QU’EST-CE QUE LE TEMPS?

La difficulté qu’on éprouve à définir le Temps ne date pas précisément

de l’ère relativiste; les philosophes de l’antiquité l’avaient fort bien

remarquée et Zénon n’a pas manqué de mettre à profit l’obscurité

entourant le mystère de cette notion primordiale; ses arguments sont des

sophismes, tout le monde est d’accord sur ce point, et cependant je ne

connais aucun philosophe du Moyen-Age qui les ait réfutés d’une façon

péremptoire. C’est qu’en fait la Métaphysique, ainsi que le veut son

étymologie, doit s’appuyer sur la Physique, science de l’observation et

des phénomènes, et, jusqu’à ce jour, les physiciens eux-mêmes, nous

avons déjà insisté sur ce point, avaient transporté dans le monde

phénoménal les idées des mathématiciens sur le continu.

De là cette opposition toujours renaissante entre les faits et nos

abstractions: l’espace, généralisation de l’étendue, peut être continu,

du moins le croyons-nous tel sans contradiction; pure illusion! La

continuité n’existe pas et cela suffit à expliquer toutes les

antinomies.

En serait-il de même pour le Temps? C’est ce que nous allons voir.

Essayons tout d’abord d’atteindre le fond même du sujet; la tâche est

plus malaisée qu’on serait porté à le croire, à première vue: «Qu’est-ce

donc que le Temps? dit saint Augustin, dans ses _Confessions_; si nul ne

me le demande, je le sais; mais si je veux l’expliquer à qui me pose la

question, je ne le sais pas[74].» Et cependant l’idée de temps préside à

toutes nos constructions logiques; elle est la base même du principe de

contradiction: celui-ci nous enseigne en effet qu’il y a impossibilité

pour une chose d’_être_ et de _ne pas être_ en même temps. Ainsi, l’être

et le non-être ne sont contradictoires pour une même chose que si nous

introduisons la _simultanéité_ dans l’affaire, c’est-à-dire le _même

temps_; donc le principe de contradiction suppose le temps[75].

[74] Cf. au livre II, chap. XIV.

[75] Voici le principe de contradiction auquel sont subordonnés tous

les autres: «Il est impossible qu’une même chose soit et ne soit pas

en même temps et sous le même rapport.»

On n’explique rien encore en disant que le temps implique succession;

_succession_ sous-entend des choses qui se succèdent, un _avant_ et un

_après_; donc on présuppose le Temps, c’est-à-dire la durée. Durer,

c’est _continuer_ d’être, et il n’y a pas de durée sans des choses qui

durent, qui se succèdent; d’où il suit que le Temps n’est rien en dehors

des choses et cependant il est objet de science, puisque nous le

mesurons par le mouvement.

Le mouvement nous révèlerait-il donc l’essence du temps? Voyons les

choses de plus près. Nous mesurons le temps par le mouvement, par une

horloge, je suppose; mais celle-ci, qui la règle? L’astronome au moyen

de la rotation de la Terre; mais vous supposez donc que la Terre possède

une rotation uniforme. Qui nous avertira, au cas où la non-uniformité

disparaîtrait ou même n’existerait pas?

J’entends bien que nous pouvons choisir un autre phénomène physique,

mais la même question angoissante reviendra toujours; si le temps est la

mesure du mouvement, le phénomène peut s’accélérer et le temps restera

le même. Or du fait que nous concevons une accélération possible, c’est

que nous rapportons la vitesse à un certain temps indépendant de nos

mesures, à un temps que nous concevons comme absolu et qui règle les

mouvements et les vitesses.

Les relativistes paraissent échapper à cette nécessité, mais c’est pure

illusion; sans s’en douter, ils réintroduisent par leur postulat, la

notion du temps absolu, dont ils veulent s’affranchir.

--Le temps, disaient les anciens philosophes, est la mesure du

mouvement, et le mouvement se mesure par le temps; voilà qui ressemble

fort à un cercle vicieux dont on ne sait comment sortir.

--Le temps est relatif, disent les Einsteiniens.

--Très bien; mais il faut cependant le mesurer; or, pour vous, l’unité

de mesure sera la distance parcourue par la lumière et qui est constante

dans une même durée, et nous voilà revenus à notre cercle vicieux de

tout à l’heure.

--Pardon, nous répondront-ils; nous ne définissons que la simultanéité,

simplement, c’est-à-dire le même instant.

--Oui, et ce faisant, vous pensez avoir défini le temps; erreur, encore!

Toute durée apparaît comme divisible; elle semble faite d’éléments

infiniment petits qui se succèdent et dont l’un n’est pas l’autre. Pour

concevoir un temps existant, il faut le saisir en un instant divisible

et actuel, mais alors cet instant seul n’est plus le Temps, puisque

_seul_, il n’implique aucune _succession_, ni _avant_, ni _après_.

Ainsi, à y regarder de très près, les relativistes ont commencé par

introduire dans leurs formules, et implicitement, un paramètre absolu,

la vieille notion du Temps qui semble disparaître ensuite, grâce à des

conventions: simultanéité optique, temps local de Lorentz, etc...

Ils ont, penserez-vous, rendu un grand service à la science et à la

mesure du temps, en montrant que celui-ci est toujours relatif; soit,

nous verrons dans quelques instants ce qui reste de cette opinion; en

attendant, continuons notre enquête sur le Temps.

De même que l’Espace n’est rien en dehors des choses matérielles qui

forment l’étendue phénoménale, le Temps n’est rien en dehors des choses

qui durent; mais alors que l’espace suppose des parties coexistantes,

une multiplicité actualisée, le temps peut être conçu à propos d’un même

être non étendu; ici, plus de coexistence nécessaire. Un seul être qui

change et voilà le temps introduit dans la nature.

