I. Cacher ses desseins.

1 Marcus Porcius Caton, soupçonnant que les villes soumises par

lui en Espagne se révolteraient dans l'occasion, sur la confiance

qu'elles avaient en leurs murailles, leur prescrivit, à chacune en

particulier, de démolir leurs fortifications, les menaçant de la

guerre si elles n'obéissaient pas sur le champ; et il eut soin que

ses lettres leur fussent remises à toutes le même jour. Chacune

des villes crut que cet ordre n'était donné qu'à elle seule. Elles

auraient pu s'entendre et résister[15], si elles avaient su que

c'était une mesure générale.

2 Himilcon, chef d'une flotte carthaginoise, voulant aborder

inopinément en Sicile, ne fit point connaître le lieu de sa

destination; mais il remit à tous les pilotes des tablettes

cachetées[16] portant l'indication de la partie de l'île où il

voulait qu'on se rendît; et il leur défendit de les ouvrir, à

moins que la tempête ne les éloignât de la route du vaisseau

amiral.

3 Caïus Lélius, allant en ambassade près de Syphax[17], emmena avec

lui des centurions et des tribuns qui, sous l'habit d'esclaves et

de valets, lui servaient d'espions, entre autres L. Statorius, que

quelques-uns des ennemis semblaient reconnaître, parce qu'il était

venu souvent dans leur camp. Lélius, pour déguiser la condition de

cet officier, lui donna des coups de bâton comme à un esclave.

4 Tarquin le Superbe, jugeant qu'il fallait mettre à mort les

principaux citoyens de Gabies[18], et ne voulant confier ses ordres

à personne, ne fit aucune réponse au messager que son fils lui

avait envoyé à ce sujet; mais, comme il se promenait alors dans

son jardin, il abattit avec une baguette les têtes des pavots les

plus élevés. L'émissaire, congédié sans réponse, rendit compte au

jeune Tarquin de ce que son père avait fait en sa présence; et le

fils comprit qu'il devait immoler les premiers de la ville.

5 C. César, suspectant la fidélité des Égyptiens, visita avec une

feinte sécurité la ville d'Alexandrie et ses fortifications, se

livra en même temps à de voluptueux festins, et voulut paraître

épris des charmes de ces lieux, au point de s'abandonner aux

habitudes et au genre de vie des Alexandrins; et, tout en

dissimulant ainsi, il fit venir des renforts et s'assura de

l'Égypte.

6 Ventidius, dans la guerre contre les Parthes, qui avaient pour

chef Pacorus, n'ignorant pas qu'un certain Pharnée, de la ville de

Cyrrhus, et du nombre de ceux qui passaient pour alliés des

Romains, informait l'ennemi de tout ce qui se passait dans leur

camp, sut mettre à profit la perfidie de ce barbare. Il feignit de

craindre les événements qu'il désirait le plus, et de désirer ceux

qu'il redoutait. Ainsi, craignant que les Parthes ne franchissent

l'Euphrate avant qu'il eût reçu les légions qu'il avait en

Cappadoce, au delà du Taurus, il agit si habilement avec ce

traître, que celui-ci, avec sa perfidie accoutumée, alla

conseiller aux ennemis de faire passer leur armée par Zeugma,

comme par le chemin le plus court, et parce que l'Euphrate y

coulait paisiblement, n'étant plus encaissé dans ses rives.

Ventidius lui avait affirmé, disait-il, que si les Parthes se

dirigeaient de son côté, il gagnerait les hauteurs, pour éviter

leurs archers, tandis qu'il aurait tout à craindre s'ils se

jetaient dans le plat pays. Trompés par cette assurance, les

barbares descendent dans la plaine, et, par un long détour,

arrivent à Zeugma[19]. Là, les rives du fleuve étant plus écartées,

et rendant plus pénible la construction des ponts, ils perdent

plus de quarante jours à en établir, ou à mettre en oeuvre les

machines nécessaires à cette opération. Ventidius profita de ce

temps pour rassembler ses troupes, qui le rejoignirent trois jours

avant l'arrivée des Parthes, et, la bataille s'étant engagée,

Pacorus la perdit avec la vie.

