JOSEPH DAUTREMER
_Consul de France_,
_Chargé de Cours à l'École des Langues Orientales_
LA GRANDE ARTÈRE
DE LA CHINE
LE YANGTSEU
LIBRAIRIE ORIENTALE & AMÉRICAINE
E. GUILMOTO, Éditeur
6, Rue de Mézières, PARIS
LA GRANDE ARTÈRE
DE LA CHINE
LE YANGTSEU
DU MÊME AUTEUR
L'Empire Japonais et sa vie économique. Un
volume in-8º broché, avec illustrations et carte hors texte. 6 fr.
[Illustration: Type de pont chinois.]
JOSEPH DAUTREMER
_Consul de France_,
_Chargé de Cours à l'École des Langues Orientales_.
LA GRANDE ARTÈRE
DE LA CHINE
LE YANGTSEU
LIBRAIRIE ORIENTALE & AMÉRICAINE
E. GUILMOTO, Éditeur
6, Rue de Mézières, PARIS
LA GRANDE ARTERE DE LA CHINE
LE YANGTSEU
CHAPITRE PREMIER
I. Le Yang-Tseu-Kiang et ses affluents.--II. La navigation sur le
Yang-Tseu.--III. Essai de navigation à vapeur sur le haut-fleuve.--IV.
Les rives du fleuve et leur aspect; dangers de la navigation sur le
haut-fleuve.--V. Climat.--VI. Les provinces arrosées par le Yang-Tseu
et leurs productions.--VII. Origine des Chinois.--VIII. Caractère du
Chinois.
I.--Le Yang-Tseu-Kiang, dit aussi Ta-Kiang[1] ou grand fleuve, et plus
généralement connu des riverains sous le nom de Kiang, «le fleuve», le
fleuve par excellence, prend sa source dans les montagnes du Thibet, et
se jette à la mer non loin du grand centre commercial de Changhai. Il
coule de l'ouest à l'est et, soit par lui-même, soit par ses affluents,
arrose les provinces du Yunnan, du Sseu-Tchuen, du Kouei-Tcheou, du
Houpe, du Hounan, du Kiang-Si, du Ngan-Hoei, et du Kiang-Sou. _Il
parcourt donc la Chine dans toute sa largeur, de l'occident à l'orient,
et il a une longueur totale d'environ 4.845 kilomètres._
[Note 1: Dans cet ouvrage, j'ai transcrit les noms chinois suivant
l'orthographe française, par la raison bien simple qu'il n'existe pas,
comme pour le japonais, de méthode internationale adoptée par tous les
sinologues des divers pays et servant à transcrire les sons chinois.
Cependant, pour les noms des ports ouverts, j'ai eu soin, à côté de
l'orthographe française, de mettre entre parenthèses l'orthographe
anglaise; car c'est sous cette dernière forme que les ports ouverts de
la Chine sont connus des étrangers. La langue anglaise est le véhicule
nécessaire, indispensable, des affaires en Extrême-Orient, et les
maisons de commerce, à quelque nationalité qu'elles appartiennent,
traitent leurs opérations en anglais. C'est un fait dont il faut tenir
compte dans nos relations avec la Chine, et nos négociants doivent se
persuader que sans l'anglais ils ne pourront rien entreprendre dans les
ports de l'Empire chinois.]
Sur la rive droite, dans la province du Yunnan, la première qu'il
traverse, il n'a pas d'affluents bien considérables, mais seulement
de petits torrents peu longs et peu larges qui viennent des hautes
montagnes mêler leurs eaux aux siennes.
Dans le Kouei-Tcheou, prend naissance la rivière Wou qui s'unit au
Yangtseu à quelque distance de Tchong-King, dans la province du
Sseu-Tchuen; un autre affluent, plus petit, le Li-Tchuen, se jette dans
le fleuve un peu en aval du précédent.
Dans la province du Hounan, la rivière Yuan constitue un affluent
indirect du grand fleuve en ce sens qu'elle tombe dans le lac
Tong-Ting, lequel communique avec le Yangtseu au port de Yao-Tcheou;
il en est de même de la rivière Siang, un peu à l'est de la dernière,
et qui se dirige aussi vers le lac Tong-Ting après avoir arrosé la
capitale de la province Tchang-Cha-Fou. Enfin, le dernier affluent
considérable est le Kan-Kiang qui traverse la province du Kiang-Si et
se jette dans le lac Poyang, lequel communique avec le Yangtseu au
petit port de Hankeou.
Les affluents de la rive gauche sont plus importants. Nous avons
d'abord le Yalong, descendu lui aussi des montagnes du Thibet et
qui rejoint le Yangtseu à la limite des provinces du Yunnan et du
Sseu-Tchuen; la rivière Min, qui arrose la ville de Kia-Ting et se
mêle au fleuve à Sou-Tcheou; le Kia-Ting, qui a son embouchure à
Tchong-King; la Han, qui prend sa source dans les montagnes du Chen-Si,
sur les confins du Sseu-Tchuen, et vient se jeter dans le fleuve entre
Hankeou et Hanyang. Cette rivière est l'une des plus importantes du
bassin du Yangtseu; les grosses barques peuvent la remonter depuis
Hankeou jusqu'à Siang-Yang-Fou, au nord de la province du Houpe, et le
trafic y est considérable.
Depuis Hankeou jusqu'à Tchen-Kiang, premier port ouvert à l'embouchure
du fleuve, il n'existe pas d'affluents valant la peine d'être cités.
II.--Le Yang-Tseu-Kiang est navigable jusqu'à la ville de Tchong-King,
c'est-à-dire sur une longueur de 1.500 kilomètres environ. Dans cette
partie de l'immense empire chinois, le Yangtseu est non seulement
la principale, mais encore la seule voie de communication entre les
régions de l'ouest et la côte; en effet, comme il n'existe pas de
routes, tout transport se fait par eau, soit par le Yangtseu, soit
par ses affluents et les canaux ou arroyos creusés pour les faire
communiquer entre eux.
Depuis Changhai jusqu'à Hankeou et Itchang les bateaux à vapeur peuvent
remonter le fleuve: grands ferry-boats du type américain jusqu'à
Hankeou, et ferry-boats plus petits, à cause de la moindre profondeur
des eaux, jusqu'à Itchang.
