La cause du succès de la Relativité, aussi bien dans le monde savant que
dans le grand public, j’ai déjà eu l’occasion de le faire remarquer, a
été la vérification réelle ou apparente des théories d’Einstein.
Un rayon lumineux venant d’une étoile et frôlant le Soleil doit décrire
une trajectoire approximativement hyperbolique et c’est ce que l’on a pu
constater. Notons que ce résultat s’explique qualitativement, tout au
moins, dans l’hypothèse de l’émission. Est-ce à dire que la théorie
newtonienne de la lumière est prête à ressusciter? Dans ce cas, il
faudrait nécessairement la concilier avec l’hypothèse des ondulations
qui, seule jusqu’ici, a pu rendre compte de la diffraction. Or, cette
dernière est conforme à la théorie électro-magnétique de Maxwell qui
s’incorpore à celle de la Relativité. De toute façon, l’éther, lui
aussi, comme le Phénix, pourrait bien renaître de ses cendres.
Einstein a également prédit le déplacement vers le rouge, des raies du
spectre solaire, par rapport à celles des sources terrestres[59], sous
l’action du champ de gravitation provenant du Soleil. L’effet doit être
extrêmement faible et les expérimentateurs, jusqu’ici, ne sont pas
tombés d’accord; nous attendrons.
[59] V. Chap. précédent.
Enfin, la théorie de la Relativité généralisée fournit une formule
rendant compte de l’avance du périhélie de Mercure. Cette avance est
d’ailleurs assez mal déterminée et l’on admet pour elle une valeur
d’environ 42″ d’arc. Einstein, par le calcul, trouve 42″,9: «On pourrait
presque dire, écrit M. Picard à ce sujet, que ce résultat est trop
satisfaisant, tant d’influences incomplètement analysées jusqu’ici
devant s’exercer dans le voisinage du Soleil, si toutefois on considère
le nombre de 42″ comme correspondant réellement aux observations»[60].
[60] E. PICARD: _La Théorie de la Relativité et ses applications à
l’Astronomie_, p. 21 (Gauthier-Villars, Paris 1922).
La théorie de la Relativité généralisée montre en effet que le grand axe
de l’ellipse décrite par les planètes n’est pas fixe, comme dans le cas
newtonien du problème des deux corps et abstraction faite des
perturbations provenant de la présence des autres planètes. Mercure seul
peut servir à illustrer les vues d’Einstein; car pour les autres
planètes l’avance du périhélie est très mal déterminée, en raison de la
faible excentricité des orbites. Appliquée à Mars, la méthode ne réussit
pas; mais, dans ce cas particulier, il peut exister d’autres sources de
perturbations.
Aussi intéressants que soient ces résultats pris en bloc, il faut avouer
qu’ils ne prouvent pas, d’une manière absolue, en faveur de la
Relativité.
On sait que depuis longtemps, les savants ont essayé de mettre en accord
la théorie électro-magnétique de Maxwell, vérifiée dans le monde des
atomes, avec la loi de la gravitation qui n’est qu’approchée. Or, on
peut donner pour cette dernière une formule empirique qui satisfasse aux
conditions imposées. Mais, dans l’un et l’autre cas, nous ne savons en
quoi consiste la nature de cette action particulière qui agit suivant
les masses. Les formules d’Einstein ont l’avantage de rattacher cette
force à un ensemble de principes; toutefois, nous ne sommes pas plus
avancés sur la cause intrinsèque de la gravitation: nous restons en
présence d’un symbole inintelligible.
Mais ce qu’il y a de plus piquant dans l’affaire, c’est que tout
récemment, M. Louis Maillard, professeur d’Astronomie à l’Université de
Lausanne, a publié un Mémoire sur _Le mouvement quasi-newtonien et la
gravitation_, où, en partant de principes cosmogoniques originaux, l’on
retrouve, sans faire appel à la Relativité, tous les résultats déduits
par Einstein, à grands frais de calculs, des principes de sa
théorie[61]. Les nombres obtenus par M. Maillard sont surprenants; ils
donnent, par exemple, les avances des périhélies pour toutes les
planètes, ainsi que le montre le Tableau suivant:
[61] L. MAILLARD: _Cosmogonie et Gravitation_ (Gauthier-Villars,
Paris, 1922).
