu'il était temps qu'une

législation nouvelle vint régler, dans un nouvel esprit, ces rapports,

et faire entrer le prêtre, suivant son expression, dans la communion

constitutionnelle. Nous ne savons si cette thèse, avec les conséquences

qu'elle entraînerait, serait bien du goût et de l'intérêt du clergé

catholique. La première conséquence serait nécessairement que le clergé

cesserait d'être un corps de fonctionnaires publics, et par conséquent

d'être salarié par l'État; que la liberté sans limites qui lui serait

laissée entraînerait par contre la liberté illimitée des cultes comme la

liberté de conscience; ce qui implique non-seulement la liberté des

cultes que la charte appelle reconnus, mais de tous les cultes qu'il

plairait à la croyance de chacun de reconnaître et d'inventer. A coup

sûr, sous ce régime, un déiste ne serait plus condamné, comme on l'a vu

récemment, en cour d'assises, à un long emprisonnement et à une lourde

amende; mais nous répugnons à croire que la somme des avantages égalât

celle des inconvénients, et nous sommes surtout portés à penser, nous le

répétons, que les intérêts du culte catholique recevraient, une rude

atteinte de ce principe largement et sincèrement appliqué. La Chambre a

écouté M. de Carné avec une attention scrupuleuse, mais sans manifester

la moindre adhésion à sa pensée,--Il y avait loin de ces discussions à

celle des fonds de police. La Chambre aussi n'a pu y revenir, malgré les

efforts de M. Jules de Lasteryrie qui est monté à la tribune pour

motiver, et qui l'a fait avec talent, un amendement proposé par lui et

réduisant le crédit demandé de 50,000 fr. Le débat n'a pu se réengager;

mais au vote la lutte a été la même, et l'amendement n'a été rejeté, par

assis et levé, qu'à une très-faible majorité. Au scrutin sur l'ensemble

de la loi il s'est trouvé 225 voix contre 169; mais il faut une

opposition bien tranchée pour refuser tout complément de fonds secrets,

et bon nombre de partisans de l'amendement ont, après son rejet, cru

devoir accorder le crédit demandé.

La situation qu'a mise en lumière le discours de M. Dupin, et qui depuis

ce jour-là même semble s'être aggravée encore, rend peut-être plus

difficile et rend à coup sûr plus urgente la loi sur l'enseignement. La

commission de la chambre des pairs chargée de l'examen du projet a nommé

pour son rapporteur M. le duc de Broglie. Le choix est une garantie que

ce travail dont la Chambre recevra prochainement la communication sera

en rapport avec l'importance de la question soumise à ses délibérations.

Quant à la chambre des députés, elle a quitté les lois et les

propositions purement politiques pour aborder une loi d'organisation

militaire, la loi du recrutement. Déjà examinée par elle 1841, mais qui

lui revient après les changements que la chambre des pairs a proposé d'y

introduire en 1843. La question a été examinée récemment dans ce

journal. Après le vote, nous dirons le parti que la chambre des députés

a définitivement adopté sur les points principaux de la matière; sur les

moyens de réglementer le remplacement, de parer à ses abus, et

d'organiser une réserve réelle et puissante.--Ajoutons, pour en finir

avec les débats parlementaires, qu'un député, M. Chapuys de Montlaville,

vient de déposer une proposition tendant à faire exempter de tout droit

de timbre les journaux et feuilles périodiques.

On a reçu d'Espagne la confirmation de la mise à mort du colonel Bonet

et de vingt-quatre officiers de l'armée et de la police ayant fait

partie de son corps. Ces malheureux ont été fusillés par derrière, par

l'ordre de ce Roncali que nous avons déjà vu faire procéder à une

pareille boucherie, et qui ne laisse pas échapper une occasion de

prouver qu'il n'était qu'un imposteur hypocrite quand, défendant Diego

Leon, il disait qu'il ne pouvait comprendre la nécessité de verser le

sang pour cause politique. Ce même homme sert aujourd'hui de bourreau en

Espagne, et la fumée des fusillades qu'il commande, semble, dans sa

pensée, devoir être comme un encens agréable à la reine Christine. Il

lui fait injure, nous n'en pouvons douter. Les députés progressistes,

arrêtés en flagrant délit de conspiration, disait-on, attendent toujours

en prison qu'on ait trouvé des preuves contre eux ou qu'on ait prononcé

leur élargissement.--Un des griefs de l'Espagne contre le Maroc est la

mise à mort d'un consul espagnol exécuté par ordre de Nadji-Murad,

gouverneur de Maraguon, une des provinces de l'empire. _Le Correspondant_

nous apprend que ce consul était français d'origine, né à Marseille,

nommé Victor Darmon, et âgé de vingt-huit ans. Ce journal reproche au

consul de France à Tanger, M. de Nion, d'avoir refusé d'intervenir pour

son compatriote autrement que par une représentation collective signée

de tous les consuls européens. Ces assertions ont besoin d'être

vérifiées, car il serait étonnant, comme on l'a déjà fait observer, de

voir organiser des missions pour l'affranchissement des noirs dans le

Maroc, et d'y montrer tant d'indifférence à l'égard des blancs.

