C'est le lieutenant Ponchard, cet officier que j'avais vu pour la
première fois à Aïn-Alib, le 14 juillet, qui a remplacé à El-Ksob le
capitaine Mafeugnat. Tout nouvellement arrivé de France, n'étant jamais
sorti du Dépôt où il n'avait pas exercé de commandement direct, il n'a
pas eu le temps d'acquérir la dureté et la sécheresse de coeur dont ses
collègues se font gloire. On a fait descendre d'Aïn-Alib, avec lui, des
gradés dont la sévérité et la violence n'ont rien d'exagéré. La fleur
des pois des chaouchs.
Par le fait, eu égard surtout au triste état dans lequel nous nous
trouvions il y a quelques jours à peine, nous ne sommes pas trop
malheureux. En dehors des heures de travail, on nous laisse à peu près
tranquilles. Nous jouissons d'une certaine liberté--la liberté au bout
d'une chaîne.
Nous continuons à déclarer ballon, par exemple. Ah! oui, nous claquons
du bec sérieusement.
--Maintenant, si l'on pouvait manger à peu près à sa faim, disait
l'autre jour Rabasse, on n'aurait pas trop à se plaindre... Mais comment
faire pour arriver à un pareil résultat?
A force de se creuser la tête et de retourner la question sous toutes
ses faces, il est arrivé à découvrir un moyen: il s'est abouché en
secret avec l'un des sapeurs du génie qui surveillent les travaux
du bordj, et le sapeur, alléché par la promesse d'une forte prime, a
consenti à se laisser adresser une certaine somme dont il remettra, en
nature, le montant au disciplinaire.
--Oui, mon cher, m'a dit Rabasse qui m'a fait part de sa combinaison,
j'ai été obligé de lui promettre vingt-cinq pour cent. Et encore, il
s'est fait tirer l'oreille, l'animal. Crois-tu que c'est assez salaud,
des individus pareils? Dame! c'est un bon soldat, celui-là; il est
inscrit sur le tableau d'avancement! Il verrait crever de soif un
Camisard qu'il ne lui donnerait pas un verre d'eau, mais pour dix
francs, il lui passera un litre d'absinthe. C'est joli, la solidarité
dans l'armée.
--A ta place, ai-je répondu, je le dénoncerais, quitte à perdre mon
argent. Il ne l'aurait pas volé.
--Bah! qu'est-ce que tu veux? Mieux vaut encore passer par là et ne pas
crever de faim. Je commence à en avoir assez, vois-tu, d'entendre hurler
mes boyaux.
Moi aussi. Je pourrais, un jour sur deux, mettre mon estomac en location
ou laisser mon tube digestif au vestiaire. Ce que j'ai souffert de la
faim, dans ce satané pays!...
--Tu devrais faire comme moi, a conclu Rabasse, et te faire envoyer de
l'argent.
Pourquoi pas? Seulement, voilà: je ne sais pas par qui m'en faire
envoyer. Mes parents? Je les ai saqués d'une sale façon, il y a déjà
longtemps; d'ailleurs, pour rien au monde, je ne voudrais leur demander
un sou... Alors, quoi?... Paf! voilà que mes souvenirs qui se sont mis à
danser une sarabande dans mon cerveau d'affamé s'abattent sur la
figure d'un cousin éloigné; un brave garçon, que je n'ai pas vu depuis
longtemps, mais qui m'a toujours porté un certain intérêt. Est-ce une
raison pour croire qu'il va s'empresser de déposer son offrande sur
l'autel de ma fringale? Puis-je espérer que la victime viendra elle-même
tendre au couteau, qui ne demande qu'à l'ouvrir, non pas sa gorge, mais
sa bourse?
Essayons. Je joue du cousin. Je lui écris une lettre insidieuse et
apitoyante. Je le prends par tous les bouts; je le tâte de tous les
côtés. J'ai l'air d'un rétiaire qui cherche à envelopper l'ennemi de son
filet pour le percer de son trident.