Planètes Avance Avance
calculée probable
Mercure 43″,5 43″,4
Vénus 17″,4 17″
Terre 11″,6 11″
Mars 8″,2 8″
Saturne 40″ 40″
La nouvelle loi de gravitation s’applique aussi bien à l’électron qu’aux
corps célestes: il y aurait donc un potentiel commun à l’Électricité et
à l’Astronomie. La formule de M. Maillard explique en même temps
l’accélération lunaire, qu’Einstein est impuissant à déduire de la
Relativité.
Les autres conséquences sont aussi suggestives: Le Mémoire du savant
professeur de Lausanne montre qu’il existe une aberration gravifique de
même valeur que l’aberration lumineuse; qu’il n’y a plus
d’incompatibilité entre la théorie de l’émission et celle des
ondulations; les grains d’énergie sont émis constamment dans tous les
sens par les charges électriques; un rayon lumineux est dévié en passant
près d’une masse pesante et la déviation est le double de ce qu’elle
serait dans la théorie de l’émission; le déplacement des raies
s’explique aussi aisément dans les théories classiques que dans celle de
la Relativité; si bien que les trois résultats d’Einstein dépendent
simplement du carré de l’aberration de la lumière. Mais les
relativistes, par contre, ne peuvent appliquer leurs formules, ni à
l’accélération du moyen mouvement de la Lune, ni à l’avance du périhélie
de _toutes_ les planètes. Pour la Terre, Einstein a donné 4″ et non
11″,6, valeur exacte fournie par la formule Maillard; pour Mars, 1″,5 et
non 8″, avance réelle.
Dans un autre ordre d’idées, les relativistes ont inféré de la déviation
des rayons lumineux, que leur Univers--_continuum_ Espace-Temps à 4
dimensions--cessait d’être euclidien pour prendre une sorte de courbure
près des masses pesantes où il deviendrait einsteinien. Encore un abus
de langage qui n’a véritablement aucune signification. Un tel
raisonnement nous conduirait, avec autant de raison, à émettre l’opinion
que l’Univers est einsteinien dans notre atmosphère, puisque le rayon
émané d’une étoile s’incurve en la traversant: c’est le phénomène de
réfraction, connu et analysé depuis longtemps sans que personne n’ait eu
l’idée d’en tirer une aussi grotesque conclusion. La ligne droite est le
plus court chemin imaginable entre deux points de l’espace; de ce que le
rayon lumineux se courbe comme la trajectoire d’un obus, cela ne prouve
pas que le chemin parcouru par la lumière s’effectue dans un _continuum_
à 4 dimensions et qu’il nous faut appliquer la Géométrie de Riemann au
monde dans lequel nous vivons. Décidément, la Métaphysique allemande ne
brille ni par la simplicité, ni par la clarté, ni par la logique, et
m’est avis qu’elle mettra quelque temps à s’imposer aux philosophes peu
empressés d’abdiquer leur faculté de raisonnement.
* * * * *
J’ai eu l’occasion de dire, au chapitre V, que pour les Einsteiniens, la
question d’un Univers infini ne se posait pas; le sujet, maintenant que
nous avons en main toutes les pièces du procès, vaut la peine qu’on y
revienne. Au reste, les divagations hilarantes auxquelles a donné lieu
le problème, du point de vue relativiste, seront bien de nature à nous
reposer de nos discussions parfois trop sévères.