De nombreux bateaux à vapeur sillonnent le fleuve; ils s'arrêtent à
tous les ports ouverts et ils y embarquent ou débarquent voyageurs et
marchandises. Ils appartiennent à plusieurs compagnies, dont trois sont
les plus anciennes:
Jardine, Metheson and Cº, propriétaire de trois vapeurs;
Butterfield and Swire, avec également trois vapeurs;
China Merchant Steam Ship Cº, compagnie chinoise fondée par
Li-Hong-Tchang, avec aussi trois vapeurs.
A ces compagnies qui effectuaient un service régulier de passagers
venaient s'ajouter deux autres compagnies; elles ne faisaient que le
service des marchandises et ne s'arrêtaient pas à quai dans les ports
intermédiaires entre Changhai et Hankeou.
Tels étaient les services de transport entre Changhai et Hankeou
jusqu'en 1898; depuis, la concurrence s'est établie, les Japonais,
les Allemands, et même les Français ont installé des compagnies de
navigation sur le Yangtseu; les Japonais d'abord, avec quatre bateaux,
les Allemands avec trois, et enfin les Français avec deux.
La navigation sur le Yangtseu est relativement facile dans toute la
partie basse du fleuve, c'est-à-dire de Changhai à Hankeou. A part
quelques mauvais passages, connus d'ailleurs et balisés, rien n'est
plus facile que ce voyage, à tel point que les bateaux marchent même
la nuit. Il arrive bien parfois, aux basses eaux, c'est-à-dire en
hiver, qu'un banc de sable se déplace et arrête un bateau; j'ai même
vu cinq bateaux arrêtés à la suite les uns des autres sur un banc de
sable assez mauvais, juste avant d'arriver à Hankeou, mais c'est là une
surprise assez rare, et la chose, en elle-même, n'offre d'ailleurs
aucun danger.
Ce qui est plus pénible, c'est la navigation entre Hankeou et Itchang.
Ici, en effet, le petit vapeur, si minime qu'il soit, ne peut
s'aventurer sans un éclaireur, une petite chaloupe dépêchée en avant
pour sonder les passages connus, et constater s'ils n'ont pas changé
par suite du déplacement des sables. On va donc très lentement, même
si on a la chance de ne pas s'échouer; quant à moi, je me suis trouvé
trois jours dans cette situation, le navire complètement à sec, dans
l'attente du flot favorable qui devait chasser le sable. C'est fort
désagréable. Mais il faut se résigner; il n'est pas possible de rendre
le fleuve régulier par suite de la mobilité des sables qui forment la
base de son lit.
Le fleuve est, heureusement, très amplement aménagé de phares, de
bouées et de balises. Ces différentes lumières des bouées et balises
sont connues des navigateurs du fleuve sous des noms anglais; car tous
les pilotes du Yangtseu sont anglais, ou chinois sachant l'anglais, et
d'ailleurs les cartes sont également toutes en anglais.
Changhai compte quatorze feux, quatre bateaux-feux, trente-six bouées
et vingt-neuf balises; Tchen-Kiang: onze feux, cinq bateaux-feux, deux
bouées, deux balises; Kieou-Kiang: quinze feux, dix bateaux-feux, trois
balises; Hankeou: dix-sept feux, neuf bateaux-feux, huit balises;
Yo-Tcheou: trois feux, dix-neuf bouées, trois balises; Tchang-Cha:
quatre feux, quatre balises; Itchang: deux bouées, quatre balises.
Tous les feux sont soit fixes, soit à éclat, soit tournants; les bouées
et balises peintes soit en rouge, soit en blanc ou noir; placés à tous
les endroits dangereux du fleuve depuis Changhai jusqu'aux premières
gorges en amont d'Itchang, ils rendent la navigation aussi sûre que
possible, et jamais on n'entend parler d'accident, si ce n'est aux
hautes eaux quelquefois, lorsqu'un bateau, poussé par le courant, va
s'ensabler dans une rizière, chose rare d'ailleurs, et peu dangereuse.
Depuis Itchang jusqu'à Tchong-King, la navigation devient purement
chinoise; et bien que les deux villes ne soient pas éloignées l'une de
l'autre de plus de 800 kilomètres, il faut compter un minimum de quatre
semaines pour faire le trajet; les rapides parfois terribles des gorges
du Haut-Yangtseu rendent la marche des jonques pénible et dangereuse,
et les flots jaunes du fleuve recèlent des trésors coulés depuis des
milliers d'années avec les jonques qui les portaient. Si on pouvait
aller au fond du fleuve dans ces endroits si redoutés des mariniers
chinois, nul doute qu'on n'en retirât des sommes considérables en
lingots d'argent.
III.--Les Européens ont voulu essayer de remonter le fleuve à la vapeur
depuis Itchang jusqu'à Tchong-King; le premier essai[2] a été tenté
par la canonnière à fond plat «Woodcock» de la marine britannique, au
mois d'avril 1899; elle est arrivée à Tchong-King, mais assez abîmée;
en septembre 1901, les Français ont fait un essai à leur tour, et ils
ont dû y laisser leur petit bateau qui ne pouvait plus redescendre.
Les Allemands ont tenté aussi, un peu plus tard, d'y faire remonter un
navire de commerce; mais ce dernier fut mis en pièces sur les rochers.
On en est donc resté aux jonques chinoises, très confortablement
aménagées d'ailleurs, et pour le loyer desquelles on paye de 140 à 150
taels, soit environ 450 frs[3].
[Note 2: Une tentative avait été faite avant celle-ci par M.
Little, résident anglais de Tchong-King, au printemps de 1898, avec un
petit vapeur, le _Leechuen_; mais vu le peu de force de sa machine, il
avait été obligé de recourir au track à la cordelle.]
[Note 3: Le Père Chevalier, le savant jésuite qui dirige avec le
Père Froc l'observatoire de Zika-Wei, près de Changhai, a fait, en
1897-98 le voyage du Haut-Yangtseu, de Itchang-Fou à Ping-Chan-Hien, et
a décrit et illustré merveilleusement le cours du fleuve dans la région
supérieure. Son récit est complété par des observations astronomiques
d'une grande valeur, des relevés de sondages dans les différentes
parties du fleuve; un atlas fort complet forme le complément de
l'ouvrage.--_Le Haut-Yangtseu, de Itchang-Fou à Ping-Chan-Hien en
1897-98_, par le R. P. CHEVALIER, S.J. Changhai, 1899. (Paris, chez E.
Guilmoto.)]
IV.--L'aspect du fleuve et de ses rives, dans toute sa longueur jusqu'à
Itchang, est prodigieusement monotone: vastes plaines herbeuses variant
avec les champs de riz, s'étendant à perte de vue; eaux jaunâtres
l'hiver et tournant au rouge l'été, lorsque le fleuve charrie la terre
enlevée, dans ses crues, aux montagnes du Thibet, telle est à peu près
partout la seule vue sur laquelle puissent s'arrêter les regards.