Quatre pages! c'est assez. Je ne lui dis pas, dans ces quatre pages,
que je suis aux Compagnies de Discipline. Je ne veux pas effaroucher sa
pudeur, mettre en déroute ses instincts honnêtes de bon bourgeois, le
forcer à coller les mains sur ses yeux.--J'aime bien mieux qu'il les
mette à sa poche.--Je lui raconte une petite histoire: J'ai été envoyé
dans le Sud, tout dans le Sud, pour escorter une mission scientifique
chargée d'étudier les inscriptions romaines gravées sur les sables du
désert. Il n'y a pas de bureaux de poste, dans ce pays-là. «Il y en aura
peut-être un jour; espérons-le du moins, cher cousin.» En attendant, je
serais très heureux si mon excellent parent consentait à m'envoyer une
certaine somme au nom du sapeur Bompané qui me la fera parvenir sans
faute. J'esquisse même un léger portrait du sapeur: la crème des
honnêtes gens, un coeur d'or; tout est sacré pour lui, etc. Je n'écris
pas à mon père, ni à mon oncle, parce que je ne voudrais pas qu'ils se
fissent du mauvais sang en me sachant si loin; je ne sais pas au juste
quand se terminera notre voyage. J'ai tout lieu de croire, cependant,
que nous ne pousserons pas jusqu'aux sources du Nil.
Relisons un peu, pour voir. C'est ça, c'est ça... tout y est: la
chaleur, les gazelles, les palmiers, les chameaux. «Tous les jours, nous
mangeons un bifteck de chameau... Quelquefois, nous sommes pressés
par la soif. Que faisons-nous? Nous ouvrons la bosse d'un chameau, ce
réservoir dont la Providence a gratifié le vaisseau du désert, et nous
nous désaltérons en remerciant Dieu... Les chameaux restent quarante
jours sans manger. C'est très curieux.» Je parle aussi des lions;
je consacre deux lignes à la hyène et une phrase entière au boa
constrictor. Allons, ça n'a pas l'air d'aller mal... Ah! sacré nom
d'une pipe! j'ai oublié l'autruche! Ça fait pourtant rudement bien,
l'autruche! Vite: «A l'approche du chasseur, l'autruche enfouit sa tête
dans le sable.» Maintenant, ça peut marcher. Voila une lettre, au moins,
qui prouve que les pays que je visite font quelque impression sur moi.
J'éprouve des sensations. Je ressens quelque chose là, là, au spectacle
des tableaux grandioses de la nature. Je ne vais pas le nez en l'air,
comme un imbécile, sans rien voir, sans penser à rien. Ah! mais non. Je
sens, je vois, je vois même très bien; et la preuve, c'est que je vois
absolument comme tous ceux qui ont vu avant moi. En relisant Buffon, mon
cousin pourra constater que je ne le trompe pas.
Je porte ma lettre au vaguemestre et j'attends. Je sais que je ne
pourrai pas avoir de réponse avant une dizaine de jours.
Nous travaillons toujours à la construction du bordj, un quadrilatère
garni de casemates couvertes de voûtes en pierres et défendu par des
bastions, aux deux angles opposés. Le travail est moins dur, maintenant
que nous n'avons plus sur le dos la bande des étrangleurs; seulement,
il est plus compliqué. Le lieutenant du génie, qui est un roublard, a
embauché quelques Italiens pour la maçonnerie et nous a chargés, nous,
d'extraire la pierre des carrières et de fabriquer la chaux et le plâtre
nécessaires. Nous avons établi des fours et, pendant que les uns les
remplissent, les autres s'en vont faire dans la montagne la provision de
bois indispensable. On ne nous escorte pas dans nos pérégrinations et,
pourvu que nous revenions avec un fagot à peu près raisonnable, personne
ne nous chicane. Nous n'abusons pas outre mesure de la liberté qui nous
est laissée; nous en abusons un peu, naturellement, car l'homme n'est
pas parfait et l'affamé moins que tout autre; mais nous nous bornons
à dévaliser par-ci par-là un Arabe dont les bourricots sont chargés de
dattes, ou à enlever un agneau que nous faisons rôtir dans un ravin. Il
y a aussi, derrière les montagnes, des jardins plantés de figuiers où
nous allons pousser des reconnaissances assez souvent. Les Arabes se
sont aperçus que leurs fruits disparaissaient comme par enchantement et
se sont mis à monter la garde. Au lieu de les détrousser en cachette,
nous les avons détroussés en leur présence et, comme ils ont fait mine
de se rebiffer, nous leur avons flanqué une volée. Là-dessus, ils ont
été se plaindre au camp, où le factionnaire, naturellement, les a reçus
à coups de crosse. Les indigènes l'ont trouvée mauvaise; ils ont pris le
parti de déposer une plainte au bureau arabe, à Aïn-Halib. Et,
lorsque nous sommes retournés dans les jardins pour faire notre petite
provision, nous avons trouvé un vieil Arabe qui nous a fait voir de loin
un bout de papier sortant à demi d'un étui de cuir qu'il portait sur la
poitrine. Le vieillard nous a fait comprendre que ce papier lui donnait
le droit de nous faire mettre en prison, si nous persistions à pénétrer
sur ses terrains sans son autorisation.
