J’aurais pu arrêter ici ce volume et, à la place de ce Chapitre, faire
imprimer la Table des Matières, mais j’éprouve le besoin, en terminant
ces trop longues discussions, de préciser les enseignements qui doivent
s’en dégager.
Tout d’abord, ceux qui ont eu le courage de me suivre peuvent maintenant
comprendre et saisir les difficultés de juger une œuvre scientifique
quelle qu’elle soit. A chaque instant, le critique doit avoir recours à
des notions en apparence les plus disparates; c’est qu’en fait, nos
acquisitions ressemblent à une chaîne dont on ne saurait toucher l’un
des anneaux sans provoquer une perturbation générale.
Vouloir séparer la Science en compartiments distincts, en cloisons
étanches, constitue, à l’heure actuelle, une impossibilité de fait. Je
sais bien qu’on pourrait me citer des hommes de science que
n’embarrassaient point de tels scrupules, Maxwell ou lord Kelvin, par
exemple; mais il ne faut jamais oublier que l’ambition et le mode de
travail de chaque savant, diffèrent suivant sa tournure d’esprit, sa
philosophie et son idéal.
Sous le rapport de l’enchaînement, de la logique, de la clarté, les
Français sont certes beaucoup plus difficiles que les étrangers. Et
puis, il faudrait s’entendre sur ce que nous appelons _la Science_. Pour
certains, faire de la science, c’est à proprement parler recueillir des
faits à la façon de ces collectionneurs de timbres ou de papillons. Le
rangement par couleurs peut tenir lieu d’étiquettes; mais bientôt, cela
ne suffit plus; botanistes, entomologistes ou géologues en arrivent
forcément à opérer le classement par caractères, et de là naissent les
systèmes.
Le physicien n’opère pas d’autre façon; même pour réunir des faits, pour
observer des phénomènes, pour expérimenter, il faut regarder plus loin,
il faut ajouter l’idée directrice, toujours préconçue, et voir à quel
point cette idée cadre avec les faits nouveaux qu’on accumule: voilà
d’où naît l’hypothèse.
Savoir, dit-on souvent, c’est prévoir: oui, en un certain sens; mais la
prévision d’un même fait nous est souvent donnée par des hypothèses très
différentes. J’ai déjà parlé de la théorie de l’émission en Optique;
elle avait tout prévu, semblait-il, jusqu’au jour où il fallut en
imaginer une autre, celle des ondulations, pour expliquer un phénomène
nouveau. Et comme nos expériences ne sont jamais terminées, comme les
questions résolues soulèvent toujours un monde de problèmes, il paraît
bien imprudent d’affirmer l’exactitude des hypothèses, même les plus
assises en apparence.
De ce que la Relativité a prévu certains résultats, n’allons donc pas
conclure si tôt que c’est une merveille et qu’il la faut tenir pour
bonne! Prenons modèle sur les mathématiciens qui, dans certains
problèmes, aboutissent, faute de données suffisantes, à des
indéterminations. Or, dans presque tous les domaines de la science, nous
manquons de faits; ou ceux-ci sont inconnus, ou bien nous les avons mal
observés; et voilà pourquoi la plupart du temps, nous aboutissons à des
quantités de solutions parmi lesquelles il nous est impossible de faire
un choix; c’est ce qui arrive par exemple dans notre explication des
phénomènes au moyen des modèles mécaniques si chers aux Anglais.
Un savant ingénieux peut toujours réussir à trouver un système complexe
de poulies, d’engrenages, etc..., de nature à satisfaire notre petite
connaissance des faits; bâtir un modèle d’atome, d’électron, de
sous-électron; imaginer des grains d’énergie, des particules d’éther;
faire mouvoir tout cela comme un système stellaire et rendre compte de
quelques faits, puis remanier «sa mécanique» à mesure que la nécessité
l’y contraint; mais pendant qu’il se torture ainsi l’esprit, la science
avance et se rit de ses enfantines combinaisons; bientôt, le modèle s’en
va rejoindre dans les musées, les sphères armillaires construites par
les astronomes contemporains de Ptolémée.
Et les mathématiques penserez-vous, à quoi servent-elles donc?
Simplement à constater certains rapports, à les vérifier ensuite; mais
c’est une grave erreur, et cependant fort répandue, de croire qu’une
formule peut tenir lieu d’explication.
L’exemple le plus typique dans ce genre nous est donné par
l’Électricité: aucune partie de la Physique, peut-être, n’a été poussée
aussi loin; ici, nos formules ne laissent aucun point dans l’ombre; la
théorie électro-magnétique a même permis la découverte de phénomènes
nouveaux; et, cependant, qui donc oserait soutenir qu’un physicien
d’aujourd’hui a pénétré plus avant qu’Ampère dans la nature intime du
courant électrique? L’éther, autrefois, avec ses propriétés vagues et
souvent contradictoires, faisait tous les frais des explications; la
science actuelle l’a remplacé par l’électron cheminant à grande allure
dans nos câbles et nos fils métalliques; notre _modèle_ est changé...;
pour combien de temps? Des faits nouveaux, n’en doutons pas, exigeront
des remaniements essentiels et nos actuelles conceptions feront sourire
nos successeurs, comme nous-mêmes trouvons enfantines les hypothèses
d’autrefois.
