Je suis plus malheureux que les pierres.
Il s'agrandit de jour en jour, le trou que creuse depuis si longtemps
dans mon âme le pic impitoyable de l'ennui.
Ce trou me fait peur, mais je n'ai rien pour le combler. Rien, pas même
la haine. Elle disparaît peu à peu, elle aussi, lorsque s'efface le
souvenir de l'indignation qui l'avait fait sortir tout armée du cerveau,
comme Athénée portant la lance.
Il y a des moments où je ne me sens pas assez misérable, où je voudrais
souffrir davantage, où je voudrais être torturé comme je ne l'ai pas
encore été. J'ai soif de la douleur, parce que la douleur me donne la
rage et que je suis assez fort pour triompher de l'abattement lorsque je
suis plein d'amertume et que j'ai trempé dans le fiel la débilité de mon
coeur.
Oh! si l'on pouvait haïr toujours!
Je me suis sondé et éprouvé, et j'ai reconnu ma faiblesse.
D'abord, je suis seul,--tout seul. Je n'ai même pas ces compagnons qu'on
appelle des souvenirs, ces remémorances qui font tressaillir et qui
amènent, malgré lui parfois, la détente du sourire sur la face crispée
de l'abandonné. Tous les jours de ma vie se sont engloutis les uns après
les autres dans le même bourbier fangeux.
C'est ma faute, peut-être. J'ai mal fait, sans doute, de me dépouiller
toujours de mes émotions et de les précipiter dans le puits où je les
écoutais, penché en riant sur la margelle, rebondir le long des parois
avant de crever la prunelle glauque du grand oeil qui brillait au fond.
Je porte la peine de mon insensibilité voulue.
J'ai toujours été un replié et un rétif. Mon enfance n'a point été gaie.
Je n'ai jamais aimé ma famille où je n'avais trouvé que des sympathies
insuffisantes, des effarouchements bébêtes et des défiances trop peu
voilées. En butte aux animosités que j'avais excitées, profondément
affecté par les injustices et plus encore par les mauvais traitements
mérités, mais entêté comme un âne rouge, je lui ai fait une guerre sans
merci, quitte à en souffrir moi-même,--comme je crevais les encriers
de plomb du collège, nerveusement, par besoin de nuire, au risque de me
noircir les doigts.
Je lui en voulais moins de ses colères et de ses méchancetés que de ses
ridicules et de ses tentatives de réconciliation. J'avais bien du mal,
quelquefois, à résister à l'assaut des apitoiements bêtes, à me raidir
contre la poussée des _bons sentiments_, ces béliers à têtes d'ânes des
éducations idiotes qui battent en brèche les énergies, et avec lesquels
on essayait de mettre à néant mes résistances. Je tenais bon, pourtant,
gardant au dedans de moi une secrète rancune contre ceux qui avaient été
sur le point de m'arracher une capitulation. J'aurais eu tellement honte
de me laisser dompter!
Mes premières haines viennent de là.
Je nourrissais aussi une aversion énorme contre ceux qui avaient de
l'autorité sur moi, mes maîtres, les gens qui essayaient d'étouffer,
sous le couvercle des bons conseils, mes aspirations vers un inconnu
qui m'attirait, contre ceux surtout qui posaient, sur mes irritations
douloureuses, le cataplasme émollient de leur bonté,--que je prenais, de
parti pris, pour de l'hypocrisie.
Plus tard, je me suis aperçu que j'étais devenu la proie de mon
insensibilité moqueuse. J'étais assez sceptique pour ne croire à rien et
assez cynique pour en rire. L'indifférence ironique était entrée en moi,
peu à peu, comme un coin serré par le tronc dans lequel on l'enfonce et
qu'on ne peut plus arracher. A ce moment-là, peut-être, par dégoût et
par fatigue, j'aurais été capable de me faire trouer la peau pour
une idée creuse quelconque--mais à condition de pouvoir blaguer, cinq
minutes, l'utopie qui aurait causé ma mort, avant de tourner de l'oeil.
J'aurais été heureux, pourtant, de pouvoir croire, d'avoir une
conviction qui fût à moi, bien à moi, qui me remplît le cerveau, que je
ne pusse arriver à m'enlever à moi-même. J'ai tout fait pour cela,
tout. J'ai compris qu'on ne guérissait pas le doute, cet ulcère, en le
grattant avec ces tessons qui sont des raisonnements, quand ils ne sont
pas des sophismes. J'ai voulu croire bêtement, aveuglement--parce que je
voulais croire--avec la foi du charbonnier. Je n'ai pas pu.