Par delà les plaines, des rangées de montagnes dénudées, roussâtres,
apparaissent de temps en temps; pas un arbre, pas un buisson. A
l'approche du lac Poyang seulement, on découvre, dans le lointain, par
delà la petite ville de Kieou-Kiang, quelques collines boisées formant
la chaîne du Lou-Chan et où l'on distingue plus de brousse que de
hautes futaies. Les Chinois, imprévoyants, ont tout coupé, et la terre
inculte des montagnes est entraînée de plus en plus par les pluies dans
le grand fleuve, qui charrie ces masses pour les accumuler en une barre
de sable et de boue à son embouchure.
Aussi l'aspect du fleuve est-il triste, et la navigation est d'une
monotonie désespérante pour le voyageur entre Changhai et Hankeou.
Rien ne vient distraire la vue si ce n'est l'arrêt aux différents ports
intermédiaires, et de temps en temps un camp chinois ou une batterie
installée, on ne sait trop pourquoi, sur quelque point plus élevé de
la rive. Avant d'arriver au lac Poyang, une île, le Petit Orphelin, en
chinois Siao-Kou-Chou, attire les regards; elle est originale, en pain
de sucre, couverte de monastères bouddhiques tout blanchis à la chaux;
et elle est la seule distraction de ce voyage.
Malgré toute la bonne volonté dont le voyageur pourrait être doué,
malgré un entraînement naturel vers l'enthousiasme, il ne saurait être
saisi par la platitude accablante de la vaste plaine et de la non moins
vaste étendue d'eau qui s'étend de Changhai à Itchang. Il chercherait
en vain, dans le parcours pourtant si long du Bas-Yangtseu, quelque
coin où reposer ses yeux et son cerveau fatigués de ce calme, de cette
uniformité.
Il n'en est pas de même, toutefois, à Itchang. Ici, l'aspect du fleuve
et de ses rives change brusquement. Dès que l'on quitte Itchang, on
pénètre dans les gorges du Yangtseu, où l'eau, tantôt resserrée entre
des falaises à pic, semble un lac d'un calme absolu, tantôt encaissée
entre d'énormes bancs de roches, se précipite furieuse, avec un bruit
de tempête, et forme des rapides. Il y en a ainsi plus d'une centaine
depuis Itchang jusqu'à Tchong-King, et le passage d'un de ces rapides
est toujours émouvant, quelquefois dangereux comme, par exemple, celui
du Sin-Tan, bien connu des navigateurs du haut-fleuve. Malgré l'adresse
des bateliers chinois et leur endurance, il peut arriver que la corde
casse ou que tout autre accident se présente et fasse aller la jonque
à la dérive et la brise sur les rochers. Heureusement ces incidents
ne sont pas très fréquents, encore qu'il s'en produise pourtant tous
les ans; en revanche, la nature offre ici à l'œil du voyageur une
diversité de vues qui font oublier la longueur et la difficulté du
voyage. Défilés entre des montagnes élevées et nues, sans un arbre,
sans une touffe d'herbe; gorges sombres, creusées et recélant quelque
temple rouge ou quelque statue énorme; vallées délicieuses où poussent
l'orange et le pamplemousse, et où de jolies cascades d'eau fraîche,
ombragées de bambous et de saules, invitent à s'arrêter. Tantôt
l'aspect des lieux est sauvage et semble peu hospitalier; tantôt, au
contraire, dans une vallée bien protégée par la montagne et où le
soleil pénètre par en haut, on éprouve une douce sensation de bien-être
devant la nature gracieuse et verdoyante.
V.--Située entre le 26° et le 33° de latitude septentrionale, la
vallée du Yangtseu offre dans toute son étendue un climat presque
uniforme; les saisons sont à peu de chose près les mêmes que dans
l'Europe occidentale; toutefois, elles sont moins marquées, et l'été
est beaucoup plus chaud. Le printemps n'existe pour ainsi dire pas,
et, dès les premiers jours d'avril, il fait très chaud. Puis cela
va ainsi en augmentant jusqu'en août; il y a alors, tant à Changhai
qu'à Nanking, Hankeou, Itchang ou Tchong-King, entre 40° et 42°
centigrades à l'ombre. Les nuits ne sont guère moins chaudes, et
il est souvent impossible de fermer l'œil. Au mois de septembre,
quelquefois au 15 août, un orage éclate qui abaisse la température et
on peut espérer le début de l'automne. Au moment où la chaleur est
ainsi brusquement en baisse, il faut faire attention aux maladies
d'entrailles, particulièrement à la dysenterie. L'automne dans toute
la vallée du Yangtseu est délicieux. Un temps frais le matin, un ciel
bleu, sans nuages, un soleil radieux et pas trop chaud, telle est
la caractéristique de cette saison qui se prolonge depuis septembre
jusqu'à janvier. Vers les mois de novembre ou décembre, les nuits
deviennent plus fraîches, il gèle; le soleil perd de sa force, mais le
ciel reste toujours bleu. Quant à l'hiver, il dure à peu près trois
mois, janvier, février et mars, et il est parfois rigoureux; à Changhai
et à Hankeou, où les colonies européennes sont nombreuses, on patine et
on se livre à toute espèce de sports d'hiver. Cependant le fleuve n'est
jamais gelé et le thermomètre n'atteint pas les basses températures
remarquées fréquemment même en France.
En somme le climat de tout le bassin du Yangtseu est assez sain: il est
évidemment quelquefois pénible l'été, pendant les mois de juin, juillet
et août, mais le blanc peut y vivre et bien y vivre; il y est sujet
aux mêmes maladies qu'en Europe, fièvre typhoïde, variole, maladies
des bronches, et de plus il est atteint fréquemment de diarrhée et
de dysenterie. Il est vrai que ces deux dernières maladies ne sont
pas très redoutables, car le malade peut en trois jours être évacué
à Changhai et prendre là la mer qui le remet de suite; à condition
toutefois qu'on n'y ait pas recours trop tard.
La peste n'avait pas fait de trop gros ravages jusqu'à présent dans
cette partie de la Chine, mais le choléra y est endémique et fait des
victimes tous les ans parmi les indigènes; assez rarement il devient
épidémique.
Les maxima peuvent aller jusqu'à + 45° l'été et les minima - 15°
l'hiver; mais ce cas est rare: + 40° et - 7° sont plus près de la
moyenne.
