Les buts d'excursions aux environs de Pékin sont nombreux et
intéressants. Je ne vous parlerai pas de celle au tombeau des Ming et à
la grande muraille, qui est classique; je n'ai pas pu la faire, empêché
que j'étais par tous mes rendez-vous. Mais nous en avons fait une,
délicieuse, au temple de Pi Yunn Sseu (Pagode du Nuage de Jade vert)
près du Parc de Chasse, en compagnie de l'aimable M. Bouillard, qui
s'était chargé de l'organisation et du ravitaillement.
Partis de Pékin en auto vers 2 heures, nous sommes arrivés trois quarts
d'heure après devant le Palais d'Été où nous avons trouvé des ânes et
des chevaux qui nous ont amenés, vers 5 h. 1/2, au Temple, situé au pied
des premières collines de l'Est.
Là, dans un décor saisissant, se dresse le plus admirable monument qu'on
puisse imaginer. C'est, dans un amphithéâtre naturel d'une grande
allure, une succession de portiques, de ponts, de cours, de terrasses,
d'escaliers, de pagodes, de pavillons qui escaladent la pente, assez
forte, de la colline et conduisent au sommet d'une tour bouddhique,
sorte d'autel grandiose, érigeant ses pylônes à multiples étages et ses
bas-reliefs de pur art hindou dans un ciel resplendissant. Des
polychromies peintes aux portiques en bois, on passe aux arcs de
triomphe en céramique, puis on arrive peu à peu aux marbres hâlés et
imprégnés de soleil, patines à plaisir et ciselés comme des
orfèvreries... C'est une merveille.
Ces morceaux d'architecture bouddhique ne sont pas rares à Pékin et dans
ses alentours. C'est, m'a dit M. Bouillard, à l'empereur Tien Long,
souverain lettré, artiste et très éclectique, qu'on doit l'introduction,
en Chine, d'une certaine quantité de dogmes de la religion hindoue et,
par suite, de monuments inspirés des traditions bouddhiques. Ce
souverain fit même venir à Pi Yunn Sseu des architectes et des artistes
de l'Inde pour exécuter cette partie de la construction, qui se trouve
enchâssée dans le temple chinois comme un diamant dans du jade.
Tien Long devrait être adopté comme patron par les calligraphes. Un
autographe de lui était--et est encore--considéré par les Chinois comme
un chef-d'oeuvre. Les temples les plus célèbres et les plus admirés sont
ceux auxquels, par faveur spéciale, il a fait don d'une page de son
écriture qui, soigneusement et fidèlement reproduite dans ses moindres
détails, a été gravée sur une stèle de marbre blanc, dressée à la place
d'honneur, sous un pavillon spécial. Les Chinois, grands admirateurs de
l'art graphique, prennent, dans tous les endroits où il s'en trouve, de
nombreux calques et empreintes de ces caractères impériaux. Toutefois,
leur respect de l'écriture ne va pas jusqu'à leur faire oublier celui de
la saleté, et presque toutes ces inscriptions demeurent badigeonnées du
noir de fumée qui a servi à les décalquer et qu'on ne se donne pas la
peine de laver une fois l'opération terminée.
Ces gens sont tout en contradictions.
La plupart des gardiens laissent froidement opérer sous leurs yeux les
profanations les plus honteuses. Du reste, ce ne sont pas précisément
des gardiens: ce sont des hommes quelconques, qui habitent là dedans,
tout simplement, on ne sait en vertu de quel droit; personne ne les
paie, ils ne dépendent de personne et vivent uniquement des pourboires
des visiteurs.
On pourrait leur confier la Joconde, si on la retrouve.
La partie artistique de notre excursion était agrémentée d'un service de
subsistances qui ne laissait rien à désirer et qui avait bien son
charme, croyez-moi. Les boys de M. Bouillard, sous la conduite du
cuisinier, étaient partis avant nous, emportant un matériel complet de
couchage, des ustensiles de cuisine, d'abondantes provisions de bouche,
la vaisselle et les valises.
A l'entrée du temple, un vieux bonze nous a accueillis aimablement. Les
boys avaient installé nos lits dans les diverses chambres de la pagode
et servi des rafraîchissements dans une des cours ombragées et fleuries,
près d'une source au réjouissant murmure, dans laquelle étaient
plongées, jusqu'au goulot, de nombreuses bouteilles aux formes variées.
Jusqu'au soir nous visitâmes la pagode dans tous ses détails, ne nous
lassant pas d'admirer et de nous émerveiller.
Après un succulent dîner et une agréable soirée de causerie, nous fûmes
nous coucher. Chacun de nos lits, qui avaient été dressés sur des
estrades, au fond des chambres entre deux brûle-parfums de bronze
entourés d'inscriptions, avait l'air d'attendre quelque bouddha souriant
et pansu, comme celui qui, bienveillant, au milieu des décombres, siège
à l'entrée du temple.
[Illustration: Les rizières de la banlieue de Pékin, vues de la Fontaine
de Jade.]
Au dehors, les clochettes pendues aux corniches retroussées se mirent à
linter discrètement dans la nuit au gré des bouffées de brise, et je
m'endormis du sommeil du juste.
Le lendemain, promenade au Parc de Chasse et visite des ruines d'une
lamaserie thibétaine, autre fantaisie de Tien Long. Il faudrait la plume
évocatrice de Loti pour vous dire le charme et la grandeur de ces lieux,
l'étrangeté des grands pins blancs aux troncs tourmentés, qu'on croirait
enduits d'une couche d'argent, et au feuillage en bronze patiné.
Il y a des arbres partout, dans ces temples; ils ont l'air de faire
partie de l'architecture. Les beaux artistes qui créèrent ces merveilles
ont certainement tenu compte de leur présence lorsqu'ils combinèrent
leurs plans, et ils ont bâti en les respectant et en les utilisant comme
accessoires décoratifs. Certains d'entre eux, plusieurs fois
centenaires, sont d'une forme et d'une couleur inimaginables.
En vérité, je vous le dis, la Chine est un admirable pays.
A la suite d'un déjeuner finement arrosé, nous fîmes nos adieux au bonze
qui était venu, sans façon, boire avec nous le petit verre de cognac de
l'amitié et fumer la cigarette de paix. Il va sans dire que le pourboire
traditionnel ne fut pas oublié. De nouveau, sur nos ânes ou nos chevaux,
nous suivîmes la route aux dalles disjointes et usées, nous éloignant à
regret de cette émouvante oeuvre d'art.
Sur le chemin du retour se trouve, près du Palais d'Été, une autre belle
chose--la Fontaine de Jade--qui mériterait toute une littérature. De là
on découvre l'immense Pékin dans toute sa plate étendue, avec, au
premier plan, en avant du Palais d'Été, une succession de rizières
inondées dont les digues forment comme un réseau de cloisonné.