Ainsi, la durée n’implique pas essentiellement le mouvement, à moins que

ce mot soit synonyme de changement. Mon esprit conçoit le temps par le

fait même qu’il a conscience des états différents qui l’affectent: je

pense, je veux, j’aime, je hais; je veux une chose, ma volonté est sous

quelque rapport; je ne veux plus la même chose, ma volonté est changée;

il y a donc un mode d’être qui disparaît pour faire place à un autre

mode différent; je dirai qu’un _être_ a succédé au _non-être_:

destruction de l’un, apparition de l’autre, voilà la succession, et là

où est la succession se trouve toujours le changement.

La théorie s’applique aussi bien au monde matériel: considérons une

série de particules élémentaires B, C, D, E, F, G, et une septième

particule A agissant sur B sans agir sur C contiguë elle-même à B (fig.

15). Son action sur B cesse et A agit sur C, puis sur D, etc... j’ai

l’idée de mouvement matériel; les actions passent du non-être à l’être

et s’offrent à mon esprit sous une forme nouvelle que j’intitule

succession.

[Illustration: Fig. 15.]

La substance peut demeurer telle dans son essence, n’être pas détruite,

mais se modifier, apparaître sous des modes divers; ces modes impliquent

succession s’ils _s’excluent_ les uns les autres; nous reviendrons

d’ailleurs sur ce dernier point; en attendant, concluons que le temps

dans les choses est la succession des choses mêmes, leur être et leur

non-être. Le temps pour l’entendement, c’est la _perception_ de ce

changement, de cet être et de ce non-être.

Cette définition du temps «prouve qu’il n’est point absolu. Ce temps

dans les choses, n’est pas l’être seul ou le non-être seul, mais le

_rapport_ de l’être et du non-être. Le temps dans l’entendement est la

perception de ce rapport.

«Mesure du temps: comparaison des changements entre eux; si le ciel et

le système terrestre tout entier accéléraient leur mouvement, de telle

sorte toutefois que le mouvement de nos idées restât le même, dans cette

supposition, nous apercevrions un changement que nous ne saurions à quoi

attribuer... _dans le cas contraire_, il nous serait impossible

d’apercevoir le changement...

«Une preuve que le temps n’a rien d’absolu, c’est l’impossibilité où

nous sommes de distinguer, à moins d’être aidés par une horloge ou toute

autre mesure, s’il s’est écoulé 11 heures 1/2 ou 12 heures dans un temps

donné. L’homme isolé en lui-même perdrait toute mesure du temps; donc

l’idée de cette mesure est essentiellement relative. Perception de

rapports entre divers changements; ces rapports restant les mêmes, le

temps pour nous ne changera point[76].»

[76] Cf. BALMÈS: _Philos. fondam._; Liv. VII, chapitre V.

Et qui donc a pu écrire ces lignes? Ne reconnaissez-vous pas là les

idées d’un Poincaré, ou d’un Lorentz ou d’Einstein, en un mot celles

d’un relativiste moderne?--Point: tout ce passage est d’un philosophe,

de Jacques Balmès qui raisonnait ainsi il y a près de soixante-dix ans!

Les relativistes n’ont donc rien inventé, au fond, de bien sensationnel.

Quand on songe que la théorie de la relativité appliquée au temps a été

présentée au public comme une véritable révolution, on ne peut que

déplorer l’outrecuidance de certains savants qui méconnaissent à ce

point l’histoire de la pensée humaine ou de la philosophie et

l’ignorance de ce même public toujours prêt à applaudir les nouvelles

idoles qu’on lui présente.

Au point de vue strictement scientifique, je ne me lasserai pas de le

répéter, la nécessité d’introduire, dans certaines équations de la

Physique, un _temps local_ a été envisagée par Lorentz bien avant

Einstein; la théorie semble jusqu’ici cadrer assez bien avec les faits,

pour ce qui concerne les grandes vitesses, mais il ne faut jamais

oublier que même la doctrine de la relativité restreinte, la mieux

assise, repose sur des postulats invérifiables et sur des conventions

purement formelles; au point de vue philosophique, nous ne sommes pas

plus avancés; bien mieux, le _temps_ que nous avons employé jusqu’ici en

Mécanique, n’est pas plus absolu que celui de Lorentz: l’un et l’autre

sont relatifs et conventionnels.

Quant à la Relativité généralisée, elle n’est qu’une construction

artificielle dont la base n’a aucune valeur même dans l’ordre

expérimental, puisqu’elle repose sur une conception fausse du Temps.

Comment en effet se rallier aux idées de Minkowski qui n’a pas hésité à

faire du _temps_ une quatrième dimension du monde matériel, sans renier

toute logique.

Concevoir un _espace_ sans coexistence de ses parties, c’est détruire

son essence: une étendue sans particules matérielles échangeant des

rapports est quelque chose d’inconcevable. L’analogie de continuité,

apparente entre le Temps et l’Espace, ne saurait suffire pour identifier

ces deux entités; dans le Temps, en effet, plus de coexistence; les

parties ne sont plus présentes, mais successives; les imaginer

coexistantes, c’est détruire l’essence du temps; on voit l’essentielle

différence.

L’espace ne peut s’appliquer qu’au monde matériel; le temps, par contre,

s’étend à tout ce qui est successif et notre pensée n’y échappe point;

l’idée d’espace est purement géométrique, celle de temps se mêle à tous

nos actes, à nos pensées comme à nos volitions. En tant que force

substantielle et consciente, notre esprit peut se concevoir indépendant

de l’espace; mais en tant que fini, contingent, sujet au mieux être,

donc, au changement, l’esprit ne saurait faire abstraction du temps;

seul l’Etre infini, nécessaire, s’enveloppe dans son immutabilité; pour

Lui, le temps est un non-sens, une contradiction, le temps ne peut

l’atteindre; Lui seul possède la véritable éternité.