7 Mithridate, cerné par Pompée, et se disposant à fuir le

lendemain, alla, pour cacher son projet, faire un fourrage au

loin, jusque dans les vallées voisines du camp des ennemis; et,

afin d'écarter tout soupçon, il fixa au jour suivant des

pourparlers avec plusieurs d'entre eux. Il fît encore allumer dans

tout son camp des feux plus nombreux qu'à l'ordinaire. Puis, dès

la seconde veille, passant sous les retranchements mêmes des

Romains, il s'échappa avec son armée.

8 L'empereur César Domitien Auguste Germanicus, voulant surprendre

les Germains, qui étaient en révolte, et n'ignorant pas que ces

peuples feraient de plus grands préparatifs de défense, s'ils se

doutaient de l'approche d'un si grand capitaine, partit sous le

prétexte de régler le cens dans les Gaules. Et bientôt, fondant à

l'improviste sur ces peuples farouches, il réprima leur insolence

et assura le repos des provinces.

9 Claudius Néron, désirant que l'armée d'Hasdrubal fût détruite

avant que celui-ci pût opérer sa jonction avec son frère Hannibal,

se hâta d'aller se réunir à son collègue Livius Salinator, qui

était opposé à Hasdrubal, et dans les forces duquel il n'avait pas

assez de confiance; mais, afin de cacher son départ à Hannibal,

qu'il avait lui-même en tête, il prit dix mille hommes d'élite, et

ordonna aux lieutenants qu'il laissait d'établir les mêmes postes

et les mêmes gardes, d'allumer autant de feux, et de donner au

camp la même physionomie que de coutume, de peur qu'Hannibal,

concevant des soupçons, ne fit quelque tentative contre le peu de

troupes qui restaient. Ensuite, étant arrivé par des chemins

détournés en Ombrie, près de son collègue, il défendit d'étendre

le camp, pour ne donner aucun indice de son arrivée au général

carthaginois, qui eût évité le combat, s'il se fût aperçu de la

réunion des consuls[20]. Ses forces ayant donc été doublées à

l'insu d'Hasdrubal, il attaqua celui-ci, le défit, et, plus prompt

qu'aucun courrier, revint en présence d'Hannibal. Ainsi, des deux

généraux les plus rusés de Carthage, le même stratagème trompa

l'un et anéantit l'autre.

10 Thémistocle avait exhorté ses concitoyens à reconstruire

promptement leurs murailles, que les Spartiates les avaient

obligés à démolir[21]. Ceux-ci ayant envoyé des députés pour

s'opposer à l'exécution d'un tel dessein, il leur répondit qu'il

irait lui-même à Sparte, pour détruire leurs soupçons, et il s'y

rendit. Là, il simula une maladie, dans le but de gagner un peu de

temps; et, lorsqu'il s'aperçut qu'on se défiait de ses lenteurs,

il soutint aux Spartiates qu'on leur avait apporté un faux bruit,

et les pria d'envoyer à Athènes quelques-uns de leurs principaux

citoyens, auxquels ils pussent s'en rapporter sur l'état des

fortifications. Puis il écrivit secrètement aux Athéniens de

retenir les envoyés de Sparte jusqu'à ce que, les travaux

terminés, il pût déclarer aux Lacédémoniens qu'Athènes était en

état de défense, et que leurs députés ne pourraient revenir

qu'autant qu'il serait lui-même rendu à sa patrie. Les Spartiates

acceptèrent facilement cette condition, pour ne pas payer par la

mort d'un grand nombre celle du seul Thémistocle.

11 L. Furius, s'étant engagé dans un lieu désavantageux, et

voulant cacher son inquiétude, pour ne point jeter l'alarme parmi

ses troupes, se détourna peu à peu en feignant de s'étendre pour

envelopper l'ennemi; puis, par un changement de front, il ramena

son armée intacte, sans qu'elle eût connu le danger qu'elle avait

couru.

12 Pendant que Metellus Pius était en Espagne, on lui demanda un

jour ce qu'il ferait le lendemain; il répondit: «Si ma tunique

pouvait le dire, je la brûlerais,»[22]

13 Quelqu'un priait M. Licinius Crassus de dire quand il lèverait

le camp: «Craignez-vous, répondit-il, de ne pas entendre la

trompette?»[23]

Les stratagèmes · 第 17 / 113 题