Les pluies ne sont pas particulièrement abondantes et donnent une
moyenne raisonnable; elles tombent le plus généralement au printemps
(février-mars) et un peu aussi l'été (juin-juillet). Parfois cependant,
elles sont assez persistantes au printemps, et souvent février et mars
sont très humides; il n'y a alors pour ainsi dire pas d'hiver, mais une
saison désagréable, toute d'humidité froide.
VI.--Les différentes provinces qui sont arrosées par le Yangtseu et ses
affluents ont à peu près les mêmes productions; la population y est en
majeure partie agricole et cultive surtout le riz. Les terres y sont
très fertiles et bien arrosées, et la récolte y est rarement mauvaise.
Les immenses plaines du Bas-Yangtseu se prêtent merveilleusement à
cette culture; quant aux provinces du Haut-Yangtseu, où les montagnes
se dressent, quelquefois très élevées, elles sont aménagées pour la
culture du riz avec un art infini: les Chinois détachent les pierres et
en font de petites murailles pour soutenir les terrasses qu'ils élèvent
sur le flanc des montagnes; ils aplanissent ensuite les terrains et y
sèment le grain; l'entreprise est pénible, et montre qu'en Chine on ne
perd pas un pouce de terrain, là où le riz peut pousser. Pour irriguer
ces rizières élevées, les Chinois détournent l'eau des sources et des
cascades, créent des réservoirs où ils reçoivent les eaux de pluie et
font ainsi couler l'eau en descendant de rizière en rizière jusque dans
la vallée.
En dehors du riz, on aperçoit dans les campagnes le maïs, la patate
douce, l'arachide, diverses espèces de haricots, le melon, la pastèque,
le topinambour, la châtaigne d'eau, le chou, le navet, la carotte et
en général tous nos légumes.
La vallée du Yangtseu possède le buffle qui ne sert qu'au travail des
champs, le bœuf à bosse, le mouton, le petit poney dur et résistant,
mais capricieux et souvent méchant et irascible. La volaille y vit et
y prospère admirablement; il y a quelques années on payait encore à
Hankeou un poulet huit cents, soit 0,20 centimes, et un canard cinq
cents, soit 0,10 centimes 5; depuis la pénétration de la civilisation
européenne avec le chemin de fer, ces prix se sont modifiés. Quant au
porc, comme partout en Chine, il court les rues.
Le gibier abonde: lièvres, faisans, chevreuils se trouvent en grande
quantité; mais les environs de Changhai en sont, à vrai dire, un peu
dépourvus depuis que l'augmentation de la colonie européenne de la
ville a renforcé les compagnies de chasseurs; il a même fallu que les
municipalités, d'accord avec les consuls, prissent des mesures de
défense contre la disparition totale du gibier. Quoi qu'il en soit, si
on remonte vers Kieou-Kiang et Hankeou et au delà, on trouve encore des
chasses productives. Le mont Louchan à Kieou-Kiang donne asile à des
troupes de sangliers de petite espèce qu'on s'amuse à chasser et qui
fournissent un aliment fort agréable; les Chinois, bien entendu, n'en
mangent pas, ils ne touchent à aucun gibier. Le porc fait la base de
leur alimentation.
Le Yangtseu et ses affluents, ainsi que les lacs traversés par ces
affluents, regorgent littéralement de poissons; on en trouve partout,
jusque dans les fossés des rizières. Il est vrai de dire que le Chinois
repeuple ses cours d'eau. Des bateaux, qui font le commerce du frai,
parcourent le pays; j'ai assisté sur les bords du Yangtseu à cette
pisciculture. On élève les petits poissons dans des trous ou fossés, en
les nourrissant de lentilles de marais ou de jaunes d'œufs, et quand
ils sont assez grands on les jette dans le fleuve. Aussi, jamais le
poisson ne manque en Chine, et le Yangtseu, en particulier, est un
réservoir inépuisable. Les Européens qui habitent les ports ouverts
préfèrent le poisson nommé Kouan-yu, ou mandarin, sans arête et d'un
goût très fin. Mais le fleuve en renferme de toutes sortes d'espèces
connues et inconnues à l'Europe. Au printemps, l'esturgeon remonte le
Yangtseu, et l'on en pêche, même à Hankeou et à Kieoukiang, qui sont à
peu près gros comme des veaux.
L'alose (Sam lai) remonte également au printemps, mais ne va guère
plus loin que Changhai, d'où on la transporte sur tous les points du
Yangtseu où habitent les Européens.
La carpe est un des poissons les plus communs de la Chine, avec
l'anguille, et les marchés des villes en sont toujours abondamment
pourvus.
Les provinces les plus riches de cette partie de la Chine sont sans
conteste le Kiang-Nan, c'est-à-dire les trois provinces du Kiang-Sou,
Kiang-Si, Ngan-Hoei, et la magnifique province du Sseu-Tchuen,
considérée comme la meilleure de toute la Chine au point de vue de la
production et de la richesse. Quelques-unes des provinces arrosées par
le Yangtseu sont assez pauvres: tels sont le Houpe et le Hounan, le
Kouei-Tcheou et le Yunnan. Cette deuxième province est particulièrement
déshéritée.
VII.--Il est généralement admis que les Chinois sont venus des environs
du Tarim, et du plateau central de l'Asie; ils se sont répandus dans
le bassin du Fleuve Jaune, qui forme, depuis la province du Chen-Si
jusqu'à celle du Chan-Toung, le premier habitat chinois. La vallée
du Yangtseu, qui nous occupe plus spécialement, n'a été peuplée
par les Chinois qu'au début de notre ère, lorsque la population
chinoise, augmentant sans cesse, n'a plus trouvé de place suffisante
pour vivre dans les régions où elle s'était d'abord installée. Elle
a donc dû conquérir le pays sur les aborigènes qui, sous le nom
de Miao-Tseu, occupèrent les contrées qui forment aujourd'hui les
provinces du Sseu-Tchuen, du Houpe, du Hounan, du Kouei-Tcheou, du
Kiang-Si. Puissamment organisés, les Chinois n'eurent pas de peine
à triompher de tribus barbares éparses, sans cohésion, et, dès le
commencement de l'ère chrétienne, toutes ces tribus avaient disparu,
fondues dans l'élément conquérant et civilisées et assimilées par lui.