Nous voilà loin de cette éternité dont parlait M. Langevin à propos

d’Einstein! Celle-là échappe aux relativistes qui ne peuvent s’élever

plus haut que leur pauvre définition de la simultanéité optique.

Quant à la «lueur projetée sur le mystère des choses» par l’idée

simpliste d’associer le temps aux trois dimensions spatiales, il faut

craindre, après ce que nous venons de voir, qu’elle soit bien falote; en

fait, le procédé ne peut nous donner que des résultats numériques:

_continuum_ espace-temps, lignes d’univers, champs de gravitation,

tenseurs, pieuvres et mollusques de référence, espaces einsteiniens,

autant de symboles dissimulant sous une phraséologie creuse, la pauvreté

des explications sur la nature des forces mystérieuses en action dans

l’Univers.

A tout prendre, aux expressions alambiquées des relativistes, je préfère

l’humilité d’un Newton découvrant la gravitation universelle et nous

avouant en toute simplicité que «les choses se passent comme si les

corps s’attiraient en raison directe des masses, etc...»

Ainsi, que nous soyons Einsteiniens ou Newtoniens, même quand nous

posons en principe un temps tout relatif à la manière des philosophes,

nous restons dupes des mots que nous employons, car dans notre esprit

nous concevons un _temps absolu_ auquel nous rapportons tous nos

_temps_, quels qu’ils soient. Malgré nous, nous imaginons une sorte de

temps vide, immuable, qui sert à mesurer la durée des choses; la mesure

du temps nous apparaît seule relative, le reste nous semble absolu; une

heure pour nous est une heure indépendamment de la montre qui peut ne

pas la marquer exactement.

De même, nous n’avons pas confondu la mesure de l’espace avec l’espace

lui-même et quoi que nous fassions, notre esprit imagine l’espace comme

un récipient vide où le Créateur peut déposer toute matière actuelle ou

possible.

Le mystère nous a finalement semblé se dissiper après l’étude

rationnelle de l’espace et nous avons conclu qu’en vertu de la

non-continuité, il nous est impossible maintenant de confondre l’espace

avec la mesure d’espace; c’est celle-ci seule qui est relative; il

existe une _unité absolue_ d’espace, et le fait que nous sommes encore

impuissants à la déterminer, n’implique pas sa non-existence. Bref,

l’introduction de la notion de discontinuité ou de multiplicité dans

l’analyse de nos idées d’espace, a suffi pour faire disparaître toutes

les antinomies.

Une étude plus approfondie du Temps pourrait bien nous amener à des

conclusions analogues et jeter quelque lumière nouvelle sur un sujet qui

divise encore philosophes et physiciens.

* * * * *

Le Temps, avons-nous dit, _objectivement_, est la succession des choses

mêmes, leur être et leur non-être; appliqué à _une_ substance qui dure,

le temps sera la succession de ses modifications; mais si nous avons

ainsi fait un pas en avant dans l’analyse du temps, ce dernier n’est pas

encore défini, car une bonne définition ne doit jamais renfermer le

terme à définir. Or, ici, le mot _succession_, même, implique le temps;

pour se succéder, il faut un _avant_ et un _après_; le temps préexiste

donc à la succession.

Que si je constate que l’être vient après le non-être et le remplace, le

mot _après_ que j’introduis, m’annonce encore que je ne me suis pas

débarrassé de la notion de _temps_ et que tout est à recommencer.

Peut-être serons-nous plus heureux en cherchant du côté subjectif. Pour

notre entendement, le temps est la perception du rapport de l’être et du

non-être dans les choses, idée forcément abstraite, idée pure comme

celle d’infini et d’espace, et qui nous explique pourquoi sous cette

forme, le temps, comme l’espace, peut nous apparaître tout relatif,

parce que forcément indéterminé; mais cette généralisation même est

féconde et c’est par elle que nous entrevoyons la vraie définition de la

succession, seul point embarrassant.

Lorsque je dis que le temps est la perception du rapport entre l’être et

le non-être dans les choses, je ne pose pas nécessairement la

succession; être et non-être n’excluent point la simultanéité dans des

choses distinctes; de même pour un objet unique, ils ne sont

contradictoires que s’ils sont rapportés à un même temps. Le dernier cas

seul est intéressant ici, car il montre que le principe de contradiction

et la nature du temps sont liés l’un à l’autre et s’expliquent l’un par

l’autre ou, pour tout dire en un mot, ne sont l’un et l’autre que le

même principe sous des termes différents.

Voici deux changements affectant un même objet: si ces deux modes

s’excluent l’un l’autre, en ce sens que la non-existence de l’un

paraisse la condition de l’existence de l’autre, auquel cas je ne

pourrai les apercevoir ensemble, ce qui serait contradictoire, je dirai

que ces deux changements se sont succédé. Ainsi, la contradiction cesse

par le fait que les deux phénomènes--opposés par essence--n’apparaissent

pas _ensemble_; c’est le mot _ensemble_ qui indiquerait la simultanéité

et c’est l’aperception de ces phénomènes distincts, mais _exclusifs_,

qui forme la succession.

Voilà pourquoi on a pu dire avec quelque raison, qu’en un certain sens,

la succession était la contradiction réalisée.

Considérons maintenant notre particule A de tout à l’heure échangeant

des rapports d’action avec B, C, D, etc... Dès lors que ces rapports

n’apparaissent pas tous à la fois à ma conscience et qu’ils s’excluent

les uns les autres pour venir chacun à l’existence, je conclurai qu’il y

a mouvement dans l’Espace et succession dans le Temps (v. fig. 15).