Le ministère grec est en dissolution à la suite d'un vote de l'assemblée

nationale, qui a repoussé, par les inspirations des ambassadeurs de

France et d'Angleterre, le principe de l'élection des sénateurs. A un

premier vote, sur la question savoir s'ils seraient élus par la nation

ou nommés par le roi, les forces s'étaient exactement balancées, et il

s'était trouvé 98 voix d'un côté et 98 de l'autre. Après un ajournement,

un nouveau scrutin a donné 112 voix à la nomination royale; l'élection

n'a plus compté que 92 partisans. La même majorité a décidé que les

sénateurs seraient nommés à vie et non pas pour dix années seulement. Ce

résultat a amené la démission de M. Metaxa, président du cabinet et

ministre des affaires étrangères, et de M. Shynas, ministre des affaires

ecclésiastiques. Du reste, ce déchirement n'est rien auprès des

difficultés que va soulever l'article 39 de la constitution voté à

l'unanimité par l'assemblée, et ainsi connu: «Tout successeur au trône

doit nécessairement professer la religion orientale du Christ.» Cet

article, en contradiction manifeste avec le traité de 1832, constitutif

du royaume de Grèce, place les frères du roi Othon dans l'alternative,

ou d'apostasier, ou de perdre les droits éventuels qui leur sont assurés

parles trois puissances protectrices.

Washington vient d'être témoin d'une épouvantable catastrophe. Le

capitaine Stockton avait invité deux cents gentlemen et deux cents

ladies à une fête qu'il leur avait préparée à bord du magnifique steamer

qu'il commande, _le Princeton_. Le président et sa famille, les

ministres, plusieurs ambassadeurs étrangers, des sénateurs et des

députés s'étaient rendus à cette invitation le 28 février. Chacun se

promettait une journée délicieuse; à une heure on était passé à bord du

bâtiment. Après un salut de vingt et un coups de canon, tiré avec les

petites pièces, on chargea la grosse pièce pour faire voir aux dames le

mouvement d'un boulet deux cent trente livres sur l'eau. Elles étaient

toutes sur le pont et au premier rang. Un fit feu, et le boulet

parcourut la distance en exécutant une douzaine de ricochets sur la mer.

On descendit ensuite dans la cabine, on but du champagne; la gaieté

régnait partout. Comme le vaisseau retournait à terre, le ministre de la

marine demanda qu'on fit charger de nouveau la grosse pièce. On monta

sur le pont, et on fit un cercle autour du canon pour voir les

préparatifs. La pièce chargée, on fit feu; la pièce éclata par la

culasse, et MM. Upshur, ministre de l'intérieur; Giliner, ministre de la

marine; Maxey, député du Maryland, et quelques autres, tombèrent morts

sans avoir proféré un seul cri. Il y eut aussi plusieurs autres hommes

gravement blessés. Aucune femme n'a été victime de cet effroyable

événement. Au moment où il portait la mort sur le pont, plusieurs

personnes demeurées dans la cabine y faisaient entendre des chants et,

comme l'explosion eut lieu précisément au moment où le mot _Washington_

était prononcé, trois salves d'applaudissement retentirent, et des cris

de joie se marièrent aux cris de mort.

La banque de France vient d'adopter une mesure sans profit sans doute

pour elle, mais qui offrira des facilités réelles au public: c'est la

création de billets de 250 francs. Cet établissement a compris que le

privilège dont il jouit, les avantages qui lui sont assurés, lui

imposent la condition de ne pas toujours envisager uniquement ses

intérêts, mais de tenir compte aussi des besoins et des convenances du

commerce et des citoyens. On a beaucoup parlé de l'abaissement du taux

de ses escomptes. On s'occupe beaucoup aujourd'hui de la nécessité de

réduire l'intérêt de la rente 5 pour 100. Ces deux mesures seront-elles

prises en même temps et doivent-elles être prochaines?

L'Académie des Sciences n'avait pas, elle, comme sa soeur l'Académie

française, à disposer de deux fauteuils, mais seulement de deux brevets

de membres correspondants, l'un dans la section de zoologie, l'autre

dans la section de chirurgie. M. Charles Bonaparte, prince de Canino, a

été élu dans la première; M. Brodie, de Londres, dans la seconde.

L'ouverture du cours de M. Quinet a eu lieu mercredi dernier, au Collège

de France, en présence d'un auditoire plus nombreux que l'amphithéâtre

ne pouvait le contenir. Ceux qui ont pu assister à cette leçon de

l'excellent professeur ont été témoins aujourd'hui du plus grand succès

que la poésie ait jamais obtenue dans une assemblée.

Le 8 de ce mois, le roi de Suède, Bernadotte dont _l'Illustration_ a

tout récemment donné un article, a succombé à l'attaque apoplectique

contre les effets de laquelle sa vigoureuse organisation a lutté pendant

six semaines. Son fils a immédiatement pris les rênes du

gouvernement.--Plusieurs journaux ont annoncé la mort de M. Pradt à

l'âge de quatre-vingt sept ans. Ils auraient pu ajouter pour épargner

toute confusion à leurs lecteurs que le défunt était l'oncle du fameux

abbé de Pradt, ancien archevêque de Malmes, mort lui-même en 1837.--La

tombe s'est également fermée sur le lieutenant-général Papol dont la vie

militaire a été éclatante et bien remplie, et sur un des plus braves de

l'empire, sur un des coeurs les plus pourvus de nobles et généreux

sentiments, le colonel de Rocqueville, qui s'est éteint, épuisé par les

souffrance que de profondes blessures lui avaient léguées. Que sa

mémoire reçoive aujourd'hui nos regrets! Mais nous rendrons un autre

hommage à ces deux vieux débris d'une époque de gloire.

L'Illustration, No. 0056, 23 Mars 1844 · 第 1 / 7 题