La patience est une vertu chinoise, il faut le croire, et la mienne fut
soumise ici à une longue épreuve. Non pas que j'aie été le moins du
monde victime du mauvais vouloir des hauts personnages dont je voulais
faire de rapides portraits. Au contraire, dès mes premières démarches,
ils m'ont fait répondre que ce serait avec plaisir, mais qu'ils étaient
très occupés et qu'il fallait attendre.
J'ai tellement attendu que j'ai eu un moment de désespérance; mais,
grâce à l'infatigable obligeance du général Munthe, à qui notre
ministre, M. de Margerie, avait bien voulu demander de m'obtenir les
audiences que je sollicitais, j'ai, enfin, été reçu par le président de
la République chinoise.
Le nouveau Ouaï Ou Pou (ministère des Affaires étrangères), résidence
actuelle de Yuan Chi Kaï, est un vaste bâtiment en briques grises, tout
neuf, tout américain, d'architecture vaguement palatiale, d'un style
yankee assez prétentieux, genre gratte-ciel, moins les étages. On y
accède par une étroite ruelle tout encombrée de soldats et où les
pousse-pousse eux-mêmes ont peine à se croiser. Comme c'est une
construction à l'européenne--à l'américaine, veux-je dire--l'entrée ne
comporte pas le fameux pan de mur ornementé qui, devant tous les yamen,
tous les temples et même les maisons particulières (quand il y a de la
place), empêche les mauvais esprits de pénétrer; mais on l'a remplacé, à
l'intérieur, dans la cour, par un monumental paravent de bois, très
moderne lui aussi, qui leur barre fort bien la route ou, en tout cas,
les oblige à faire un détour qui brise leur élan.
Yuan Chi Kaï m'a reçu dans son vaste cabinet où rien, vraiment, ne
rappelle la Chine; pas un meuble, pas un objet d'art qui ne soient
modernes; c'est confortable et cossu. Le Président, venu très
courtoisement au-devant de moi jusqu'à la porte, me tend la main à
l'européenne et me souhaite la bienvenue par l'intermédiaire du général
Munthe. C'est un homme d'une soixantaine d'années, semble-t-il, au torse
puissant et aux jambes courtes; les mains sont petites et fines. Il est
vêtu du nouvel uniforme chinois en toile kaki, avec des boutons dorés,
des broderies au collet, des pattes d'épaulettes à étoiles et des
aiguillettes. De courtes bottes molles complètent cette tenue d'une
irréprochable correction mais dont la sobriété me fait penser--avec quel
regret!--aux anciens atours abolis. Son Excellence devait avoir grande
allure, en robe de mandarin...
[Illustration: Entrée de l'ancien Ouaï Ou Pou (ministère des Affaires
étrangères).]
[Illustration: Yuan Chi Kaï, président de la République chinoise.
_Dessin d'après nature de L. Sabattier, sur lequel le Président a apposé
sa signature._]
L'air bienveillant et affable de mon modèle, son sourire infiniment bon,
me semblent justifier tout le bien que m'en a déjà dit le général Munthe
qui n'en parle qu'avec le plus affectueux respect, vantant
chaleureusement sa bonté et sa fidélité envers ses amis.
Je crois pourtant qu'il vaut mieux ne pas être de ses ennemis; mais,
n'ayant eu ni le temps ni les éléments nécessaires pour me faire sur lui
une opinion définitive, je m'en tiens à celle du général Munthe.
Après quelques phrases de politesse, le Président s'est assis à son
bureau et, sur ma demande, a continué à s'occuper des affaires
courantes, examinant des papiers, prenant des notes, donnant des
signatures. Celle qui orne mon croquis est de sa propre main, bien
entendu, et c'est, m'a dit ensuite son secrétaire, une faveur qu'il ne
prodigue pas. Quant à mon dessin, tout en étant assez ressemblant, il
n'est pas fameux, je suis le premier à le reconnaître; mais, je peux
bien le dire sans lui manquer de respect, le Président a très mal posé.
Je ne pouvais pourtant pas me permettre de rappeler à l'ordre un tel
chef d'État.
L'exemple parti de si haut n'a pas tardé à être suivi, et, après le
président de la République, le président du Conseil, la plupart des
ministres, vice-ministres et secrétaires, m'ont, à l'envi, accordé
quelques moments de pose; si bien que, maintenant, je ne sais plus où
donner de la tête.
Beaucoup de physionomies intéressantes, parmi ces hommes politiques de
la nouvelle Chine, les unes fines, les autres énergiques, des
malicieuses, des bonasses, toutes énigmatiques. Les Chinois sont si loin
de nous!