Ainsi, toute variation implique exclusion et par là même succession;

percevoir des exclusions réalisées, c’est percevoir la succession, donc

le temps; compter ces exclusions, les énumérer, c’est compter ou mesurer

le temps.

La relativité va donc s’emparer de cette notion de la même façon qu’elle

a paru s’imposer en ce qui concerne l’espace.

Pourquoi l’espace nous paraît-il relatif? Parce que, avons-nous dit,

l’espace nous apparaît comme un continu, donc indéfiniment divisible;

mais ici, nous raisonnons sur une idée générale, sur l’abstraction de

l’étendue phénoménale; cette étendue elle-même, formée d’éléments

indivisibles, multiples, en nombre fini, cesse d’être relative en soi.

De même pour le Temps: le changement dans les choses nous apparaît le

plus souvent comme continu; nous allons donc morceler ce continu par

parties égales; mais notre unité reste arbitraire, et celle-ci nous

semble indéfiniment divisible. Dès lors, la durée se présente à nous

comme un point se mouvant d’une façon continue dans le temps: et c’est

la raison pour laquelle les relativistes ont si beau jeu.

Le Temps, comme l’Espace, cesserait d’être relatif du jour où l’on

arriverait à prouver sa _discontinuité_ et c’est bien là, nous le

verrons, que nous acculent toutes les observations physiques.

Nos notions de relativité tiendraient donc, en dernier ressort, à notre

impuissance presque invincible d’atteindre les particules ultimes de la

matière, comme aussi les actions élémentaires qu’échangent entre elles

ces particules.

* * * * *

L’explication de la succession nous a mis en présence des éléments du

Temps, pour ainsi dire; elle ne nous a pas indiqué la manière d’agréger

ces éléments pour en faire un _temps réel_. L’exclusion de deux

phénomènes contradictoires, qui implique succession, laisse en effet

indéterminé le _sens_ de cette succession; or, il importe beaucoup de ne

pas intervertir les éléments de la durée et de ne pas mettre le passé

_après_ le futur; en d’autres termes, notre définition ne nous a

nullement renseignés sur l’_avant_ et l’_après_.

Il faut donc introduire ici, dans la succession même, une relation

causale. Considérons encore deux phénomènes: si pour que le second

m’apparaisse, l’existence du premier est nécessaire et suffisante, je

serai autorisé à dire que le premier phénomène est cause du second.

Quand le second passe du non-être à l’être et que le premier passe à la

non-existence, j’ai l’idée d’un phénomène nouveau, qui _n’était pas_ et

qui est, je dis que le dernier est l’effet du premier, le premier la

cause du second. Ainsi, le rapport de causalité que je puise dans ma

conscience même, régit tout l’Univers et c’est la vraie raison pour

laquelle le Temps n’est pas réversible, les phénomènes physiques pas

davantage. L’enchaînement des causes amenant le développement de ce que

nous avons appelé des exclusions réalisées, voilà le Temps et la

succession avec le Passé et le Futur.

Mais alors que les deux séries de l’_avant_ et de l’_après_ nous

apparaissent comme formées de termes illimités, à la façon de ces séries

algébriques indéfinies, le présent n’est représenté dans notre esprit

que par _un seul_ terme, sans cesse changeant, toujours avançant dans le

même sens, empiétant sur le Futur, mais allongeant derrière lui la série

du Passé. En tant que limite des deux séries, le Présent n’est donc pas

le Temps, car, pris isolément, il n’implique pas la succession en soi,

essence même du Temps.

La notion de simultanéité est donc par elle-même dépourvue de

signification objective; pour qu’elle réalise cette dernière condition,

il est nécessaire que nous la rattachions aux termes de la série passée.

Nous avons là l’explication de l’imbroglio dans lequel se débattent les

relativistes.

Reprenons nos premiers exemples de la simultanéité optique: J’occupe le

milieu M d’une droite AB et je reçois ensemble deux signaux partis de A

et de B; les relativistes concluent que ces signaux ont été émis

simultanément. Et ils ont raison, mais ils parlent le langage de tout le

monde, y compris celui des philosophes.

Pour les relativistes, cependant, il s’agit surtout de simultanéité

subjective, bien qu’implicitement ils admettent son objectivité; en

effet, les actions de A et de B sur les éléments contigus de la droite,

se sont transmises avec la même vitesse à chacun de ces éléments et

comme ces derniers sont en nombre égal de chaque côté de M, nos

relativistes concluent par là même qu’ils ont mis un temps égal pour

parcourir AM et BM, soient les deux moitiés de la droite. Donc, rien de

relatif dans le temps envisagé; leur unité de temps, quelle qu’elle

soit, est absolue: c’est la vitesse de la lumière: _premier postulat_;

cette vitesse demeure constante, même si la droite se déplace en bloc:

_deuxième postulat_; et nous sommes en pleine Mécanique classique avec

le temps absolu de Newton.

Changement de tableau: M′ est en dehors de la droite, mais en face de M.

Les signaux de A et de B sont encore simultanés subjectivement et

objectivement; mais si M′ n’est plus en face de M, ils cesseront d’être

simultanés subjectivement et c’est ici que le mot simultané perd son

premier sens. Ainsi, à condition de jouer sur le mot simultané, on

arrivera à des conclusions qu’on peut évidemment interpréter, mais qui

sont une source constante de quiproquos et de conclusions paradoxales.

Pour nous, la simultanéité objective seule est intéressante, et tous nos

efforts scientifiques doivent tendre à la déterminer. Que pratiquement

elle nous échappe en l’état actuel de la science, ce n’est

malheureusement que trop exact, mais ce ne peut être une raison pour

nier son existence.