J'ai passé ainsi deux ans; deux années sur le noir desquelles je ne
pourrais plus rien voir si je n'avais sali leur voile sombre, de loin
en loin, voluptueusement, de la tache rouge d'une cochonnerie ou de
l'accroc d'une méchanceté. Il me fallait cela, de temps en temps.
Ma foi, oui! J'éprouvais un besoin énorme, irrésistible, de faire
saigner un coeur qui s'était ouvert à moi, de cracher dans une main
qu'on me tendait et que j'avais serrée bien des fois avec effusion. Les
haines étaient trop lourdes à porter, le dégoût me pesait trop fort pour
qu'il me fût possible de garder au dedans de moi, bien longtemps,
une dépravation d'autant plus profonde que j'en avais parfaitement
conscience. J'en arrivais fatalement à détester les gens qui me
montraient de l'affection. Leur bonté m'agaçait, leur confiance
m'énervait. J'avais envie de leur crier: «Mais vous ne me comprenez donc
pas?... Vous ne voyez donc pas que je suis fatigué de faire patte de
velours et qu'il va falloir que j'étende les griffes?» Puis, une idée me
saisissait, implacablement me torturait. «Est-ce qu'ils me prennent
pour un mouton, ces imbéciles? Ils ne se doutent même pas que toute la
douceur qu'ils me font avaler se change en fiel dans mes entrailles!»
Et un jour, n'en pouvant plus, exaspéré, je leur lançais au visage la
giclée sale de ma méchanceté!
Alors, j'éprouvais une joie intense, véhémente, grandie encore par un
serrement de coeur avec lequel je ne cherchais par à lutter, car il
irritait ma jouissance. Je ressentais une volupté âpre à me rappeler
tous les détails de ma conduite indigne--plaisir d'assassin qui va et
vient, fiévreusement, dans la rue où il a suriné sa victime.
Je pourrais passer au crible tout le limon de mon enfance et de mon
adolescence sans trouver une seule de ces paillettes d'or qu'on appelle
des heures de joie. J'ai lutté longtemps avec les autres et avec
moi-même, voilà tout.
Je me suis engagé...
Et maintenant, maintenant que j'ai l'âge de comprendre, maintenant
que j'ai souffert, où en suis-je? Ai-je trouvé le flambeau qui doit me
guider dans la route sombre que j'ai choisie? Pourrais-je placer une
réponse après les interrogations qui, devant mon esprit d'enfant,
venaient suspendre leurs silhouettes tordues par l'ironie et gonflées
par le dédain au-dessus du point final des honnêtes phrases convenues?
Ai-je appris quelque chose, moi qui ai renié la famille parce que
j'étouffais dans son atmosphère? Je dois être fort, à présent, je dois
être armé pour la lutte, cette lutte dont j'ai rêvé vaguement depuis si
longtemps, je dois être descendu au fond des choses, je dois savoir...
Hélas! même aux questions que j'ai le plus creusées, j'ai à peine
trouvé une réponse, tellement les solutions se démentent, tellement
les contradictions se heurtent. J'ai pensé bien des fois aux dernières
paroles de mon père, le jour où il m'a quitté, et je ne sais pas encore
pourquoi il ne suffit point à un père d'aimer ses enfants. Je ne sais
même pas s'il ne vaudrait pas mieux, pour lui et pour eux, qu'il ne
les aimât point du tout. J'ai seulement pu entrevoir, au flanc de la
famille, cette plaie puante et corrompue: l'héritage, l'argent...
Non, je ne sais rien. Ma pauvre science, dont j'avais rêvé de faire une
armure forgée de toutes pièces sur l'enclume de la souffrance avec le
marteau de la haine, n'est toujours, malgré tout, qu'un assemblage de
haillons et de morceaux graissés de la graisse du pot-au-feu et salis
de l'encre de l'école--décroche-moi-ça lamentable de loques bourgeoises
étiquetées par des pions.--C'est si dur à faire disparaître, les
sornettes que l'on vous a fourrées de force dans la boule--vieux clous
rouillés dans un mur et qu'on ne peut arracher qu'en faisant éclater le
plâtre.