--Tiens, c'est drôle, me dit le Crocodile. Qu'est-ce que ça peut être
que ce papier-là?
--Je ne sais pas, mais c'est bien facile à voir.
Et je m'approche du vieux, qui recule en faisant de grands gestes. Il
déclare qu'il a payé son papier cent sous au bureau arabe et qu'il ne le
laissera pas prendre. Je lui explique que je ne tiens pas du tout à
le lui prendre, mais que je voudrais bien le voir, même d'un peu loin.
L'Arabe se retire à l'écart, sort son papier de l'étui, le déplie
soigneusement et me le montre, à trois pas.
J'en reste bleu. C'est une page de la _Dame de Montsoreau_!
--Et tu as payé ça cent sous?
L'Arabe me fait un signe affirmatif.
--Douro, douro.
Le Crocodile me frappe sur l'épaule.
--Épatant, hein? Et dire qu'on fait passer des hommes au conseil de
guerre pour avoir perdu une brosse ou volé des pommes de terre.
Un beau jour, on nous remplace dans nos fonctions de bûcherons et
de chaufourniers par des indigènes qui rapportent du bois sur des
bourricots et qui font de la chaux à la grâce de Dieu. Pour nous,
nous sommes employés simplement à servir les maçons. Qu'est-ce que ce
changement peut signifier?
Un sapeur, sur les chantiers, nous donne la clef de l'énigme. Le
lieutenant du génie attend un général inspecteur des travaux. Or, comme
il marque régulièrement et quotidiennement sur ses livres de comptes
trente journées d'indigènes porteurs de bois et trente journées
d'indigènes chaufourniers, il ne se soucie guère d'être pris en flagrant
délit de contradiction avec lui-même. Il tient à établir, pour un ou
deux jours, dans la pratique, l'équilibre qu'il a établi théoriquement
entre les recettes et les dépenses.
Le général est passé, a examiné, a félicité et s'est retiré on ne
peut plus satisfait, promettant au lieutenant la croix qu'il a si bien
méritée.
Le soir même, les Arabes ont été congédiés et n'ont plus figuré, à
l'état d'auxiliaires, que sur les livres où des états de solde sont
dressés périodiquement. Quel roublard, cet officier du génie!
--Il la connaît dans les coins, dit Bras-Court en hochant la tête,
le soir, quand nous sommes réunis dans un coin du camp pour causer ou
écouter des contes.
--Tout ça, voyez-vous, dit Acajou d'un ton sentencieux, c'est voleur et
compagnie. Seulement, il vaut mieux ne pas dire tout haut ce qu'on en
pense... Ah! à qui le tour de raser? A toi, l'Amiral!
L'Amiral secoue la tête. Ce n'est pas à son tour. Queslier qui est
assis sur une pierre, dans un coin, pensif, a l'air de se réveiller en
sursaut.
--A qui le tour?... C'est une histoire que vous voulez? Eh bien! je vais
vous en raconter une. Elle est drôle; vous allez voir. Et puis, c'est
une histoire de voleurs, ça fera votre affaire. Écoutez:
«Il y avait une fois un juif arabe qui s'appelait Choumka. Il était de
Karmouan, une grande ville dont vous devez avoir entendu parler, si vous
ne la connaissez pas. C'était un de ces industriels comme vous avez pu
en voir partout, surtout au commencement de l'expédition; suivant les
colonnes, se promenant dans les villes de garnison porteur d'un méchant
éventaire, criant: «Grand bazar! A la bon marché! A la concurrence!
