16 juin.

La patience est une vertu chinoise, il faut le croire, et la mienne fut

soumise ici à une longue épreuve. Non pas que j'aie été le moins du

monde victime du mauvais vouloir des hauts personnages dont je voulais

faire de rapides portraits. Au contraire, dès mes premières démarches,

ils m'ont fait répondre que ce serait avec plaisir, mais qu'ils étaient

très occupés et qu'il fallait attendre.

J'ai tellement attendu que j'ai eu un moment de désespérance; mais,

grâce à l'infatigable obligeance du général Munthe, à qui notre

ministre, M. de Margerie, avait bien voulu demander de m'obtenir les

audiences que je sollicitais, j'ai, enfin, été reçu par le président de

la République chinoise.

Le nouveau Ouaï Ou Pou (ministère des Affaires étrangères), résidence

actuelle de Yuan Chi Kaï, est un vaste bâtiment en briques grises, tout

neuf, tout américain, d'architecture vaguement palatiale, d'un style

yankee assez prétentieux, genre gratte-ciel, moins les étages. On y

accède par une étroite ruelle tout encombrée de soldats et où les

pousse-pousse eux-mêmes ont peine à se croiser. Comme c'est une

construction à l'européenne--à l'américaine, veux-je dire--l'entrée ne

comporte pas le fameux pan de mur ornementé qui, devant tous les yamen,

tous les temples et même les maisons particulières (quand il y a de la

place), empêche les mauvais esprits de pénétrer; mais on l'a remplacé, à

l'intérieur, dans la cour, par un monumental paravent de bois, très

moderne lui aussi, qui leur barre fort bien la route ou, en tout cas,

les oblige à faire un détour qui brise leur élan.

Yuan Chi Kaï m'a reçu dans son vaste cabinet où rien, vraiment, ne

rappelle la Chine; pas un meuble, pas un objet d'art qui ne soient

modernes; c'est confortable et cossu. Le Président, venu très

courtoisement au-devant de moi jusqu'à la porte, me tend la main à

l'européenne et me souhaite la bienvenue par l'intermédiaire du général

Munthe. C'est un homme d'une soixantaine d'années, semble-t-il, au torse

puissant et aux jambes courtes; les mains sont petites et fines. Il est

vêtu du nouvel uniforme chinois en toile kaki, avec des boutons dorés,

des broderies au collet, des pattes d'épaulettes à étoiles et des

aiguillettes. De courtes bottes molles complètent cette tenue d'une

irréprochable correction mais dont la sobriété me fait penser--avec quel

regret!--aux anciens atours abolis. Son Excellence devait avoir grande

allure, en robe de mandarin...

[Illustration: Entrée de l'ancien Ouaï Ou Pou (ministère des Affaires

étrangères).]

[Illustration: Yuan Chi Kaï, président de la République chinoise.

_Dessin d'après nature de L. Sabattier, sur lequel le Président a apposé

sa signature._]

L'air bienveillant et affable de mon modèle, son sourire infiniment bon,

me semblent justifier tout le bien que m'en a déjà dit le général Munthe

qui n'en parle qu'avec le plus affectueux respect, vantant

chaleureusement sa bonté et sa fidélité envers ses amis.

Je crois pourtant qu'il vaut mieux ne pas être de ses ennemis; mais,

n'ayant eu ni le temps ni les éléments nécessaires pour me faire sur lui

une opinion définitive, je m'en tiens à celle du général Munthe.

Après quelques phrases de politesse, le Président s'est assis à son

bureau et, sur ma demande, a continué à s'occuper des affaires

courantes, examinant des papiers, prenant des notes, donnant des

signatures. Celle qui orne mon croquis est de sa propre main, bien

entendu, et c'est, m'a dit ensuite son secrétaire, une faveur qu'il ne

prodigue pas. Quant à mon dessin, tout en étant assez ressemblant, il

n'est pas fameux, je suis le premier à le reconnaître; mais, je peux

bien le dire sans lui manquer de respect, le Président a très mal posé.

Je ne pouvais pourtant pas me permettre de rappeler à l'ordre un tel

chef d'État.

L'exemple parti de si haut n'a pas tardé à être suivi, et, après le

président de la République, le président du Conseil, la plupart des

ministres, vice-ministres et secrétaires, m'ont, à l'envi, accordé

quelques moments de pose; si bien que, maintenant, je ne sais plus où

donner de la tête.

Beaucoup de physionomies intéressantes, parmi ces hommes politiques de

la nouvelle Chine, les unes fines, les autres énergiques, des

malicieuses, des bonasses, toutes énigmatiques. Les Chinois sont si loin

de nous!

L'Illustration, No. 3651, 15 Février 1913 · 第 22 / 43 题