Je suis toujours l'enfant que pousse son instinct, mais qui ne sait pas
voir. La douleur ne m'a pas éclairé, la souffrance ne m'a pas ouvert les
yeux...
Ah! Misère! les épaules me saignent, cependant, d'avoir tiré ton
dur collier! Ah! Vache enragée! j'en ai bouffé, pourtant, de ta sale
carne!...
Oh! avoir une vision nette! avoir une perception juste! Avoir la foi!
La foi! oh! si je l'avais, je n'éprouverais pas ce que j'éprouve, je ne
me laisserais pas agripper, comme un pâle malfaiteur, par le désespoir
et le découragement, ces gendarmes blêmes des consciences lâches.--Je ne
hausserais pas les épaules devant les rages passées, je n'aurais pas le
petit rire sec de la pitié moqueuse au souvenir des grands élancements
qui si souvent m'ont brisé.
Car j'en suis là, à présent. J'en suis à me demander si je n'ai pas
été le cabotin qui se laisse empoigner par son rôle, le rhéteur qui se
laisse emballer par ses sophismes! J'en suis à me demander si ma haine
du militarisme n'est pas une haine de carton, si ce n'est pas l'écho
du rappel qu'a battu la Famine, avec ses doigts maigres, sur mon ventre
creux, et si ce rappel ne va pas en s'assourdissant et en s'atténuant,
aussitôt qu'on a mouillé la peau lâche avec un litre de vin ou une
chopine d'absinthe!
De la blague, alors, mes cris de colère? Du battage, mes emportements
furieux? Du chiqué, les frissons qui me glaçaient les moelles?
Quelle pitié! Et comme c'est lugubre, tout de même, de ne pouvoir
comprendre ce que l'on a dans le ventre, de ne pouvoir croire en soi! Se
figurer qu'on porte au coeur une plaie vive, quand on n'a peut-être sur
la poitrine que l'emplâtre menteur d'un estropié à la flan!
Ah! bon Dieu! dire que j'ai été si misérable, pendant des années, parce
qu'on voulait me forcer à voir les choses à travers un carreau brouillé!
Et voilà que je viens de m'apercevoir que, sur le trou qu'avait fait
dans cette vitre mon poing d'enfant, j'ai collé, de mes mains d'homme,
le papier huilé de la déclamation!....
Je suis plus malheureux que les pierres.
Je sens mon âme se fondre... Insensé! Au lieu de vivre dédaigneux et
sombre, les yeux fixés sur un avenir menteur, si tu avais pris ta part
des joies saines de la famille, si tu n'avais pas étranglé tes émotions
et fermé ton coeur, tu ne serais pas harcelé par le doute impitoyable,
ou tu pourrais du moins trouver une consolation dans la tranquillité
de tes souvenirs et la sérénité de tes espoirs. Ce serait si bon,
de pouvoir calmer tes peines avec les réminiscences des affections
anciennes! Ce serait...
Mensonge!... Ce n'est pas avec cette huile rance qu'il me faut panser la
large blessure que m'ont faite à petits coups les stylets empoisonnés
du dégoût et de la solitude. Ah! je m'en fous pas mal, par exemple,
du sourire béat des espérances à gueules plates! Et comme je m'en bats
l'oeil, de ne pas avoir roulé ma jeunesse, ainsi qu'un merlan à frire,
dans la farine fadasse des épanchements familiaux!...
Ah! c'est bien le doute qui me fait souffrir, vraiment!... C'est
étrange, comme on aime à se tromper soi-même, comme on aime à
transformer en palimpseste, aussitôt qu'on en a lu deux lignes, le livre
grand ouvert de son coeur!
Car je sais quel est mon mal, à présent. Je la connais, l'affreuse bête
qui se démène en moi, qui me surexcite et me torture, et plonge mon
esprit dans la nuit. Oh! il faut que je le hurle, que je fasse retentir
mes cris de rage impuissante, comme le fauve qui, la nuit, dans la
montagne, les flancs serrés et la gorge sèche, lance vers les étoiles
impassibles le rugissement désespéré des ruts inassouvis.
Une vision m'obsède. Un cauchemar me poursuit. Du jour où j'ai commencé
à songer à l'amour, j'ai été perdu.
C'est en vain que j'ai essayé d'étouffer le cri à la chair, c'est en
vain que j'ai tenté de maîtriser mes crispations angoissantes. Toujours,
de plus en plus impérieux, l'appel se faisait entendre, et je frémissais
malgré moi, sursautant au milieu d'une accalmie, ainsi qu'au premier
coup de langue de la diane, les dormeurs, réveillés en sursaut, ouvrent
les yeux, effarés.