Nous avons vu au chapitre VI que, pour des êtres infiniment plats
déposés sur une sphère de grand diamètre, la notion de droite
n’existerait pas telle que nous l’imaginons; pour nos sujets à deux
dimensions, la droite serait, en fait, un arc de grand cercle dont le
rayon de courbure échapperait à leur entendement; la question ne se
poserait même pas. Or, en faisant le tour de leur habitat sphérique, nos
êtres plats reviendraient, après un temps plus ou moins long, à leur
point de départ: ils concluraient donc avec quelque apparence de logique
que, non seulement une droite n’est pas illimitée, mais qu’elle est
essentiellement finie et ils en déduiraient aussitôt que leur univers,
lui aussi, ne saurait être infini. Et ici, remarquez-le, aucune
discussion n’est possible; il y a une limitation de fait; même une
possibilité d’espace plus grand ne saurait se poser.
Ces conclusions s’appliquent aux espaces courbes, sphérique ou
elliptique, imaginés par les géomètres; dans ces espaces fictifs, les
pseudo-droites deviennent des géodésiques jouissant de la propriété
d’être le plus court chemin d’un point à un autre, si bien que la
distance devient fonction du rayon de courbure. Comme l’espace à quatre
dimensions, les genres d’espace dont nous parlons, relèvent de la
Géométrie de Riemann; dès lors, le _continuum_ Espace-Temps de Minkowski
rentre dans ces catégories.
Un événement temporel, ayant une existence successive dans le temps et
dans l’espace, est caractérisé par sa _ligne d’univers_; celle-ci sera
donc nécessairement courbe dans un monde à quatre dimensions.
Oh! il y a bien quelques exceptions, mais comme en grammaire, celles-ci
confirment la règle. Dans ce que nous appelons le vide interstellaire,
l’Espace-Temps est quasi-euclidien, du moins il en diffère infiniment
peu; il ne prend de courbure prononcée que dans les régions voisines des
masses pesantes, près des étoiles où il devient tordu, _einsteinien_:
c’est la _pieuvre_ après le _mollusque_[62]; ces expressions ne sont pas
heureuses au point de vue littéraire, mais il ne faut pas oublier que
nous sommes en Allemagne.
[62] Ces expressions sont d’Einstein lui-même.
Ainsi raisonne Einstein; tout compte fait, cependant, l’Espace-Temps que
nous habitons doit être beaucoup plus euclidien qu’autrefois, car,
aujourd’hui, les vides interstellaires sont énormes et la
matière--mettons pondérable--est prodigieusement agglomérée aux dépens
de ces vides; d’où il suit que la condensation de la matière nébulaire a
changé peu à peu la forme du _continuum_ représentant l’Univers; tout
cela est du dernier grotesque!
Mais rien n’arrête les relativistes; en partant de la densité stellaire,
on doit pouvoir trouver le rayon de notre Univers, puisque celui-ci est
à peu près sphérique et limité: «La théorie, dit gravement Einstein,
fournit même une relation simple entre l’étendue du monde dans l’espace
et la densité moyenne de la matière[63].»
[63] Cf. _Théorie de la Relativité_, _op. j. cit._, p. 200.
Mais, et c’est ici que notre bon La Fontaine reprend ses droits, il ne
reste plus qu’à «attacher le grelot». Nous nous débattons en plein
inconnu et les savants qui, à la suite d’Einstein, ont fourni au public
des chiffres même approximatifs, déduits de la densité stellaire, sont
avant tout, je pense, des poètes ou des rêveurs; l’âme slave et la
mentalité allemande se plaisent, paraît-il, à ce genre d’exercice; je
veux bien le croire, mais ce qui est plus lamentable, c’est de voir chez
nous quelques esprits--assez rares heureusement--tomber dans ce piège
grossier et émettre la prétention, au nom de l’Astronomie, d’imposer à
leurs lecteurs béats, la croyance en de pareilles fadaises.
A l’heure actuelle, nos mesures, hélas! ne peuvent rien nous dire sur
l’étendue de l’Univers même accessible à nos instruments. Je pourrais me
contenter ici de cette simple affirmation, mais certains auteurs ont
répandu à ce sujet de telles assertions qu’il est bon de mettre les
choses au point; il ne s’agit pas en effet d’écrire l’Astronomie à la
façon d’un roman à la Wells ou à la Jules Verne.