Lorsque deux événements ont eu lieu dans le passé en des endroits

différents, il n’y a aucune difficulté à les concevoir comme ayant été

simultanés. L’état présent de l’Univers détermine une simultanéité de

fait, indépendante de tout signal de transmission. Je n’ai nul besoin

pour admettre cette proposition d’être présent en un lieu d’où

j’apercevrai cet état global, et ce que je dis du présent s’applique

aussi bien à un temps déterminé dans le passé, donc séparé de l’état

présent par un nombre égal d’actions élémentaires. Que ce nombre soit

difficile ou impossible à apprécier, cela ne changera rien à la

conclusion précédente.

Ainsi, à chaque instant de l’Univers, il y a eu des ensembles simultanés

et c’est la réunion, la succession de ces ensembles toujours distincts

et nombrables, qui forme l’histoire du monde matériel qu’étudient le

physicien et l’astronome. Encore une fois, la difficulté d’apprécier le

nombre de ces états est réelle, mais il est certain que tous ces états

se sont développés parallèlement dans le Temps; le nier serait mettre en

suspicion la valeur du principe même de causalité. A l’heure présente,

nous découpons des unités arbitraires, nous morcelons les parties du

temps en quantités uniformes ou qui nous paraissent telles et c’est là

qu’intervient la Relativité. Celle-ci nous crie casse-cou et nous met

sur nos gardes, mais le principe lui-même ne saurait être entamé. En

d’autres termes, Lorentz est le premier qui ait attiré notre attention

sur l’écueil qui nous guette à chaque pas et qui menace de faire sombrer

toutes nos mesures, à savoir que les parties du temps, posées par le

physicien comme uniformes, peuvent fort bien ne pas l’être, donc que nos

mesures de temps, comme celles d’espace d’ailleurs, sont jusqu’à ce jour

purement relatives.

Et c’est bien en fait la meilleure leçon qui se dégage de la théorie de

la Relativité restreinte; mais ce serait dépasser les prémisses que de

conclure à la faillite définitive d’un certain temps absolu; nous y

reviendrons bientôt.

Quoi qu’il en soit et quelque préférence que nous accordions à l’un ou

l’autre système, une question se pose ici, qui a été singulièrement

obscurcie en ces derniers temps par les partisans de la Relativité

généralisée: celle de l’infinité de l’Univers dans le Temps.

Pour les relativistes, comme pour les philosophes de l’école

spiritualiste, l’Univers est limité, fini. Les raisons qu’en donnent les

premiers, nous l’avons vu, parce qu’elles se déduisent des

considérations du _continuum_ Espace-Temps (qu’il faudrait prouver),

sont si sujettes à caution qu’elles n’emportent pas l’adhésion de tout

penseur impartial. La considération du nombre infini essentiellement

indéterminé est au contraire inattaquable et nous a conduits à cette

conclusion que le monde matériel est bien en fait limité et non infini

comme l’avaient prétendu certains romanciers de la science.

* * * * *

Quant à l’infinité dans le temps, les Einsteiniens ne s’entendent guère;

le mieux pour nous semble donc de les laisser se débattre au milieu de

leurs formules dérivées de leur fameux _continuum_ et d’attaquer la

question par un autre côté.

Posons d’abord nettement le problème.

Les savants sont si bien convaincus de l’enchaînement successif des

causes, qu’à toutes les époques de l’histoire des sciences, l’esprit

humain a essayé de remonter le cours des âges et de deviner ce qui s’est

passé avant nous.

Ces tentatives ont été plus ou moins heureuses, j’en conviens; n’empêche

qu’elles témoignent d’une possibilité métaphysique et scientifique de

déterminer les états antérieurs de l’Univers. Moi-même, je me suis

laissé aller à formuler une théorie de la formation des mondes; mais nos

hypothèses sont changeantes et sous ce rapport, l’avenir nous réserve

toujours des surprises. Néanmoins, on peut affirmer qu’une compréhension

plus parfaite des causes mises en jeu dans l’Univers, nous permettrait

de retracer fidèlement les phases qui ont marqué sa complète évolution.

Où nous arrêterions-nous? A son origine, disent les uns.--Oui,

répliquent leurs adversaires, à condition toutefois qu’il en ait une. Et

si le monde était éternel, s’il avait toujours existé, de quel droit

poseriez-vous la question?

En d’autres termes, l’Univers a-t-il eu un commencement? Voilà tout le

problème.

Nous venons de voir que là où il y a succession, il nous est loisible de

compter les changements. Or dans l’Univers, il y a succession, il y a

changements et c’est le nombre de ces changements qui forme le temps, la

durée. Dénombrer ces changements reviendrait donc à mesurer le Temps

qu’a déjà duré l’Univers.

Notez que ceci est vrai quelle que soit l’unité, absolue ou relative,

mesurant l’élément de temps.

Si donc le monde n’a jamais commencé, il dure depuis une infinité de

temps, ce qui revient à dire que les unités de temps envisagées sont

actuellement en nombre infini.

Or ceci, nous l’avons démontré, est une absurdité; si les unités de

temps sont distinctes, c’est-à-dire, si les phénomènes enchaînés dans le

passé sont réels, ce dont nous ne pouvons douter, la série qui les

encadre ne peut être infinie, un nombre actualisé étant essentiellement

déterminé, donc fini.

Il y a donc eu un premier phénomène, un premier changement ou plutôt des

premiers changements simultanés qui ont marqué l’origine du Temps; donc

le monde a commencé.

Le Père Carbonnelle a donné autrefois à cette démonstration une forme

plus saisissante parce qu’elle emprunte à la Géométrie une figure qui

parle aux yeux et qui fixe l’attention.