Faut-il pour cela renoncer à perfectionner la Science? Non, parce que
«l’homme ne se résigne pas si aisément à ignorer éternellement le fond
des choses»[83], et parce que s’avancer plus profondément dans la
connaissance des phénomènes sans espoir même d’en surprendre jamais les
ressorts les plus cachés, constitue encore une des tâches les plus
louables que nous puissions assigner à nos efforts.
[83] H. POINCARÉ: _La Science et l’Hypothèse_, _op. j. cit._ p. 258.
Voilà le point de vue véritable auquel nous devons nous placer pour
juger sainement une hypothèse nouvelle. Envisagée sous ce côté
particulier, voyons donc ce que vaut la Relativité.
* * * * *
Parlons d’abord de la Relativité restreinte. Celle-ci existe dans la
science depuis de longues années: elle est tout entière l’œuvre, non
d’Einstein, mais de Lorentz qui l’a conçue pour rendre compte de la
dynamique de l’électron; c’est Lorentz, on ne saurait trop le répéter,
qui, le premier, nous a livré sous leur aspect définitif, toutes les
formules de la Relativité: simultanéité optique, temps local, postulats,
tout cela est la propriété de Lorentz.
Mais une formule mathématique, nous l’avons vu n’est pas une théorie;
l’interprétation en est toujours arbitraire; Lorentz avait conclu à une
contraction réelle des objets pour expliquer l’expérience de Michelson;
Einstein est intervenu, qui a simplement changé ce point de vue: pour
lui, la contraction n’est qu’apparente. Telle est la seule part
intéressante du physicien allemand dans la doctrine de la Relativité
restreinte. Entre ces deux hypothèses également vraisemblables, mais
reposant sur les mêmes postulats invérifiables, il paraît bien difficile
de se prononcer.
Si maintenant nous quittons ce domaine pour nous lancer dans la
Relativité généralisée, nous allons dès l’abord nous heurter à des
difficultés inextricables. Nous nous trouverons en effet en présence
d’un ensemble grandiose de formules mathématiques rigoureusement
enchaînées, mais qui, cette fois, ne sont susceptibles d’aucune
interprétation.
L’espace-temps de Minkowski, base de toute la théorie, est une
construction purement artificielle. Qu’on en puisse déduire des
relations numériques d’un certain intérêt, tel le fameux «intervalle»,
je le concède; mais que le procédé nous soit de quelque utilité pour
pénétrer plus avant dans la nature des choses, je le nie absolument; et,
dans la circonstance,--malgré que des arguments d’autorité n’aient
aucune valeur--il est tout à fait piquant de constater que je ne suis
pas le seul à penser ainsi et que mon avis est partagé par quelques-uns
des plus ardents, parmi les relativistes.
L’avenir dira si la Mécanique einsteinienne vaut complètement pour le
monde des atomes, mais déjà, elle paraît bien inopérante, pratiquement,
lorsqu’il s’agit des corps célestes dont les vitesses sont faibles
comparées à celle de la lumière.
On m’objectera la courbure des rayons lumineux et l’avance du périhélie
de Mercure; mais, d’une part, nous savons que l’incurvation de la
lumière s’explique fort bien sans la relativité et, d’autre part, en ce
qui concerne Mercure, il faudrait être mieux fixés que nous le sommes
sur la valeur du déplacement très faible qu’il s’agit de justifier.
Il est bien vrai que les relativistes prétendent arriver à une
expression très exacte d’une loi d’attraction valable dans tous les cas;
malheureusement, la formule n’élucide pas le mystère de la gravitation
qui reste entier: lorsqu’une étiquette permet de reconnaître un flacon,
cela ne signifie pas qu’elle indique la nature de la substance qu’il
renferme.
Les relativistes ont collé sur nombre de phénomènes des étiquettes
nouvelles; ils ont peut-être, par leurs formules, signalé des rapports
naturels insoupçonnés de nos devanciers, mais le plus souvent, les
divergences avec notre Mécanique classique sont si faibles, les assises
de leur théorie si peu assurées, qu’on est en droit de se demander si
les efforts déployés pour d’aussi faibles résultats, justifient tant de
bruit et si, derrière ce tapage fait autour du nom d’Einstein, il n’y
aurait pas autre chose... Je laisse à d’autres le soin d’élucider
l’affaire.