Que savons-nous de positif sur l’étendue de l’Univers visible? Au XVIIIe
siècle, avec sir William Herschel, les astronomes n’étaient pas éloignés
de croire qu’en dehors de la Voie lactée, à laquelle nous appartenons,
se trouvaient d’autres Univers, représentés par les nébuleuses: c’était
la théorie des Univers-Iles qui régna en maîtresse pendant une
cinquantaine d’années. Mais bientôt on s’aperçut que ces nébuleuses,
enregistrées maintenant par millions, ont une distribution géographique
en rapport avec la Voie lactée; ces objets sont distribués aux pôles de
la Galaxie[64]; ils offrent donc un degré de parenté avec elle. Les amas
stellaires, par contre, feraient partie de la Voie lactée et n’en
seraient pour ainsi dire que des îlots annexes.
[64] Galaxie, terme astronomique synonyme de Voie lactée.
Le mystère sembla même s’élucider, lorsque des mesures grossières et à
peine approximatives montrèrent que plusieurs nébuleuses parmi les plus
belles, étaient à des distances moindres que les plus lointaines étoiles
de la Voie lactée.
Or, il y a quelque vingt ans, on admettait encore, avec Newcomb et
quelques autres, que le plus grand diamètre de la Galaxie était au
maximum de 14 000 années-lumière.
Notre soleil occupant une position quasi-centrale, les étoiles faibles
de la Voie lactée étaient encore à 8 000 années-lumière environ; mais de
nouvelles méthodes d’appréciation des distances stellaires, surgies en
ces derniers temps, ont montré qu’il fallait de beaucoup majorer nos
premiers chiffres. Shapley a mesuré des amas stellaires situés au bord
de la Voie lactée en des régions extrêmes et qui ne mettent pas moins de
220 000 ans à nous envoyer leur lumière.
De la discussion de toutes les observations, il ressort que notre Voie
lactée est fort bien représentée par un large ellipsoïde aplati, sorte
de lentille biconvexe dont le diamètre mesurerait 300 000
années-lumière, avec une épaisseur environ 10 fois moindre. Notre Soleil
se trouve à très peu près dans le plan équatorial de la lentille, mais à
60 000 années-lumière de son centre.
Quant aux nébuleuses spirales, on a bien essayé à leur sujet de
ressusciter la vieille théorie des Univers-Iles, mais jusqu’ici les
mesures effectuées au Mont-Wilson avec les plus grands instruments du
monde, n’ont pas confirmé cette hypothèse. Tout, à l’heure actuelle,
nous porte à croire que ces nébuleuses font partie intégrante de notre
Univers: Celui-ci nous apparaîtrait donc comme un ensemble grossièrement
sphérique dont les régions équatoriales seraient peuplées d’étoiles
(Voie lactée) alors que les pôles de l’immense formation seraient
occupés par les nébuleuses (fig. 13).
Quoiqu’il en soit--car nos mesures comportent encore bien des
incertitudes--que les nébuleuses fassent partie intégrante de notre
Univers, ou bien qu’elles nous apparaissent comme des répliques
lointaines de notre Voie lactée, nous n’avons encore pas le droit de
dire que nos investigations ont porté sur des objets situés à des
millions d’années-lumière[65].
[65] La discussion des différentes mesures a été exposée dans mon
article: _Connaissons-nous le Plan de l’Univers_, Rev. des Quest.
janv. 1921 et dans _Où en est l’Astronomie_, _j. cit._, derniers
chapitres.
[Illustration: Fig. 13.--Plan de notre Univers d’après les conceptions
modernes.]
Or, d’après la théorie d’Einstein interprétée par lui-même ou par
d’autres relativistes tels que de Sitter, une grossière évaluation des
dimensions de l’Univers, en partant d’une certaine densité stellaire,
tendrait à faire croire qu’un rayon lumineux émané du Soleil mettrait
environ 1 000 millions d’années à faire le tour du monde matériel, ce
qui donnerait à peu près pour le diamètre de l’Univers, 300 millions
d’années-lumière, c’est-à-dire une valeur 1 000 fois plus grande que
celle du diamètre de la Voie lactée, _d’après les mesures les plus
récentes_.