Aujourd'hui il existe encore dans le Hounan, le Kouei-Tcheou et le
Sseu-Tchuen quelques petites tribus indépendantes, toutes réfugiées
sur les montagnes et qui, d'ailleurs, ne donnent plus aucun souci à
l'administration impériale. Dans d'autres provinces, notamment au
Yunnan, les aborigènes sont tellement assimilés qu'on ne les distingue
plus des Chinois. Cependant ils conservent encore quelques usages
propres et parlent une langue distincte, bien que tous aient la
connaissance du chinois.
VIII.--La vallée du Yangtseu, d'une extrémité à l'autre, n'est
donc chinoise que depuis un temps relativement récent, par rapport
à l'histoire de la Chine qui remonterait à 2.500 ans avant notre
ère. Aujourd'hui, toutefois, elle est le grand centre; elle est la
Chine commerciale et industrielle, la partie la plus prospère et la
plus active de l'Empire du Milieu: c'est donc là qu'il est le plus
intéressant d'étudier le caractère du Chinois et la vie chinoise.
En général les Chinois sont d'un caractère doux, calme et peu
démonstratif; dans leurs manières il règne beaucoup d'affabilité et
ils ne sont ni violents ni emportés. La modération de leurs allures se
remarque même dans le peuple. Aussi lorsqu'un Européen a à traiter avec
des Chinois, il doit bien se garder de se laisser aller à la fougue de
son tempérament; il lui faut être de grand sang-froid et maître de lui
sous peine de passer pour un homme qui n'a pas d'éducation. Toutefois,
si, dans le commerce ordinaire de la vie, le Chinois est doux et
paisible, lorsqu'on l'a offensé il devient violent et vindicatif à
l'excès, et il ne se venge jamais qu'avec méthode; il dissimulera son
mécontentement; il gardera vis-à-vis de son ennemi tous les dehors de
la bienséance et de la mansuétude; mais que se présente l'occasion de
se venger, il la saisira sur-le-champ, après avoir attendu souvent des
années pour exercer sa vengeance.
Il est aussi menteur, et la bonne foi, la franchise n'est pas sa vertu
favorite, surtout lorsqu'il doit traiter avec un Européen; cependant il
ne conviendrait pas d'être trop sévère avec lui sur ce chapitre; car il
pourrait peut-être nous retourner souvent à bon droit cette critique.
Ce que nous pouvons lui reprocher à plus juste titre, c'est d'être
sale; je sais bien qu'en Europe la propreté n'est pas toujours et
partout très en honneur; cependant je ne crois pas que nous poussions
la saleté au point où la pousse le Chinois. Chez nous, même le paysan,
qui ne prend jamais de bain, change au moins de linge une fois par
semaine, c'est une espèce de propreté. Le Chinois, lui, pendant la
saison froide, accumule vêtement sur vêtement au fur et à mesure
que la température baisse, et c'est à peine s'il se lave les mains
et le bout du nez tous les matins. Dès que la saison chaude se fait
sentir, il enlève ses fourrures également au fur et à mesure; aussi
une famille chinoise sent-elle horriblement mauvais. Je crois que les
seuls habitants un peu propres du Céleste Empire sont les coolies qui,
pour leurs efforts musculaires, étant vêtus légèrement, sont obligés
de laver la sueur qui les couvre après leur travail; mais on peut dire
qu'en principe, le Chinois a peur de l'eau, surtout pour ses cheveux;
un pauvre diable même, n'ayant pas de parapluie, mettra sa veste autour
de sa tête pour abriter ses cheveux et se laissera stoïquement mouiller
le corps.
Quoique en général doux et poli, quand il a ses motifs de se mettre
en colère, le Chinois devient violent et se livre à des outrances de
langage qu'on ne pourrait pas rapporter même en latin. Le fond de sa
nature est plutôt cruel, quoique caché sous des dehors aimables; il
est sans pitié pour le pauvre et le malade, il passera à côté d'eux
sans s'arrêter ni se détourner. Que de fois dans mes voyages ai-je
rencontré, dans les rues d'une ville, ou à la campagne sur les routes,
des cadavres de gens morts sans que personne prenne garde à eux! même
des squelettes laissés sans sépulture! Il va de soi que cette absence
de pitié s'étend aux animaux.
[Illustration: _Monument élevé à la mémoire d'une veuve fidèle._]
Plus dépravé que le Japonais, le Chinois, à première vue, paraît
cependant avoir une conduite meilleure; ce n'est là qu'une apparence;
il est essentiellement licencieux mais toujours avec dissimulation.
Quoique vicieux, il admire la vertu et la chasteté; lorsque des veuves,
par exemple, ont vécu seules, pleurant leur mari défunt, il les
honore après leur mort par des arcs de triomphe rappelant le dignité
de leur vie. En fait de nourriture, à part les banquets de noces et de
funérailles où il mange et boit à l'excès, il est généralement sobre et
ne fait usage que du thé ou de l'eau.
Au point de vue commercial, sauf de très rares exceptions, il est admis
par tous les Européens qui ont eu affaire à lui, que le Chinois est
essentiellement honnête et qu'on peut compter sur sa parole, quoique
l'argent ait sur lui un pouvoir d'attraction énorme. L'intérêt est le
grand faible de la nation tout entière; il est le mobile de toutes les
actions; dès qu'il se présente le moindre profit, rien ne coûte au
Chinois, et il entreprendra les choses les plus pénibles; l'intérêt,
c'est là ce qui met la Chine dans un mouvement perpétuel, ce qui
remplit les rues, les rivières, les grands chemins. Pour l'intérêt le
Chinois fera tout. Entendez deux mandarins, deux commerçants, deux
coolies causer dans la rue; le mot _tsien_, argent, reviendra toujours
dans la conversation.
CHAPITRE II
I. Type et nature du Chinois.--II. Les maisons et leur mobilier.--III.
La nourriture chinoise.--IV. La famille chinoise, le mari et la femme,
les enfants.--V. Religion et superstition, le feung chouei.--VI. Les
jeux et divertissements.--VII. Les classes de la société.
I.--Le Chinois est, en général, de bonne taille; la teinte de sa peau,
que nous qualifions de jaune, n'est pas précisément de cette couleur;
sur les côtes des provinces méridionales, à la vérité, les grandes
chaleurs donnent aux artisans, bateliers et gens de la campagne, un
teint basané et olivâtre; mais dans les provinces du nord, ils sont à
peu près aussi blancs que les Européens et, sauf leurs yeux bridés,
leur physionomie n'a rien de rebutant; ils sont, en tout état de cause,
bien mieux que les Japonais.