Voilà des mois que cela dure, des mois que je roule ce rocher qui
retombe sans cesse sur moi, au milieu des éclats de rire des corrompus
qui m'entourent. Elles ont fini par me couper les bras, leurs
railleries, et je viens de me coucher à côté du roc que, Sisyphe
esquinté, je n'ai même plus la force de soulever.
Ma cervelle est imbibée de luxure. C'est une éponge qu'il m'est
impossible de presser sans faire couler à travers mes doigts le pus des
passions sales.
L'affreuse image qui s'y est incrustée devient de plus en plus confuse,
comme celle d'un objet qui a posé trop longtemps devant l'appareil finit
par se brouiller sur la plaque.
Il est des choses que je voudrais taire, des abominations que je
voudrais pouvoir passer sous silence. Je ressemble à l'un de ces arbres
malingres et rabougris, couverts de végétations hideuses, de lèpres
ignobles, de mousses galeuses, qui se tordent au fond d'un ravin sans
air, au bord d'un fangeux marécage, et qui, plantés dans la vastitude
solitaire de la plaine ou dans le resserrement fraternel de la forêt,
auraient crevé le ciel libre de la saine poussée de leurs branches.
Ah! oui, je voudrais qu'ils se cachent, les infâmes qui, à mes côtés,
se prêtent à la satisfaction des désirs que la privation de femmes a
surexcités! Je voudrais qu'ils se cachent, car il y a longtemps déjà que
mon sang bouillonne en leur présence, et j'ai été pris, trop de fois, de
l'envie terrible de les tuer--ou de les aimer. Ce n'est plus eux que je
vois, ce n'est plus leur physionomie que je regarde avec dédain; ce sont
des intonations féminines que je recherche dans leurs voix, ce sont des
traits de femmes que j'épie fiévreusement--et que je découvre--sur leurs
visages; ce sont des faces de passionnées et des profils d'amoureuses
que je taille dans ces figures dont l'ignominie disparaît.
Cette cristallisation infâme me remplit d'une joie âpre qui me brise.
Oh! les rêves que je fais, somnambule lubrique, dans ces interminables
journées où mon corps s'affaiblit peu à peu sous l'action de l'idée
troublante! Oh! les hallucinations qui m'étreignent dans ces nuits sans
sommeil où les extravagances du délire s'attachent brûlantes à ma peau,
comme la tunique du Centaure! Ces nuits où j'écume de rage comme un fou,
où je pleure comme un enfant; ces nuits pleines d'accès frénétiques,
d'espoirs ardents, de convulsions douloureuses, d'attentes insensées et
d'anxiétés poignantes, où mon coeur cesse de battre tout à coup, ainsi
qu'à un susurrement d'amour, au moindre bruissement du vent--où je me
suis surpris, tressaillant de honte, à étendre mes mains tremblantes
de désir vers les paillasses où les lueurs pâles de la lune, perçant la
toile, me faisaient entrevoir, dans les corps étendus des dormeurs, de
libidineuses apophyses!...
Ah! je ne veux point céder à la tentation! N'importe quoi, plutôt...
Ma foi, oui, n'importe quoi! Je suis descendu au ravin où paissent les
bourriques que mon voisin appelle ses mômes, et j'ai fait la cour, moi
aussi, à mademoiselle Peau-d'Âne...
Autant aurait valu essayer d'étancher ma soif avec du vinaigre.
Maintenant, c'est fini... Je suis la proie du rêve malsain. Je ne suis
plus moi; j'appartiens à ce bourreau: l'idée abjecte. Je ne vois plus
rien qu'une chose: la femme; pas même la femme, l'organe; pas même
l'organe, quelque chose de monstrueux, de vague, d'innommable, la
résultante affreuse de la rêverie infâme: deux cuisses ouvertes et, dans
l'écartement attractif du compas de chair, le vide sans forme, sans nom,
la chose quelconque, mais vivante, intelligente, humaine, consolante,
celle qui seule peut donner: la Satisfaction...
Oh! qui me délivrera de cette obsession? Qui brisera cette griffe
immonde qui étreint mon cerveau! Qui arrachera de devant mes yeux cette
image qui m'exaspère, cet i grec de viande--qui me rendra fou!...