Sur ce point d’ailleurs, les vues des relativistes sont fort vagues; en
tout cas, personne n’a le droit d’affirmer, comme on l’a fait récemment,
que les observations astronomiques concernant l’étendue du Système
galactique et de ses annexes, corroborent la théorie de la Relativité.
* * * * *
Il y a mieux: sur la forme même de l’Univers, les relativistes ne
s’entendent plus; pour Einstein, le monde serait cylindrique maintenant
«et c’est là une nouvelle inattendue quand on songe, dit M. G. Moch, à
l’assurance avec laquelle cette hypothèse (celle du monde sphérique) est
encore présentée dans les tirages postérieurs à la brochure
d’Einstein»[66]. Pour de Sitter, l’Univers est sphérique dans ses
dimensions spatiales, si l’on emploie un temps réel, mais dans les deux
sens de l’axe des temps, il est ouvert comme un hyperboloïde. «Cela nous
épargne heureusement la nécessité de supposer que, tout en avançant dans
le temps, nous retournions à l’instant d’où nous venons! L’Histoire ne
se répète jamais. Mais quant aux dimensions de l’espace, si nous
poursuivons notre route, nous sommes ramenés à notre point de
départ»[67].
[66] V. G. MOCH: _La relativité des phénomènes_, p. 286. Ici, l’auteur
fait allusion au livre de M. Eddington daté du 1er mai 1920 et qui
contient la nouvelle hypothèse d’Einstein sur un Univers
cylindrique.
[67] EDDINGTON, _op. j. cit._, p. 159.
Cette conséquence, Einstein l’admet: des rayons issus du Soleil doivent
forcément converger, puisqu’ils sont courbes; «le foyer de convergence
aurait tous les caractères d’un vrai Soleil, en ce qui concerne la
lumière et la chaleur, mais il ne s’y trouverait aucun corps
substantiel. Ainsi nous pourrions voir une série de fantômes du Soleil,
correspondant aux positions où il était il y a un, deux, trois, etc...
milliards d’années, si, comme il est probable, il brille depuis aussi
longtemps».
«Il est assez amusant de penser que les différents phénomènes de
l’Univers sidéral peuvent laisser, là où ils ont eu lieu, des empreintes
qui se reproduisent périodiquement... peut-être aussi n’y a-t-il qu’une
certaine proportion d’étoiles matérielles, les autres n’étant que des
revenants optiques qui viennent hanter leurs anciennes demeures.»
Toutefois, après s’être amusé de ces puérilités, Eddington, qui les
rapporte, émet l’idée que certaines causes ignorées pourraient bien
empêcher de tels résultats...!!
J’arrête ici ces citations; j’ai voulu simplement donner à mes lecteurs
un avant-goût de ce qui les attend, s’ils ont, comme moi, le courage de
parcourir les élucubrations des relativistes. N’est-ce pas le cas, bien
que le sujet soit différent, de dire avec H. Poincaré, qui ne dédaignait
pas parfois un langage familier pour traduire toute sa pensée: «Tout
cela c’est de la bouillie pour les chats»... et tout cela prouve ce
qu’avançait déjà le savant Newcomb, lorsqu’il parlait du pays féerique
de la Géométrie: «C’est là, disait-il, que le mathématicien se divertit
au point de laisser supposer au profane qu’il s’agit moins en la
circonstance, d’une série enchaînée de démonstrations rigoureuses que du
vol capricieux d’une imagination en délire[68].» Passe encore lorsque le
Géomètre ne quitte pas son domaine, mais dès qu’il franchit cette
limite, l’exercice devient dangereux et telle est cependant la voie où
l’on engage depuis quelque temps la Physique moderne: «Toute
schématique, elle ne pense nullement, disait Duhem, à passer derrière
nos perceptions pour voir ce qu’il y a, mais elle cherche à les
représenter par des symboles empruntés à la Géométrie ou à la science
des nombres qu’elle connaît seule ensuite[69].»
[68] S. NEWCOMB: _Philosophie de l’Hyperespace_, trad. par l’Abbé
MOREUX, _Cosmos_, 30 sept. 1899.