Considérons les deux branches d’une hyperbole et ses deux asymptotes. On

sait que les géomètres ont donné ce dernier nom à des droites qui ne

rencontrent la courbe qu’à l’infini, c’est-à-dire jamais (v. fig. 16).

Nous avons vu que tel est le cas de deux parallèles dont le point

d’intersection est rejeté à l’infini; mais ici la proposition paraît

plus extraordinaire; on démontre en effet que chaque branche symétrique

de l’hyperbole se rapproche toujours, en s’éloignant du centre O, de son

asymptote, sans jamais pouvoir la rejoindre; comme pour les parallèles,

l’intersection de la branche et de l’asymptote est rejetée à l’infini.

«Ces notions rappelées, dit le Père Carbonnelle[77] rien de plus facile

que de répondre à la question suivante: Si un point mobile parcourt

l’hyperbole avec une vitesse constante, quand arrivera-t-il sur

l’asymptote?--Inutile de connaître le point de départ et la vitesse.

Aucun temps fini, aucune suite de siècles ne suffira.

[77] V. _Rev. des Qu. Scientifiques_ T. III, p. 579.

[Illustration: Fig. 16.]

A mesure que le temps s’écoule et que le point avance (futur) la

distance à l’asymptote diminue toujours; mais elle ne devient jamais

nulle. Les mathématiciens disent bien qu’il arrivera sur la droite au

bout d’un temps infini; mais comme il est impossible d’atteindre le bout

d’un temps infini, ils ont eux-mêmes donné à l’asymptote un nom qui

indique précisément que la coïncidence n’est pas possible[78]. Cette

coïncidence est un événement qui, par cela même qu’il ne doit se

produire qu’au bout d’un temps infini, ne se produira jamais.

[78] _Asymptote_ veut dire en effet _non-coïncidant_.

Posons maintenant le même problème, en changeant, comme on dit, le signe

du temps, c’est-à-dire l’avenir en passé.

Demandons-nous d’abord à quelles époques le point mobile supposé en

mouvement depuis un temps suffisant, se trouvait à tels ou tels points

de sa course passée. La parfaite symétrie des deux côtés de notre courbe

facilite la solution. Supposons, par exemple, que le point mobile soit

actuellement au _sommet_ et que l’on puisse dire: dans une heure il se

trouvera en A, dans deux heures il se trouvera en B, etc.; on pourra

immédiatement dire: il y a une heure, il se trouvait en A′; il y a deux

heures, il se trouvait en B′, etc..., en appelant A′, B′, etc... les

symétriques de A, B, etc... sur l’autre côté de l’hyperbole[79].

[79] Le sommet de l’hyperbole sur la figure est représenté par le

point marqué: présent.

Alors, de même qu’à la question: Quand se trouvera-t-il sur l’asymptote

de droite? il faut répondre: Dans un temps infini, c’est-à-dire jamais;

de même à la question: quand s’est-il trouvé sur l’asymptote de gauche?

il faut répondre: Il y a un temps infini, c’est-à-dire jamais.

Après avoir compris cet exemple, l’esprit généralise clairement et sans

effort, et il conclut: Un événement qui s’est produit il y a un temps

infini, est un événement qui ne s’est jamais produit; et par conséquent

aucun événement _réel_ ne remonte à un temps infini. Le plus ancien des

événements réels s’est donc produit il y a un certain temps fini et

déterminé, et par conséquent le monde matériel a eu un commencement.»

On voit que la Science, elle-même nous accule à l’existence d’une Cause

première, nécessaire, ayant créé toute matière ou mieux toute substance,

ayant posé à l’origine des temps, les conditions causales du

développement des actions matérielles; à la nécessité d’un Etre infini,

permanent, échappant au temps et à ses mutations. Ces conclusions sont

grosses de conséquences et j’en ai développé toute la portée dans mon

livre sur la Mort. Je me permets d’y renvoyer le lecteur et je passe

sans transition à un autre ordre d’idées.

* * * * *

Nous avons vu que la notion de _temps_ se ramène en dernière analyse à

un très petit nombre d’idées générales qui sont à la fois fonction de

l’expérience et du raisonnement.

L’idée du temps est la perception de l’ordre causal entre l’être et le

non-être; c’est le temps idéal pur où rien de sensible n’intervient. Le

temps empirique est le même rapport assujetti à une mesure d’ordre

expérimental. En Physique, celui-là seul nous intéresse; comme dans le

premier cas, il y aura bien changement, mais ici, le changement

s’appliquera à un phénomène déterminé; puis, interviendra l’idée du

_nombre_ de changements des phénomènes.

Or, à mon avis, c’est ce _nombre_ qui introduit dans le Temps la

relativité. En effet, comment compter les changements? Cela ne peut

dépendre que de nos moyens d’observation. Si nous admettons que le

rapport causal, l’action d’une cause pour produire un effet, n’exige

qu’un temps instantané, le nombre de changements sera infini, et chaque

changement mettant zéro temps à s’accomplir, une infinité de changements

s’accompliront également en un temps égal à zéro. Nous retombons dans le

sophisme de Zénon et nous nions le mouvement ou la durée.

Appliqué à un mobile se déplaçant sur une droite, l’exemple, nous

l’avons vu, suppose que l’espace, ou mieux l’étendue phénoménale, est

divisible à l’infini. Or, nous avons montré qu’il n’en est rien; le

nombre de parties est fini: il y a _discontinuité_, ce qui veut dire

_multiplicité_. Mais ceci ne résout pas la question par rapport au

_temps_.

Si une particule matérielle est en mouvement, c’est-à-dire entre

successivement en action avec chaque partie nombrable de la droite

considérée et si chaque action est instantanée, le déplacement d’une

extrémité à l’autre s’accomplit en une durée encore nulle.