Ceux qui, périodiquement, tressent des couronnes au physicien allemand,
s’étonnent que sa doctrine, tout au moins la Relativité généralisée,
trouve de nombreux contradicteurs; mais à vrai dire, cela prouve
simplement que, loin de se présenter à l’esprit comme une formule
synthétique explicative des faits et d’entraîner l’adhésion, la théorie
apparaît à la plupart d’entre nous comme une construction hâtive dont la
façade habilement travaillée, quoique dans le goût allemand, dissimule
insuffisamment les défauts de l’intérieur.
Pour tout résumer, je dirai qu’au point de vue théorique, la thèse
d’Einstein, dans ce qu’elle a de meilleur, ne nous a rien appris; elle
n’est que la reproduction de celle de Lorentz qui, ainsi, reste le père
de la Relativité.
Les résultats obtenus, je parle des résultats numériques seulement,
peuvent l’être dans une autre hypothèse tout aussi artificielle. Au
point de vue philosophique, la doctrine de la Relativité, le grand
public peut en être convaincu, ne saurait avoir aucune portée: les
notions de temps et d’espace qu’elle met en jeu, ne sont que conventions
arbitraires aboutissant tout au plus à montrer que, dans l’état actuel
de la science, nous ne devons pas prétendre mesurer le temps et l’espace
avec la rigueur que s’imaginaient quelques naïfs: cette proposition
n’est pas neuve; la relativité l’a simplement soulignée, comme elle a
_de nouveau_ attiré l’attention sur les lois des phénomènes où
interviennent les grandes vitesses.
* * * * *
Ce qui est plus grave, c’est qu’au lieu de nous faire avancer dans la
constitution intime de la matière, les partisans des nouvelles doctrines
orientent leurs efforts dans une voie purement mathématique et formelle
dont les résultats ne peuvent qu’être nuls ou décevants.
Nous sommes arrivés à l’heure présente à un tournant de la Science, où
nous avons besoin plus que jamais de méthodes expérimentales précises,
pour serrer de plus près une réalité qui nous échappe et surtout pour
vérifier les hypothèses qui, de toutes parts, affluent et menacent de
nous encombrer.
En délaissant volontairement le problème de l’éther, les lois encore
très obscures du rayonnement, le mécanisme intime du choc et des
modalités de l’énergie, l’étude de la discontinuité de la matière, la
théorie de la Relativité se condamne à tourner dans un cercle fort
restreint, toujours le même; et, traçant pour ainsi dire les limites
d’un domaine qu’elle ne saurait franchir, elle se décerne à l’avance un
brevet d’impuissance et de stérilité.
Avant peu, les Einsteiniens, à moins qu’ils ne changent radicalement
leurs méthodes, seront amenés à déposer leur bilan; avec d’aussi faibles
ressources, on ne saurait édifier un nouveau Système du Monde.
Ces réserves mises à part et tout en désavouant certains commentateurs
qui ont «contribué à fausser l’esprit public ou plutôt à créer un esprit
public faux touchant les théories d’Einstein»[84], suivant les remarques
fort judicieuses de M. L. Dunoyer, la doctrine relativiste aura eu, tout
au moins, pour résultat, d’attirer l’attention des penseurs sur l’une
des questions les plus importantes de la philosophie naturelle et dont
les physiciens paraissaient un peu trop se désintéresser; je veux parler
de la nature intime de l’Espace et du Temps, notions primordiales qui
sont la base même de nos théories scientifiques.
[84] Cf. Art. de _la Rev. univ._ j. cit. p. 180.
En même temps, la Relativité nous enseigne, sans le vouloir, que la
Physique ne doit user des symboles mathématiques qu’avec une grande
circonspection. Une formule est sans doute un outil précieux et
puissant, mais nous sommes portés parfois à en exagérer la valeur.
D’autre part, nos procédés d’Analyse semblent avoir été surtout créés
pour le continu, alors que la réalité phénoménale paraît, au contraire,
nous imposer de plus en plus l’étude de la discontinuité: singulier
retour, par la méthode expérimentale, aux idées de Pythagore qui
n’admettait que la science du nombre. Pour ce philosophe, en effet, non
seulement les sens ne perçoivent rien en dehors des conditions de
l’espace et du temps, mais les perceptions sensorielles ne sont claires
qu’à la condition d’être distinctes et discontinues.
On le voit, les idées de Pythagore sont bien près des nôtres: seule la
faculté d’abstraction que possède notre esprit, a créé le général et le
continu, mais la réalité est objectivement--je pourrais dire,
essentiellement--multiple, discrète, discontinue.
Seulement, il ne faut pas se dissimuler les conséquences de cette
importante affirmation et ce sera l’honneur de la Physique moderne,
après avoir étudié la nature des phénomènes, de mettre les savants dans
l’obligation de fixer un terme à la discontinuité temporelle des états
de l’Univers, tout au moins pour le passé; de nous amener, par
conséquent, à l’inéluctable nécessité de l’éternel Absolu qui a dit: «Je
suis Celui qui suis» et qui a tout créé «avec nombre, poids et mesure».