[69] Cf. P. DUHEM: _Le mixte et la combinaison chimique_.
On dirait que ces lignes ont été écrites pour les relativistes qui font
profession de ne connaître que leurs formules et qui pensent avoir tout
expliqué lorsqu’ils parlent de grandeurs scalaires, de vecteurs, de
tenseurs, de champs de forces et autres quantités toujours muettes sur
la nature des choses.
* * * * *
Mais voici qui est plus singulier encore: nous voyons actuellement
certains savants qui, dédaigneux des enseignements d’une saine
philosophie, professaient autrefois l’infinité de l’Univers au nom de la
Science, passer dans le camp adverse et soutenir, au nom de la
Relativité, la thèse diamétralement opposée; or, ce sont ces mêmes
esprits qui s’élevaient naguère contre les philosophes d’antan inféodés
aux théories d’Aristote; en vérité, le «_Magister dixit_» n’a jamais
autant régné que de nos jours; Einstein remplace le Stagyrite![70].
[70] Notons en passant que la conclusion des relativistes au sujet de
la non-infinité de l’Univers, était connue depuis longtemps.
Einstein, là encore, n’a rien inventé. Voyez à ce sujet le livre de
LECHALAS _sur l’Espace et le Temps_, p. 188 (Alcan, Paris, 1910).
N’est-ce pas que l’histoire de la Science est bien amusante!
* * * * *
J’ai affirmé à différentes reprises, au cours des chapitres précédents,
que nous ne connaissions peut-être pas _tous_ les rapports d’action
qu’échangent entre elles les dernières particules matérielles et que
c’est dans le monde atomique, sans doute, qu’il faut chercher la
quatrième dimension de l’espace, si elle existe.
Notez qu’ici je ne parle plus d’une quatrième dimension analogue à celle
que Minkowski a voulu accoler à notre espace; le Temps, quoi qu’on
fasse, ne se ramènera jamais à l’étendue phénoménale; il s’agit d’une
quatrième variable de notre espace, quelque chose comme une coordonnée
qui relierait entre eux les électrons ou des parties plus petites
encore, auquel cas cette quatrième dimension échapperait à notre vision,
mais pourrait s’imposer à notre entendement.
J’ai développé ces idées, dans mon livre sur la Mort, au chapitre VIII
intitulé: _Suggestions_; je n’ai pas changé d’avis depuis, même après
avoir étudié la Relativité; aussi demanderai-je au lecteur la permission
de résumer ici les passages essentiels du volume dont la première
édition remonte à 1913.
Plus notre science avance dans l’étude de l’atome et plus il devient
évident que nous sommes impuissants à nous représenter ce qui se passe
dans ce monde échappant à notre vision directe.
Dès que les chimistes eurent inventé les formules dites de constitution,
où la _valence_ devient tangible, on s’aperçut que les atomes ne
s’assemblent pas suivant des surfaces planes, mais suivant des volumes
de l’espace. C’est ce que fit remarquer Van t’ Hoff, dès 1877, à propos
du carbone tétravalent (fig. 14).
[Illustration: Fig. 14.--Représentation schématique d’un atome
tétraédrique de carbone.]
L’atome de cette substance resta un centre d’attraction, un chef de
groupe, mais au lieu de s’aligner sur un même plan, les atomes
monovalents occupèrent les sommets d’une pyramide à quatre faces
(tétraèdre).
Cette théorie du carbone tétraédrique devait être le point de départ de
la Stéréochimie dont les succès ne se comptent plus. Elle permit
d’expliquer comment des combinaisons chimiques peuvent être les mêmes
quantitativement tout en différant qualitativement. Certains atomes
peuvent en effet occuper des positions symétriques; or l’on sait que
dans la «Géométrie de l’espace» les volumes symétriques ne sont pas
généralement superposables, pas plus que vous ne sauriez superposer un
gant de votre main droite à celui de votre main gauche.