Chez eux la maigreur est signe de laideur; un beau Chinois doit
être gros et dodu, bien rasé et avoir les joues bien pleines; la
queue tressée qu'ils portent en guise de coiffure leur a été imposée
par les conquérants mandchoux; car autrefois, sous les anciennes
dynasties, ils portaient leurs cheveux longs, relevés en chignon sur
la tête. Leurs vêtements sont de cotonnade pour les travailleurs,
de soie pour les gens de la bourgeoisie. Des pantalons attachés
aux chevilles et une ample robe de fourrure en hiver forment leur
costume habituel. Les femmes sont plus petites que les hommes; elles
portent une ample houppelande de cotonnade ou de soie suivant leurs
moyens; leur chevelure est huilée et abondamment ornée d'épingles et
de fleurs. Autrefois on leur serrait les pieds dès la naissance dans
des bandelettes, afin de les empêcher de grandir; mais cette coutume
est aujourd'hui officiellement abolie par décret impérial. La queue
elle-même commence à tomber en désuétude, et les Chinois qui vivent
en Europe l'ont tous coupée. Les soldats de la nouvelle armée l'ont
également supprimée. Ce qui relève beaucoup la grâce naturelle des
dames chinoises, c'est une extrême modestie dans leur regard, leur
attitude et leurs vêtements. Leurs robes sont fort longues, leurs
mains sont toujours cachées sous des manches très larges et si longues
qu'elles traîneraient presque jusqu'à terre si elles ne prenaient pas
soin de les relever. La couleur de leurs vêtements est rouge, bleue ou
verte, selon leur goût; les dames avancées en âge s'habillent de noir
ou de violet. Les vêtements d'apparat sont magnifiquement brodés de
fils d'or représentant des dragons, des oiseaux et des fleurs.
Jamais les hommes n'ont la tête découverte ni la queue enroulée autour
de la tête quand ils parlent à quelqu'un: ce serait une impolitesse.
II.--Les Chinois aiment la propreté dans leurs maisons; mais il ne
faut pas s'attendre à y trouver quoi que ce soit de bien luxueux; leur
architecture n'est pas fort élégante et ils n'ont guère, en fait de
beaux bâtiments, que les palais, les édifices publics, les arcs de
triomphe et les temples. Les maisons des particuliers sont très simples
et l'on n'y cherche que la commodité. Seuls, les riches y ajoutent
quelques ornements de sculpture sur bois et de dorure qui les rendent
plus riantes et plus agréables.
D'ordinaire, ils commencent par élever les colonnes et placer le toit;
ils ne creusent pas de fondations. Les murailles sont de briques
ou de terre battue; quelques-unes sont tout en bois et elles n'ont
pas d'étages autres qu'un grenier pour mettre les grains ou les
marchandises. La première pièce en entrant est le salon, où se trouvent
les tablettes des ancêtres, les fleurs et les brûle-parfums; puis,
derrière, une cour carrée autour de laquelle sont les différentes
chambres de l'habitation; les appartements des femmes se trouvent tout
au fond, dans l'endroit le plus retiré. Dans les maisons riches les
demeures sont disséminées au milieu de jardins très compliqués: fleurs,
arbres, rochers, petits lacs; sauf dans les pays du nord, la maison
chinoise n'est pas chauffée; dans le nord, chaque maison a un poêle en
briques dont le foyer est sous la maison; deux ouvertures extérieures
permettent d'allumer le feu et de laisser passer la fumée.
Le mobilier chinois se compose, à peu de chose près, comme celui des
maisons européennes, de lits, tables et chaises; un intérieur chinois
ressemble fort à un intérieur européen et la _vie matérielle en Chine
est pour un Européen bien plus confortable qu'au Japon_. Seulement la
propreté manque parfois, notamment dans les auberges de voyageurs. Une
auberge chinoise est quelque chose d'inénarrable comme saleté et il
faut avoir passé par là pour s'en rendre compte.
III.--La nourriture du Chinois comporte deux aliments principaux:
le riz et le porc; c'est là la base du repas. Cependant les Chinois
mangent aussi du poisson, de la volaille et des légumes. Quoique leurs
viandes et leurs poissons se servent coupés en morceaux et bouillis,
leurs cuisiniers ont l'art d'assaisonner les mets de telle sorte qu'ils
sont assez agréables au goût.
Pour faire leurs bouillons, ils emploient de la graisse de porc
(qui sert à tous les usages culinaires); pour apprêter les viandes,
ils les coupent en morceaux dans des vases de porcelaine, puis ils
achèvent de les cuire dans la graisse. En toute saison il croît une
quantité d'herbes et de légumes qu'on ne connaît point en Europe et
qu'on emploie aussi pour les sauces. Les cuisiniers de France seraient
surpris de voir que les Chinois ont porté l'invention en matière
d'assaisonnements encore plus loin qu'eux et à bien moins de frais.
Ainsi, avec de simples fèves qui croissent dans leur pays, et avec
la farine qu'ils tirent du riz ou du blé, ils préparent une infinité
de mets tous différents les uns des autres à la vue et au goût; ils
diversifient leurs ragoûts en y mêlant diverses épices et des herbes
fortes.
Leurs mets les plus délicieux et le plus souvent servis dans un repas
prié sont les ailerons de requin, les nids d'hirondelle et les nerfs
de cerf. Pour ces derniers, ils les exposent au soleil pendant l'été
et, pour les conserver, les enferment avec du poivre et de la cannelle;
quand ils veulent en régaler leurs amis, ils les amollissent en les
trempant dans l'eau de riz, et les ayant fait cuire dans du jus de
chevreau, ils les assaisonnent de plusieurs sortes d'épices.
Les nids d'hirondelles sont une espèce de colle de poisson dont
certains oiseaux bâtissent leurs nids sur les côtes d'Annam et surtout
de Java et de Bornéo; c'est bien cher, parce que c'est assez rare et
surtout difficile à se procurer. D'ailleurs ce mets n'a aucun goût et
c'est, comme dit le proverbe, la sauce qui fait passer le poisson.
Quant aux ailerons de requin, les voyageurs qui ont été en Chine se
rappellent en avoir vu en abondance dans toutes les villes, suspendus
aux plafonds des boutiques, chez les marchands de victuailles, en
compagnie de canards aplatis et fumés. On les mange en sauce dans la
graisse de bœuf; c'est très gluant et plutôt lourd à digérer.
Un des mets recherchés des Chinois est également l'œuf pourri,
c'est-à-dire cuit sous terre dans une couche de chaux, cela vous a
un fort goût d'acide qui rebute bien des Européens; j'avoue que,
personnellement, j'ai trouvé cela exquis.