Si, par contre, nous rejetons l’hypothèse de l’instantanéité de l’action

élémentaire, nous obtenons bien la durée globale, fonction du nombre

d’éléments contenus dans une étendue donnée, mais alors le temps devient

relatif, nos unités de temps ont chacune une grandeur égale mais

arbitraire et comme c’est l’espace parcouru qui mesure le temps, nous

obtiendrons un nombre purement conventionnel pour cette durée mesurée

par l’espace.

D’où il suit que s’il m’avait plu de choisir une unité plus petite de

temps, j’aurais obtenu pour le temps total, un nombre plus grand, donc

une autre valeur. Or, qui m’indiquera finalement la valeur du

temps-unité qu’il a fallu à l’action élémentaire pour se produire? Car

je ne saurais oublier que j’ai supposé l’action non-instantanée et que,

toujours par hypothèse, cette action a pris un _certain_ temps; c’est ce

«certain temps» que je suis impuissant à évaluer.

Voilà le dilemme; comment en sortir? Je n’entrevois qu’une seule

solution: raisonner pour le temps comme nous l’avons fait pour l’espace.

Le procédé est radical sans doute, mais c’est le seul moyen de résoudre

les difficultés réelles soulevées par les Éléates.

En voici une, par exemple, qui nous fera toucher du doigt la nécessité

de la solution que je propose: elle est connue en philosophie sous le

nom de l’argument du _Stade_[80].

[80] Les arguments de Zénon ont été repris par tous les philosophes et

plus ou moins réfutés: ils se réduisent à quatre: La Dichotomie, le

problème d’Achille et de la Tortue, la Flèche et le Stade. Nous y

avons fait plus ou moins allusion au cours de ce volume, sans les

citer expressément; tous reposent sur la supposition d’une division

à l’infini d’une grandeur temporelle ou spatiale.

Zénon suppose des points inétendus (pour l’espace) et des instants

indivisibles (pour le temps): soient trois lignes droites horizontales

formées de points contigus et disposées de façon que leurs points de

même rang soient sur une même verticale. Nous aurons la disposition

suivante, les points étant représentés par des lettres:

1re rangée: a b c

2e rangée: <---- a′ b′ c′

3e rangée: a″ b″ c″ ---->

Supposons maintenant que la première rangée, celle du haut, demeure

immobile, alors que les deux autres se meuvent en sens contraire,

c’est-à-dire dans la direction des flèches, et de manière que leurs

éléments avancent _d’un rang en un élément de durée ou instant_. Que

va-t-il se passer?

En un instant (indivisible par hypothèse), a″ de la 3e rangée, passera

sous un élément _unique_ b de la première et nous aurons ceci:

a b c

» » »

a″ b″ c″

Mais alors il passera nécessairement _sous deux éléments_ différents de

la seconde rangée, puisque celle-ci aura avancé en sens contraire, ce

qu’indique la disposition finale suivante:

a b c

a′ b′ c′

a″ b″ c″

Comme d’ailleurs ces deux rencontres sont nécessairement _successives_,

l’instant, indivisible par hypothèse _se trouve divisé_ en _deux_

instants.

M. Evellin a répondu péremptoirement à l’argument de Zénon en montrant

que tout repose précisément sur une conception fausse de l’espace et du

temps. Sa thèse est intéressante, mais elle ne résout pas, je crois, la

difficulté soulevée en ce qui concerne le temps; néanmoins, elle montre

bien où se trouve le sophisme. La voici, en partie, telle qu’il l’a

présentée: «Visiblement a″ et b′ se croisent. On se croise dans le

_continu_ de l’espace; ici, c’est l’impossible. Où voulez-vous qu’ait

lieu ce prétendu croisement? a″ avance d’un rang; je le vois alors, et

tout de suite, au-dessous du lieu occupé à l’origine par b′, mais ce

lieu est vide, b′ est parti. A son tour, b′ avance d’un rang en sens

inverse. Le voilà d’un coup au-dessus du point de départ de a″, mais a″

a marché, il n’est plus là.

Quand on parle de croisement, on raisonne comme s’il existait entre b′

et a″ une verticale sur laquelle pussent passer en même temps les deux

mobiles:

b′ | »

» | a″

C’est le contraire de l’hypothèse; mais la figure elle-même trompe

l’œil; l’imagination voit un intervalle là où il est justement

impossible; elle est dupe, l’hypothèse est oubliée.

En définitive, a″ ne rencontre que c′ et les deux moments qu’on oppose

aux partisans des indivisibles sont imaginaires[81].»

[81] Cf. _Rev. de Métaph. et de Morale_, p. 385, 1893.

Telle quelle, la réponse de M. Evellin suffit à ruiner l’argument

éléatique, mais j’irai plus loin et je dirai que la difficulté soulevée

par Zénon nous montre à l’évidence que ni l’espace, ni le temps ne

peuvent être envisagés comme des continus physiques. L’un et l’autre

sont formés par des éléments en nombre fini, par des unités discrètes.

* * * * *

Nous avons démontré que l’étendue est formée de particules multiples,

inétendues, échangeant entre elles certains rapports; nous devons

aboutir au même résultat en ce qui concerne le _temps_; celui-ci, non

plus, ne saurait être divisible à l’infini, il doit être formé, lui

aussi, d’unités multiples et discrètes, en un mot de _particules de

temps_ dont chacune n’offre pas les qualités objectives du temps, mais

qui, par leur réunion, nous procurent ce que je pourrais appeler, faute

de mieux, la sensation ou l’impression de temps.