Kif-kif madame la France!» vendant du papier à cigarettes, l'article
de Paris, la goutte et l'épicerie;--la graine des mercantis, enfin,
pelotant les soldats, les sous-officiers et les officiers, à mesure
qu'ils avancent dans le commerce et devenant parfois fournisseurs des
denrées d'ordinaire en même temps que procureurs pour les états-majors.
«En 1883, les fonctionnaires compétents de la subdivision de Jouffe et
le général E... qui la commandait, devaient adjuger à un ou plusieurs
particuliers la fourniture des subsistances et des moyens de transport
pour tous les postes situés entre Jouffe et Karmouan, sur un parcours
d'environ 150 kilomètres. Il y avait là des millions à extorquer à
l'État. Les gros bonnets le comprirent bien et se demandèrent pourquoi
ils ne s'adjugeraient pas à eux-mêmes cette entreprise à laquelle on
pouvait ajouter, d'ailleurs, celle de toutes les fournitures militaires:
viande, alfa, orge et fourrages. Il n'y avait qu'une difficulté:
l'adjudication était publique et il était difficile d'être en même temps
adjudicateur et adjudicataire. L'état-major de Karmouan eut une idée
splendide: il désigna à celui de Jouffe un individu qui pourrait servir
d'homme de paille. Cet individu était Choumka. L'idée fut fort goûtée
et Choumka fut accepté avec enthousiasme, entre la poire et le fromage
d'une orgie dont il avait sans doute procuré l'élément féminin.
«Tout le monde était émerveillé. Ce que c'était que le commerce!
Choumka, le mercanti, celui qui avait vendu la goutte aux soldats
derrière la Kasbah, était devenu fournisseur de toutes les subsistances
militaires et des moyens de transport! Il avait un parc d'arabas à
Jouffe, un autre à Karmouan! Que n'avait-il pas? Il avait tout!
«Ça alla bien assez longtemps. Les bailleurs de fonds et le titulaire
de l'adjudication s'entendaient comme larrons en foire. Ce dernier
se contentait de la part que le lion voulait bien lui laisser, sans
préjudice de la vente--combien de fois répétée--des mêmes bottes d'alfa
ou de foin et des mêmes sacs d'orge, qui ne sortaient de ses magasins
que pour y revenir, le soir même, sur des prolonges escortées d'un
maréchal des logis ou autre adjudant. Choumka était aussi fournisseur
des matériaux pour le génie, pierres, chaux, plâtre, etc. Il sut obtenir
les bonnes grâces du commandant supérieur du cercle et se fit donner des
hommes de corvée qui travaillèrent à lui construire une maison sur
une des places de la ville. Un bataillon d'infanterie fournissait les
hommes; le génie, les plans et devis, les outils et les matériaux;
la maison avançait rapidement; c'était une sorte de villa que devait
habiter plus tard l'état-major...
«Quelle mouche les piqua tous, tout d'un coup? Quelle est la moukère
que Choumka ne put ou ne voulut procurer pour une petite soirée à la
Poste?--C'était là qu'avaient lieu les orgies et tous les hommes de
mon bataillon qui ont pris la faction au Trésor ont vu défiler les
bacchanales.--Toujours est-il qu'on se fâcha. On enleva les outils
du génie qui se trouvaient dans la bâtisse, on supprima les hommes de
corvée. Choumka, qui était évidemment devenu quelqu'un et qui s'était
enrichi à nombre de tripotages, eut l'air de se moquer carrément de
ces messieurs. Il prit des ouvriers italiens et arabes et continua
tranquillement sa maison.
