Céleste prit son assiette, l'emplit elle-même, la reposa devant lui.
Il goûta aussitôt le potage et prononça:
--En effet, il est excellent.
Alors la bonne s'empara de l'assiette du petit et y versa une pleine
cuillerée de soupe. Puis elle recula de deux pas et attendit.
Jean flaira, repoussa l'assiette et fit un «pouah» de dégoût. Céleste,
devenue pâle, s'approcha brusquement et, saisissant la cuiller,
l'enfonça de force, toute pleine, dans la bouche entr'ouverte de
l'enfant.
Il s'étrangla, toussa, éternua, cracha, et, hurlant, empoigna à pleine
main son verre qu'il lança contre la bonne. Elle le reçut en plein
ventre. Alors, exaspérée, elle prit sous son bras la tête du moutard,
et commença à lui entonner coup sur coup des cuillerées de soupe
dans le gosier. Il les vomissait à mesure, trépignait, se tordait,
suffoquait, battait l'air de ses mains, rouge comme s'il allait mourir
étouffé.
Le père demeura d'abord tellement surpris qu'il ne faisait plus un
mouvement. Puis, soudain, il s'élança avec une rage de fou furieux,
étreignit sa servante à la gorge et la jeta contre le mur. Il
balbutiait:
--Dehors!... dehors!... dehors!... brute!
Mais elle, d'une secousse, le repoussa et, dépeignée, le bonnet dans le
dos, les yeux ardents, cria:
--Qu'est-ce qui vous prend, à c't' heure? Vous voulez me battre parce
que je fais manger de la soupe à c't' enfant que vous allez tuer avec
vos gâteries!...
Il répétait, tremblant de la tête aux pieds:
--Dehors!... va-t'en... va-t'en, brute!...
Alors, affolée, elle revint sur lui et, l'œil dans l'œil, la voix
tremblante:
--Ah!... vous croyez... vous croyez que vous allez me traiter comme ça,
moi, moi?... Ah! mais non!.. Et pour qui, pour qui... pour ce morveux
qui n'est seulement point à vous... Non... point à vous!... Non...
point à vous!... point à vous!... point à vous!... Tout le monde le
sait, parbleu! excepté vous... Demandez à l'épicier, au boucher, au
boulanger, à tous, à tous...
Elle bredouillait, étranglée par la colère; puis, elle se tut, le
regardant.
Il ne bougeait plus, livide, les bras ballants. Au bout de quelques
secondes, il balbutia d'une voix éteinte, tremblante, où palpitait
pourtant une émotion formidable:
--Tu dis?... tu dis?... Qu'est-ce que tu dis?
Elle se taisait, effrayée par son visage. Il fit encore un pas,
répétant:
--Tu dis?... Qu'est-ce que tu dis?
Alors, elle répondit d'une voix calmée:
--Je dis ce que je sais, parbleu! ce que tout le monde sait.
Il leva les deux mains et, se jetant sur elle avec un emportement de
bête, essaya de la terrasser. Mais elle était forte, quoique vieille,
et agile aussi. Elle lui glissa dans les bras et, courant autour de la
table, redevenue soudain furieuse, elle glapissait:
--Regardez-le, regardez-le donc, bête que vous êtes, si ce n'est pas
tout le portrait de M. Duretour; mais regardez son nez et ses yeux, les
avez-vous comme ça, les yeux? et le nez? et les cheveux? les avait-elle
comme ça aussi, elle? Je vous dis que tout le monde le sait, tout le
monde, excepté vous! C'est la risée de la ville! Regardez-le...
Elle passait devant la porte, elle l'ouvrit, et disparut.
Jean, épouvanté, demeurait immobile, en face de son assiette à soupe.
Au bout d'une heure, elle revint, tout doucement, pour voir. Le petit,
après avoir dévoré les gâteaux, le compotier de crème et celui des
poires au sucre, mangeait maintenant le pot de confitures avec sa
cuiller à potage.
Le père était sorti.
Céleste prit l'enfant, l'embrassa et, à pas muets, l'emporta dans sa
chambre, puis le coucha. Et elle revint dans la salle à manger, défit
la table, rangea tout, très inquiète.
On n'entendait aucun bruit dans la maison, aucun. Elle alla coller
son oreille à la porte de son maître. Il ne faisait aucun mouvement.
Elle posa son œil au trou de la serrure. Il écrivait, et semblait
tranquille.
Alors elle retourna s'asseoir dans sa cuisine pour être prête en toute
circonstance, car elle flairait bien quelque chose.
Elle s'endormit sur une chaise et ne se réveilla qu'au jour.
Elle fit le ménage, comme elle avait coutume, chaque matin; elle
balaya, elle épousseta, et, vers huit heures, prépara le café de M.
Lemonnier.
Mais elle n'osait point le porter à son maître, ne sachant trop
comment elle allait être reçue; et elle attendit qu'il sonnât. Il ne
sonna point. Neuf heures, puis dix heures passèrent.
Céleste, effarée, prépara son plateau et se mit en route, le cœur
battant. Devant la porte elle s'arrêta, écouta. Rien ne remuait. Elle
frappa; on ne répondit pas. Alors, rassemblant tout son courage, elle
ouvrit, entra, puis, poussant un cri terrible, laissa choir le déjeuner
qu'elle tenait aux mains.
M. Lemonnier pendait au beau milieu de sa chambre, accroché par le cou
à l'anneau du plafond. Il avait la langue tirée affreusement. La savate
droite gisait, tombée à terre. La gauche était restée au pied. Une
chaise renversée avait roulé jusqu'au lit.
Céleste, éperdue, s'enfuit en hurlant. Tous les voisins accoururent. Le
médecin constata que la mort remontait à minuit.
Une lettre adressée à M. Duretour fut trouvée sur la table du suicidé.
Elle ne contenait que cette ligne:
«Je vous laisse et je vous confie le petit.»
_Le Petit_ a paru dans _le Gaulois_ du dimanche 19 août 1883.