De semblables corps formés d’un même nombre d’atomes identiques
assemblés différemment, ayant par conséquent mêmes formules brutes, ont
été appelés _isomères_. Ce triomphe de la théorie ne devait pas durer
longtemps.
A mesure que les faits s’accumulaient, les partisans les plus convaincus
de l’efficacité de la nouvelle méthode, durent s’avouer que même le
développement des formules dans notre espace à trois dimensions, était
impuissant à fournir une explication de tous les cas d’isomérie
nettement constatés[71]. A l’heure actuelle, les nouveaux schémas sont
loin de tout prévoir, si bien que «la Stéréochimie, a pu dire M.
Freundler, est actuellement arrivée à un point où, d’une part, elle a
donné tout ce qu’elle pouvait donner, et où, d’autre part, ses
imperfections de jour en jour plus apparentes nécessitent sa
transformation complète[72].»
[71] Le nombre des combinaisons du carbone dépasse actuellement
100 000 et s’augmente de plusieurs milliers chaque année.
[72] Cf. P. FREUNDLER, _La Stéréochimie_, collection Scientia, Paris,
Gauthier-Villars.
Il n’est pas jusqu’au domaine où la Stéréochimie a connu les plus beaux
triomphes, celui des isoméries optiques, où l’on ne puisse voir déjà les
premiers symptômes de décrépitude, précurseurs de la faillite finale.
Que dire alors de la stéréochimie de l’azote quintivalent et de certains
métaux, où, en dépit des beaux travaux de Werner, il resterait encore
plus à faire pour concilier les prévisions schématiques avec les
résultats expérimentaux?
Les chimistes sont donc forcément amenés à n’user de toutes ces figures
planes ou à trois dimensions, que comme des systèmes de notation
commodes, sortes de procédés graphiques, schémas ou symboles.
En aucune façon, ils ne peuvent avoir la prétention de nous donner ainsi
l’idée de la vraie structure de la molécule.
Ainsi, toutes nos données sensibles se trouvent mises en déroute dès que
nous sortons du champ grossier de l’observation; bien mieux, nous
commençons maintenant à comprendre que nos lois géométriques de
l’espace, déduites de l’étendue, telle que nos sens nous la laissent
imaginer, qui nous suffisent par conséquent pour guider notre expérience
journalière et commune, cessent d’être vraies dès que nous voulons
dépasser les limites assignées à notre sensibilité.
Lorsque nous considérons la particule ultime, nous n’avons pas davantage
le droit de parler d’étendue que de lui prêter les qualités inhérentes à
des groupements complexes et moléculaires. Éclat, couleur, dureté,
mollesse, densité, malléabilité, flexibilité, élasticité, dilatabilité,
sonorité, ténacité, fragilité, beauté, laideur, autant de mots qui n’ont
aucun sens si nous les appliquons au dernier élément de la matière.
A plus forte raison n’avons-nous aucun droit de supposer que les
particules doivent se grouper, c’est-à-dire en fin de compte, agir
réciproquement les unes sur les autres, suivant les lois spatiales
tridimensionnelles que notre sensibilité nous a suggérées, que nous
avons formulées au moyen des abstractions de notre esprit agissant sur
les données fournies par le toucher ou par la vue.
Voilà ce à quoi conduit le raisonnement; or, il est vraiment curieux de
constater que toutes les difficultés de la chimie moléculaire
s’aplanissent dès qu’on introduit dans les formules de structure une
quatrième coordonnée d’espace.
Ainsi, l’Hyperespace nous fournirait l’explication du réel, mais du même
coup s’évanouit pour le physicien l’espoir d’arriver jamais à une
représentation mécanique et sensible de l’Univers.
Ces conclusions n’ont rien d’extraordinaire, à la vérité, si l’on veut
bien réfléchir à ce fait que certaines réactions chimiques doivent se
passer au sein même de ce petit monde complexe qu’est l’atome, auquel
cas, nous l’avons déjà montré, notre Géométrie euclidienne s’était
avouée impuissante à nous fournir une représentation sensible des
phénomènes.