La Chine du Nord et les pays montagneux du centre produisent du blé
et de l'orge, mais néanmoins c'est de riz que se nourrit le plus
généralement le Chinois. Le riz pousse d'ailleurs à une latitude assez
élevée et on peut dire que toute la Chine en fournit.
Comme boisson, le plus souvent, ils consomment du thé chaud; cependant
ils ne laissent pas de boire de l'alcool et la Chine en fournit en
abondance. Le plus commun est celui de riz fermenté qui se fabrique
et se boit dans tous les pays de civilisation chinoise, depuis le
Japon jusqu'au Siam; et le plus renommé en Chine est l'alcool de Chao
Ching. Vers le nord on en fait avec le Kao Léang ou sorgho; il est
excessivement fort et enivre rapidement.
Dans les montagnes du Yunnan, du côté de Li Kiang fou, on prépare
un alcool exquis avec du riz gluant; on dirait du Xérès et j'en ai
rapporté moi-même à dos de mulet depuis Tali fou jusqu'à Lao Kay; il se
conserve admirablement.
IV.--La famille chinoise est la base de la société; la tribu est la
cellule organique du vaste empire des Célestes, et le plus ancien dans
la tribu, l'aïeul ou le bisaïeul, le père, dans la famille, sont les
véritables gouvernants. Car ici, l'État, contrairement à ce qui se
passe dans beaucoup de pays qui se croient plus civilisés que la Chine,
se contente du minimum de contact avec l'individu. Il réclame l'impôt,
les honneurs dus à l'Empereur et le respect aux autorités; quant au
reste il n'en a cure. Les familles, guidées par leurs chefs naturels,
se conduisent comme elles veulent; le mandarin n'intervient pas, à
moins d'en être prié, dans les affaires des particuliers. La justice,
le châtiment le plus terrible, la mort, sont du ressort du père de
famille; il a les mêmes pouvoirs que le paterfamilias romain. En 1893
j'ai vu, au Kiang Si, un jeune homme de vingt ans condamné à mort par
le conseil de famille présidé par le père. Ce jeune homme était un
paresseux et un débauché; plusieurs fois on lui avait pardonné et on
avait essayé de le remettre dans le droit chemin; comme on n'y pouvait
réussir il fut jugé et condamné. Le malheureux n'eut aucune révolte,
d'ailleurs; il se soumit avec le flegme de tout Chinois devant la mort
et fut jeté dans le lac Poyang une pierre au cou. J'ajouterai, au
reste, que je crois ce fait assez rare, ou plutôt, s'il n'est pas rare,
il se passe avec moins d'apparat et déploiement de cérémonies.
La famille, base de la société, n'existe pas seulement dans le présent,
elle existe dans le passé et le culte des ancêtres est la forme sous
laquelle on honore les aïeux disparus. Toute famille chinoise est une
chaîne ininterrompue, de mâle en mâle; aussi le Chinois qui n'a pas
d'enfant mâle, adopte-t-il le fils d'un parent, d'un ami; au besoin,
il se rend en cachette à l'orphelinat des enfants trouvés où il en
choisit un qu'il fera passer pour son fils. Une famille sans postérité
masculine est une famille méprisée et malheureuse.
Le premier principe, la pierre fondamentale de leur état politique est
ce sentiment de piété filiale qu'ils gardent vivace jusqu'après la mort
de leurs pères à qui ils continuent de rendre les mêmes devoirs que
pendant leur vie; il faut y joindre l'autorité absolue que les pères
ont sur leurs enfants. De là vient qu'un père vit malheureux s'il ne
marie pas tous ses enfants; qu'un fils manque au premier devoir de
fils s'il ne laisse une paternité qui perpétue la famille; qu'un frère
aîné, n'eût-il rien hérité de son père, doit élever ses cadets et les
marier, parce que, si la famille venait à s'éteindre par leur faute,
les ancêtres seraient privés des honneurs et des devoirs que leurs
descendants doivent leur rendre; et parce qu'en l'absence du père, le
fils aîné sert de père à ses cadets.
Si le père, ou, à son défaut, le frère aîné joue le rôle important dans
la famille, il n'en est pas de même de la femme. La femme, en Chine
ne compte pas et la naissance d'une fille dans la famille est presque
considérée comme un malheur. Si on ne les supprime point toutes,
c'est qu'il en faut bien pour avoir des garçons. On peut dire, sans
exagération, que la condition de la femme en Chine est terrible. Quand
il s'agit de la marier, sa famille lui signifie simplement qu'elle
épousera le fils de telle autre famille (jusque-là c'est un peu la
coutume française). Mais quand elle est mariée, elle est la domestique,
l'humble servante de toute la famille de son mari. Aucune intimité,
aucune tendresse entre le mari et la femme. Le mari va à ses affaires
toute la journée et la femme reste à la maison sous l'autorité de sa
belle-mère qui lui rend la vie insupportable, surtout si elle n'a pas
bientôt un fils. Aussi n'est-il pas rare de voir de jeunes femmes se
suicider de désespoir peu de temps après leur mariage.
Si le Japon est le paradis des enfants[4], on ne peut en dire autant
de la Chine; aussi, dans ce dernier pays, les enfants craignent,
mais n'aiment pas leurs parents. Ceux-ci les élèvent en vue de la
continuité de la famille, non pour eux-mêmes et pour les rendre
heureux. La tendresse n'est pas le fort du Chinois. Au Japon on voit
les enfants gais, souriants, gentils, débrouillards déjà, courir les
rues et les parcs, les tout petits portés avec amour par la maman ou
la grande sœur; en Chine on voit d'affreux petits magots empaquetés
dans plusieurs couches de vêtements, avec des visages graves, presque
mélancoliques; ce n'est pas étonnant, personne ne leur sourit jamais.
[Note 4: Cf. _L'Empire japonais_, par J. DAUTREMER, ch. V, p. 68 et
suiv.]
V.--Le Chinois n'est pas religieux; l'ensemble de la nation prend pour
guide le code des livres sacrés, refondus par Confucius et commentés
par plusieurs philosophes. Aucun peuple, soit en Europe, soit en
Amérique, ancien ou d'âge relativement moderne, n'a possédé un plus
beau code de morale que les _King_ ou livres sacrés.
