18 juin.

J'avoue que le Palais d'Été ne m'a pas enthousiasmé outre mesure; si ce

n'était sa partie ancienne, très belle en son délabrement, et où les

guides ne veulent jamais mener les visiteurs, pour avoir plus vite fini,

j'en serais revenu assez désillusionné.

Dans cette partie ancienne que nous avons tenu à visiter, sur les

conseils du commandant Vaudescal, en compagnie de M. O'Neil et de sa

charmante femme, il y a quelques coins vraiment dignes d'admiration et,

entre autres, une certaine petite pagode à étages qui est une pure

merveille de forme et de couleur. Pour ce morceau et un autre, qu'on

appelle le pagodon de bronze, je donnerais tout le reste, sauf,

peut-être, le lac qui, dans son ensemble, est très beau, malgré qu'il

soit gâté par la fameuse Jonque de marbre. Cette banale et laide

curiosité pour touristes est, justement, ce qu'il y a de plus connu; le

contraire m'aurait étonné.

La petite pagode à étages est encore à peu près intacte, mais le pagodon

de bronze a reçu, en 1900, la visite de quelques amateurs de

chefs-d'oeuvre pas cher: une de ses portes, bijou de ciselure, fait,

paraît-il, le plus bel ornement des salons de je ne sais plus quel

établissement de crédit, tandis qu'une fenêtre a été adoptée par un

amateur éclairé. Vous savez que, à la même époque, l'un des merveilleux

équatoriaux de l'observatoire de Pékin est parti en Prusse où il est

demeuré. Son frère, après avoir fait, lui, un petit voyage en France,

est revenu s'installer sur son piédestal comme si de rien n'était.

La seule chose qui pourrait donner à ces sortes d'opérations un semblant

d'excuse, c'est l'incroyable indifférence des Chinois à l'égard de leurs

richesses artistiques. Cette indifférence, je me hâte de le dire, ne

peut être reprochée qu'aux fonctionnaires, car il y a encore en Chine de

nombreux et fervents admirateurs des oeuvres d'art du pays. Il n'en est

pas moins pénible de penser que ces beautés sont destinées à

disparaître, soit par cambriolage, soit par suite d'incurie.

[Illustration: La pagode à étages, au Palais d'Été.]

[Illustration: Pavillon d'angle et fossé de l'enceinte du Palais

d'Hiver.]

Il est vrai que celles qui sont cambriolées ne sont pas perdues pour

tout le monde.

Le Palais d'Hiver, au centre de Pékin, forme, à lui seul, une ville

fortifiée dans l'enceinte, déjà formidable, de la capitale. Depuis mon

arrivée, ses interminables murs rouges, tuiles de jaune, impénétrable et

exaspérante barrière par-dessus laquelle on aperçoit les vastes toitures

aux teintes d'or, ses portes, farouchement closes et gardées, ses

fossés, dont les eaux dormantes disparaissent sous les lotus, ses

pavillons d'angle si beaux de proportions et de tonalité, exerçaient sur

moi tout l'attrait de l'interdit et du mystérieux. Mon désir de voir

était arrivé à l'état aigu lorsque l'autorisation d'entrer me fut,

enfin, accordée,-toujours grâce à la grande obligeance de notre

ministre, M. de Margerie.

Ce ne fut pas sans émotion que je pénétrai dans ce palais qui sert,

maintenant, de prison au jeune empereur, otage des révolutionnaires.

La Ville Impériale proprement dite est située au centre du Palais

d'Hiver et entourée, elle aussi, d'une muraille qu'il ne m'a pas été

possible de franchir. Du haut de la Montagne de Charbon, le délégué du

Ouaï Ou Pou chargé de nous piloter nous a montré les pavillons de

l'empereur, de l'impératrice, les divers bâtiments, les temples et tout

ce qui constitue la ville interdite. A toutes nos questions sur le jeune

empereur, nous reçûmes des réponses vagues. «Pauvre gosse!», dit à un

certain moment l'un de nous.-«Il n'est pas pauvre! reprit vivement un

des personnages officiels, il touche 300.000 taëls par mois.»

Evidemment...

Nous visitâmes donc des cours, des pavillons, des couloirs, précédés et

suivis d'eunuques grassouillets et écoutant distraitement les

explications de notre guide, qui s'exprimait en fort bon français. C'est

vraiment mieux ici qu'au Palais d'Été. Il y a des morceaux d'une rare

élégance; les détails sont plus soignés et l'ensemble est moins délabré;

c'est habité et les choses semblent s'en ressentir.

On nous a promenés en jonque sur les lacs couverts de lotus qui,

malheureusement, ne fleuriront que dans un mois. Les bateliers qui nous

attendaient, la longue perche au poing, ne manquaient pas d'allure, et

les jonques, portant, l'une les invités et l'autre les eunuques, nous

ont amenés à un débarcadère assez amusant, près du pont en S qui conduit

au pied du Pé Ta, la «bouteille de Pippermint», comme l'appellent nos

marsouins, qu'on aperçoit de tous les coins de Pékin.

La garde qui nous avait rendu les honneurs à notre arrivée nous a, de

nouveau, présenté les armes à la sortie, car nous étions des visiteurs

officiels; puis, comme il était près de 2 heures, nous sommes allés

déjeuner, comme de simples citoyens.

L'Illustration, No. 3651, 15 Février 1913 · 第 25 / 43 题