Voilà donc l’Hyperespace, simple hypothèse au début, qui fait son entrée
triomphale dans la Physique et la Chimie, par le monde des atomes.
On a essayé de la même méthode pour résoudre les difficultés mécaniques
soulevées par la nature de l’éther dont les particules transmettraient
cette force mystérieuse nommée gravitation. En fait, les explications
auxquelles le procédé a conduit, sont beaucoup plus intéressantes que
celles des relativistes inlassablement cantonnés dans leurs formules. Je
vais essayer de donner au lecteur une idée de la façon dont on
utiliserait, dans ce cas, la notion d’Hyperespace.
Sur un mur vertical bien plan, dessinons des disques de différentes
grandeurs; les uns représenteront des planètes, les autres des soleils.
Choisissons une planète, qui sera la Terre je suppose, et sur son
contour (circonférence du disque) imaginons des êtres-surfaces, comme
dans le chapitre VI, avec une épaisseur excessivement faible.
Bien que ces êtres se meuvent autour du disque vertical, nous pouvons
supposer qu’ils y sont retenus, appliqués pour ainsi dire, par une force
s’exerçant latéralement, donc dans une troisième dimension, et ils n’en
ont aucune idée. Mais si le centre du disque les attire, ils concevront
une force analogue à celle de la pesanteur. Les plus habiles arriveront
à égratigner le pourtour de leur disque et à y creuser des puits;
d’autres se décolleront de la circonférence et parviendront à s’élever
dans l’air comme nos aviateurs. Imaginons encore un fluide analogue à
nos gaz et s’étendant suivant une faible épaisseur sur toute la surface
du mur: les physiciens de ce monde à deux dimensions concevront
parfaitement l’idée de cette sorte de milieu bizarre qui transmet les
radiations des astres, qui est un support d’énergie à la fois souple et
résistant, mais ils seront totalement impuissants à expliquer comment un
tel milieu pénètre tous les corps et les baigne en quelque sorte;
comment, par exemple, la chaleur de leur soleil, qui n’est qu’une ligne
pour eux, ne trouve pas un obstacle insurmontable en rencontrant cette
autre ligne qui forme la limite de leur corps, mais les enveloppe
entièrement, mettant ainsi en défaut les principes les plus sûrs de leur
Physique mathématique déduite de leur Géométrie à deux dimensions.
De même, dans notre monde à trois dimensions, nous ne comprenons pas
comment les actions de l’éther ne se transmettent pas suivant les lois
de notre Mécanique classique; alors qu’elles devraient tenir compte des
surfaces, elles s’exercent par rapport aux masses; elles agissent donc
comme si tous les corps étaient transparents, pour ainsi dire, par
rapport à elles, pénétrant jusqu’au sein de la matière et n’étant jamais
arrêtées par les substances les plus compactes.
Qui ne voit ici l’analogie et qu’il suffit pour tout expliquer
d’admettre que la force de la gravitation s’exerce suivant une quatrième
direction de l’espace?
Nous n’aurions rien changé aux conditions de l’exemple précédent, si
nous avions installé nos disques (soleils et planètes) sur une surface
courbe appartenant à une sphère d’un diamètre immense et si nous en
avions rempli l’intérieur d’une sorte de fluide transmettant toutes les
vibrations. Nos êtres à deux dimensions auraient évolué, cette fois,
sans le savoir, sur un monde volume à trois dimensions dont ils auraient
été la surface limitante.
De même pouvons-nous dire, notre espace à trois dimensions, ainsi que le
démontre la Métagéométrie[73], pourrait être la surface limitante d’un
espace éthéré à quatre dimensions, monde matériel comme le nôtre, mais
que nous ne connaîtrons jamais au moyen de nos sens actuels. Si telle
était notre condition, si un tel monde hyperspatial servait de support
au nôtre, l’éther nous pénétrerait par la quatrième dimension. Ainsi
s’expliquerait ce fait étrange, quoique réel, que l’éther puisse se
trouver en contact avec toutes les parties de nos corps.
[73] Cf. E. JOUFFRET, _op. cit._, p. 214 et Chap. II.