«L'état-major fut piqué au vif. Il résolut de se venger et de jouer
quelque bon tour à l'insolent qui le narguait. Une occasion magnifique
se présentait; un sergent-major du génie venait justement de déserter
avec une forte somme d'argent, et s'était embarqué à Jouffe dans un
tonneau. On fit un inventaire au génie; il manquait des outils. On
fit des perquisitions et l'on trouva chez Choumka quelques pelles
ou quelques pioches qui y avaient été oubliées--ou rapportées
intentionnellement.--On mit Choumka en prison. Il se rebiffa, menaça de
vendre la mèche. Alors, on voulut le faire sortir. Mais, tout d'un coup,
il refusa. Il déclara que, puisqu'on l'avait mis en prison pour vol, il
voulait qu'il y eût jugement; et, malgré toutes les démarches tentées
pour le dissuader, il ne voulut pas en démordre. Il intenta enfin un
procès au général E. et à ses acolytes et fit venir à Jouffe un grand
avocat de Paris. On se figurait que Choumka n'avait ni livres ni
comptabilité; tout au contraire, il produisit des registres d'entrée, de
sortie, de doit et d'avoir on ne peut plus en règle. On avait devant soi
un véritable négociant. L'affaire vint devant le conseil de guerre séant
à Jouffe qui, quoi qu'il en eût, fut forcé d'accorder à Choumka des
dommages-intérêts très considérables payables par le général E. et
consorts, qui ne tardèrent pas à se voir rappelés en France.
«Choumka, lui, est toujours adjudicataire de toutes les fournitures;
mais, maintenant, c'est parce que, grâce à sa fortune, il n'a plus de
concurrents à redouter; il détient tous les moyens de transport. Il va
par Karmouan en burnous de soie, avec montre, chaîne et breloques en or
massif au gousset. Sa maison est superbement finie et les officiers de
la garnison y sont ses très humbles locataires.--Voilà».
Acajou, riant d'un rire sardonique, donne la moralité:
--C'est un adroit filou qui en a roulé d'autres comme des chapeaux
d'Auvergnats.
--Ah! parbleu! s'écrie Rabasse, on l'a dit et c'est rudement vrai: les
armées permanentes sont une cause permanente de démoralisation. Tant
qu'elles existeront...
--Oui, dit Queslier. Et elles existeront tant que la Révolution sociale
ne les aura pas flanquées par terre. Ah! ça ne serait pas malin,
pourtant, vois-tu; il y en a tant, de malheureux, qui ne demandent
qu'à laisser là le pantalon rouge pour retourner chez eux! Je suis sûr
qu'avec un simple décret...
J'interviens.
--Laisse-moi faire une supposition, Queslier. Je suppose que la
Révolution soit faite. On a décrété l'abolition des armées permanentes.
Le décret est porté à la connaissance d'un colonel commandant un
régiment dans une ville quelconque. Aussitôt, il fait réunir ses deux
mille hommes et leur lit la décision en question. Les deux mille hommes
sont disposés à partir, n'est-ce pas, Queslier? et joyeusement, encore?
--Naturellement.
--Oui. Mais le colonel fait suivre sa lecture de ces quelques mots:
«Que ceux qui veulent abandonner le drapeau, délaisser les intérêts
supérieurs de la patrie, que ceux-là s'en aillent. Mais qu'ils restent,
ceux qui ne veulent pas déserter le champ d'honneur, qui veulent rester
fidèles au devoir militaire et bien mériter de leur pays!» Alors, sur
ces deux mille, sais-tu combien sortiront des rangs? Cinquante, à peine!
Et si le colonel crie aux autres: «Fusillez-moi ces cinquante hommes!»
ce sera à qui, parmi les dix-neuf cent cinquante, se précipitera pour
les coller au mur!
Queslier réfléchit un instant.
--Oui. C'est vrai. A moins que, sur les cinquante hommes, il ne s'en
trouve un qui lève son fusil et envoie une balle dans la peau du
colonel. Alors, tout le régiment partirait. Oui, il faudrait ça... c'est
malheureux, pourtant!...
Peut-être. Mais à qui la faute si, aux yeux de la foule, le Droit
lui-même doit chercher sa sanction dans la force--la force inutile
souvent, et bête quelquefois?--A qui la faute si le peuple ne comprend
pas encore qu'on puisse imprimer le sceau de l'éternité, autrement
qu'avec du sang, sur la face des révolutions?
C'est l'aveuglement des peuples--ces parias hébétés par la misère et
l'ignorance, ces souffrants dont les passions ont toujours, au fond,
quelque chose de religieux--qui réclame de la foi révolutionnaire des
sacrifices sanglants et des scapulaires rouges.