Aucune idée licencieuse, aucun sacrifice humain, aucune orgie; au
contraire, le respect des parents, l'humilité, l'amour du travail
et la justice: la morale chinoise est parfaitement belle, mais
malheureusement aujourd'hui elle n'est plus pratiquée. Le Bouddhisme,
qui a pénétré en Chine, y a encore de nombreux temples et de nombreux
fidèles, mais il a dégénéré en une religion de superstitions
extraordinaires, propagées, selon toute vraisemblance, par les
disciples de Lao-Tseu, philosophe qui vivait en 600 avant J.-C.; il a
précédé Confucius, qui cependant l'a connu. La superstition existe dans
tous les actes de la vie chinoise: elle fait partie de la nature même
du Chinois, mais si elle a saisi son âme à un tel point, cela vient
des Taoistes ou prêtres du Tao. Le Tao est la voie droite, le chemin à
suivre, expliqué par Lao-Tseu dans son livre le Tao-te-king ou livre
pour arriver à connaître la voie. D'un caractère philosophique et moral
fort élevé, ce livre n'a jamais été bien compris par ceux qui se sont
intitulés les disciples de Lao-Tseu; et aujourd'hui leurs successeurs
ou prêtres du Tao sont de vulgaires charlatans, qui remplissent la
profession de devins.
La superstition qui tient le plus au cœur des Chinois est le _feung
chouei_, littéralement le vent et l'eau; si l'on construit une maison,
il faut consulter le devin pour savoir si le vent et l'eau sont
favorables; si, par exemple, votre voisin bâtit une maison et qu'elle
ne soit pas tournée comme la vôtre, mais que l'angle qui fait la
couverture prenne la vôtre en flanc, c'en est assez pour croire que
tout est perdu; la seule précaution qui vous reste à prendre, c'est
de faire élever un dragon de terre cuite sur votre toit; le dragon
jette un regard terrible sur l'angle qui vous menace et ouvre une
large gueule pour engloutir le mauvais feung chouei; alors vous êtes
en sûreté; ou bien, devant la porte de votre maison, à deux ou trois
mètres de distance, vous faites construire un mur sur lequel un fin
lettré inscrira en énormes lettres le caractère _fou_ (bonheur). Vous
êtes sauvé.
On pourrait raconter beaucoup d'autres absurdités semblables sur ce qui
regarde la situation des maisons, l'endroit où il faut mettre la porte,
le jour et la manière dont on doit bâtir le fourneau ou faire cuire le
riz; mais où le feung chouei triomphe, c'est en ce qui concerne les
sépultures; il y a des charlatans qui font profession de connaître les
montagnes et les collines dont le séjour est favorable; ils prennent
leurs mesures, consultent les astres, exécutent une foule de simagrées
et se les font payer très cher; car lorsqu'ils ont déclaré tel endroit
propice, il n'est pas de somme que le Chinois ne sacrifie pour posséder
cet endroit.
Les Chinois regardent le feung chouei comme quelque chose de plus
précieux que la vie même, persuadés que le bonheur ou le malheur de la
vie dépend de lui uniquement. Si quelqu'un réussit dans ses affaires,
si un jeune homme passe brillamment ses examens, ce n'est ni son
esprit, ni son habileté, ni sa probité, ni son travail qui en est la
cause: c'est parce que la maison est heureusement située, c'est parce
que la sépulture de ses ancêtres est dans un admirable feung chouei.
D'autres superstitions sont d'un usage journalier; par exemple: une
jonque ne commencera pas un voyage sans faire partir des pétards et
brûler de l'encens; dans le Yunnan la mule qui précède la colonne porte
sur sa tête un petit drapeau rouge avec une invocation pour qu'il
n'arrive pas malheur en route à la caravane. Quand un Chinois meurt, il
faut désenchanter sa chambre, sans quoi elle deviendrait inhabitable
pour un autre. Les Chinois attribuent tous les effets les plus
communs à quelque mauvais génie, et ils tâchent de l'apaiser par des
cérémonies: tantôt ce sera quelque idole ou plutôt le démon qui habite
dans l'idole; tantôt ce sera une haute montagne, ou un gros arbre, ou
un dragon imaginaire qu'ils se figurent dans le ciel ou au fond de la
mer; ou bien, ce qui est encore plus extravagant, ce sera quelque bête
malfaisante qui prend la forme des hommes pour les tromper: un renard,
un singe, une tortue, une grenouille. Aussi, que d'encens et de pétards
faut-il brûler pour se rendre ces génies propices!
Ces superstitions, qui nous apparaissent naturelles dans l'Inde, par
exemple, avec bien d'autres encore, par suite de la nature tropicale,
féroce et écrasante, et du caractère exalté des habitants, nous
semblent assez bizarres, au contraire, en Chine où la nature est calme
et l'homme très froid.
VI.--Les divertissements du Chinois sont le théâtre et la musique;
divers jeux tels que le cerf-volant, les échecs, les cartes, les
dominos; mais il a parfaitement horreur des jeux violents tels que
nous les pratiquons en Europe. Le théâtre est ambulant, il n'existe
pas, comme en Europe et comme au Japon, de constructions spéciales
où se donnent les représentations. Les troupes parcourent le pays
et là où elles sont louées par un mandarin, par un négociant riche,
elles s'installent. Des bambous et des planches, et voilà le théâtre
construit. Les femmes ne jouent pas et leur rôle est rempli par de
jeunes garçons. La pièce dure généralement plusieurs jours, et les
représentations commencent le matin pour finir le soir. Les acteurs
sont revêtus de costumes bariolés et dorés; la musique qui les
accompagne est une cacophonie épouvantable à laquelle des oreilles
européennes ne peuvent résister.
Si les jeux de force et d'adresse sont peu prisés en Chine, par contre
le jeu de hasard y est universel. Dans toutes les maisons de mandarins
ou de bourgeois on joue; les dames au fond de leur appartement fermé
jouent; le coolie dans la rue joue. Des maisons de jeu sont ouvertes
à tout venant dans toutes les villes chinoises, et le passant peut
voir, au coin d'une rue, deux ou quatre ou six porteurs de chaises
attendant la pratique et jouant leur dernière sapèque. Ce goût du jeu a
amené des négociants chinois à spéculer et à se ruiner; ils rattrapent
d'ailleurs parfois leur fortune en quelques mois. Un des amusements
favoris des enfants comme des grandes personnes est le cerf-volant; ils
le font de papier et de soie, et ils imitent parfaitement les oiseaux,
les papillons, les lézards, les poissons, la figure humaine; le jour
principal dans l'année pour enlever les cerfs-volants est le neuvième
jour du neuvième mois.