Cette thèse, je ne me le dissimule pas, offre quelque chose de

déconcertant de prime abord, mais, à la réflexion, loin d’apparaître

contradictoire en soi, elle se présente comme le _seul moyen_ de

résoudre les antinomies rencontrées à chaque pas dans l’hypothèse de la

continuité. Bien mieux, cette théorie de la discontinuité appliquée au

temps, est la seule qui s’accorde avec les travaux récents suscités par

les études de la physique moléculaire, du monde atomique, des lois du

rayonnement et de la fameuse hypothèse des _quanta_ dont Planck a posé

les bases. «_Natura non facit saltus_» disaient les anciens

philosophes[82]; eh bien, toute notre science actuelle ne vise rien

moins qu’à détruire cette formule dont l’origine se perd en un lointain

passé. Ceux-là ont dû le remarquer qui suivent depuis vingt-cinq ans les

théories de l’évolution. On abandonne de plus en plus les vues des

Darwin, des Lamarck, des Hœckel qui admettaient comme un dogme, la

variation lente des types organiques; en Botanique comme en Zoologie,

c’est la doctrine des mutations brusques qui paraît serrer de plus près

la réalité.

[82] «La Nature ne fait pas de sauts brusques.»

Les progrès dans le monde organique s’accompliraient non plus suivant un

plan plus ou moins incliné, mais à la façon des degrés d’un escalier

dont nous sommes impuissants à découvrir le faîte.

Même conclusion pour le monde inorganique où la loi d’évolution laisse

de jour en jour apparaître plus évidente la discontinuité.

Pourquoi, direz-vous, les physiciens ne s’en sont-ils pas aperçus plus

tôt? Je vais répondre par une comparaison. Plaçons sur une balance,

après l’avoir équilibré, un récipient contenant un décimètre cube d’eau.

Grâce à une évaporation incessante de la masse liquide, le fléau de la

balance accusera une diminution de poids continuelle. Supposons

constante la cause d’évaporation, et, par un procédé facile à imaginer,

suivons la marche du phénomène; l’appareil enregistreur fournira un

graphique où nous ne remarquerons, ni sauts, ni discontinuité.

Cette courbe descendante correspond-elle à la réalité? Évidemment non.

Nous n’ignorons pas en effet qu’il faut une certaine dépense d’énergie,

toujours la même, pour libérer une quantité constante de liquide; mais

celui-ci est formé d’atomes ou de molécules qui délaisseront la surface

les uns après les autres; la courbe traduisant le phénomène, vous le

voyez bien maintenant, ne saurait être continue; si elle vous paraît

telle, c’est grâce à la multiplicité inouïe des particules se détachant

tour à tour; un instrument beaucoup plus sensible mettrait en évidence

cette discontinuité, accuserait non plus une descente régulière, mais de

véritables gradins réguliers.

Or, le phénomène paraît bien général: lorsqu’un atome se désagrège, il

perd par sauts brusques ses électrons, et même ses grains d’énergie;

ceux-ci s’enfuient comme des unités discrètes, (par _quanta_) qui nous

apparaissent ainsi comme des particules d’énergie.

De tous ces faits et de beaucoup d’autres analogues, on a pu conclure

qu’un système physique n’est susceptible que d’un nombre fini d’états

distincts; il saute de l’un à l’autre sans passer par une _série

continue_ d’états intermédiaires.

Supposons maintenant que l’état du système dépende de deux conditions,

de deux paramètres, auquel cas nous pourrons représenter chacune de ses

variations par un point sur une surface plane; l’ensemble des points

représentatifs des divers états possibles ne sera pas alors la surface

tout entière, mais seulement des points particuliers, discontinus. Ces

points toutefois sont si serrés qu’ils nous donneront l’illusion de la

continuité. Mais alors, remarquait déjà H. Poincaré auquel j’ai emprunté

cet exemple en le simplifiant, nos points représentatifs isolés ne

doivent pas être distribués d’une façon quelconque; ils doivent l’être

de telle sorte qu’en les observant avec nos sens grossiers nous ayons pu

croire aux lois communes de la Dynamique et par exemple à celles de

Hamilton, lois qui se traduisent par des équations différentielles

s’appliquant au continu.

Voilà où nous a conduits l’étude de ce petit monde complexe qu’est

l’atome; mais ce qui s’applique à un système isolé est encore valable

pour la collection des objets composant l’Univers, objets tous liés

entre eux par les actions qu’exercent les unes sur les autres les

particules ultimes de la matière.

Chaque action élémentaire--cause et effet--représenterait un état;

l’ensemble des états coexistants, simultanés objectivement,

détermineraient un _instant_. L’instant suivant serait dû à un

changement brusque. Ainsi l’Univers sauterait d’un état à l’autre sans

passer par un état intermédiaire; il demeurerait immobile dans

l’intervalle, qui deviendrait _vide_ au point de vue temporel, ou plutôt

inexistant.

Et nous voilà revenus à la discontinuité du Temps que nous avions

pressentie. Un rapport d’ordre causal constituerait donc une _particule

de temps_.

Nous aboutissons pour le Temps à une théorie symétrique de celle qui

nous a donné l’explication de l’Espace: des deux côtés, unités

discrètes, mais d’une inconcevable multiplicité; coexistantes dans le

cas de l’espace; successives, c’est-à-dire s’excluant les unes les

autres, pour le Temps.

Et de la même façon que nous avons admis une unité absolue d’espace,

nous pouvons concevoir sans contradiction une unité absolue de temps.

Ainsi s’évanouirait le dernier rempart qui protégeait la Relativité:

celle-ci nous apparaît de plus en plus comme un échafaudage branlant

dressé autour du magnifique monument que la Physique moderne est en voie

d’élever à la Science de la Nature.

Pour comprendre Einstein · 第 23 / 26 题