L’UNIVERS EST-IL INFINI?

On a beaucoup discuté depuis les Éléates, sur le nombre infini et malgré

quelques divergences de vues très secondaires, il semble bien que

l’accord entre les spécialistes de cette branche des Mathématiques, est

à l’heure actuelle assez satisfaisant. Cependant, nombreux encore sont

les hommes de science qui emploient à tort à travers, ce vocable:

_nombre infini_; pour quantité d’autres, la question est purement

métaphysique et ne vaut pas la peine qu’on s’y arrête; la plupart, il

faut le dire ouvertement, ne semblent guère mieux fixés à ce sujet que

Zénon et ses contemporains.

Au Moyen-Age, certaine école rejeta le nombre infini comme absurde;

c’était aller un peu loin. Le mot infini, appliqué au nombre, n’est pas

un non-sens et ne répugne pas à notre entendement, mais ce terme doit

être soigneusement défini si l’on veut éviter contradictions et

obscurités. Saint Thomas, qui fut le plus grand savant de son époque,

l’avait fort bien compris; l’emploi qu’il fait du mot infini appliqué au

nombre est fort judicieux, mais ses idées n’ont pas toujours été bien

interprétées. Kant se garde d’une définition; il en profite pour laisser

sa pensée nébuleuse osciller entre deux thèses contraires: ses

antinomies ne sont qu’un simple «jeu renouvelé des Grecs».

Dans cette importante question, le clair esprit de Pascal hésite: «Nous

savons, dit-il, qu’il est faux que les nombres soient finis; donc il est

vrai qu’il y a un infini en nombre; mais nous ne savons ce qu’il est. Il

est faux qu’il soit pair; il est faux qu’il soit impair; car en ajoutant

l’unité, il ne change pas de nature; cependant c’est un nombre et tout

nombre est pair ou impair; il est vrai que cela s’entend de tout nombre

fini.»

Le sujet fut encore obscurci par l’invention du calcul infinitésimal.

Cette proposition a tout l’air d’un paradoxe, mais je vais la justifier.

La plupart des mathématiciens et des physiciens qui usent avec fruit de

ce procédé de calcul merveilleux, s’imaginent que, cette fois, ils

touchent du doigt l’infini: ne manipulent-ils pas les infiniment petits

de tout ordre, puis des infiniment grands, puis des formules où apparaît

à chaque pas le symbole de l’infini?

Leur erreur, au surplus, est fort excusable: professeurs, cours et

Traités de Mathématiques, glissent sur les notions d’infini et

d’infiniment petit avec l’adresse d’un prestidigitateur; finalement, le

mot, entré dans le langage, tient lieu de définition; le sens précis

n’est bientôt plus en cause; il devrait l’être cependant pour résoudre

nombre de difficultés et pour éviter des conclusions souvent erronées.

Cauchy avait, dès son époque, attiré l’attention sur les sens très

différents du mot infini en mathématiques; mais de tout cela, les

étudiants n’ont cure, c’est de la pâtée pour philosophes.

En Algèbre, le symbole ∞, qui représente _l’infini_ ne veut même pas

dire _nombre infini_, comme on le laisse croire communément. Quand il

pose m/0 = ∞, le mathématicien veut simplement faire remarquer qu’une

quantité quelconque, m, divisée par une autre de plus en plus petite,

donc se rapprochant de zéro, donne pour quotient un nombre de plus en

plus grand, qui _tend_ vers l’infini.

La Géométrie va nous fournir un exemple de ce mécanisme. Soit une

hyperbole équilatère rapportée à ses asymptotes comme axes

rectangulaires (fig. 9). Imaginez que l’ordonnée d’un point de la courbe

représente le diviseur de l’expression précédente; à mesure que nous

nous éloignons du sommet, l’ordonnée devient de plus en plus petite et

l’abscisse augmente; la valeur de l’abscisse, c’est notre quotient de

tout à l’heure qui tend comme lui vers l’infini.

[Illustration: Fig. 9]

Si la courbe était continuée à l’infini, asymptote et hyperbole se

rencontreraient et c’est à ce moment seul que l’ordonnée serait réduite

à zéro, tandis que l’abscisse vaudrait l’infini; c’est d’ailleurs ce

qu’expriment les géomètres en disant que la courbe rencontre son

asymptote à l’infini, c’est-à-dire jamais.

Ainsi, le mot _infini_, en Géométrie, est le plus souvent synonyme de

_jamais_ et c’est encore le sens de ce terme dans la phrase bien connue:

«Les parallèles se rencontrent à l’infini.»

Mais dès qu’ils font de l’Analyse, un grand nombre de mathématiciens

perdent très vite de vue une signification aussi nette. La faute en est

aux créateurs de la méthode qui ont détourné de son acception le mot

_infini_ appliqué à des quantités de plus en plus petites. Les

_infiniment petits_ des divers ordres sont essentiellement différents de

zéro, dont ils peuvent se rapprocher toutefois autant qu’il est

nécessaire; le terme propre à employer eût donc été _indéfiniment

petit_; en fait, l’infiniment petit est toujours un nombre fini

variable, mais dont la loi de variation satisfait à une certaine

condition.

L’oubli de ces définitions nettes a plus d’une fois conduit certains

auteurs, qui n’avaient sans doute pas suffisamment réfléchi aux

fondements du calcul infinitésimal, à formuler des propositions

extraordinaires, comme celle-ci que je trouve dans un manuel classique:

«Un cercle est un polygone d’un nombre infini de côtés»; à ce compte, un

cône est une pyramide!

Si l’on veut conserver la rigueur du langage mathématique il faut dire:

«Le cercle est la surface limite vers laquelle _tend_ un polygone

régulier dont on double indéfiniment le nombre des côtés.»

Ainsi, quelle que soit la longueur de nos opérations, nous n’arriverons

jamais à transformer une ligne polygonale régulière en une

circonférence, ou même une ligne brisée en une courbe.

Et cependant c’est le Calcul différentiel et intégral qui nous permet,

grâce à la considération des _indéfiniments petits_, d’évaluer en toute

rigueur une surface limitée par une courbe, _d’intégrer_, comme disent

les mathématiciens. On a donc, par l’Analyse, introduit la notion de

continuité dans la science de l’espace, avant de savoir si elle s’y

appliquait. Il en a été de même en Physique et tout cela n’est guère de

nature à simplifier les fameux problèmes relatifs à l’infini et à la

divisibilité infinie.

Nous verrons qu’en réalité, c’est notre esprit qui a inventé le _continu

physique_, en opérant sur des données sensibles insuffisamment

analysées. Faut-il le regretter? Je ne le pense pas; sans le continu,

création pure de la pensée, l’Analyse infinitésimale n’existerait

probablement pas. J’ai dit «probablement» et plus loin j’expliquerai

pourquoi; mais si nous voulons jeter quelque lueur sur la notion confuse

d’infini appliqué au nombre, les considérations qui précèdent nous

montrent à l’évidence qu’il faut quitter la Géométrie pour s’en tenir à

l’Arithmétique, la vraie science des nombres.

Je n’ignore pas que, même dans ce domaine du discontinu, on a pu

réaliser des progrès sur la théorie des nombres en y introduisant, comme

l’a fait Hermite autrefois, des variables continues; l’Arithmétique

aurait donc pu à la rigueur nous conduire, par une marche inverse de

celle qu’on a suivie, à l’étude de la continuité.

Quoi qu’il en soit, logiquement, c’est au nombre entier que nous devons

remonter pour asseoir notre science et c’est encore à lui qu’il faut

revenir pour élucider le mystère de l’infini, je dirai mieux, pour poser

la question du nombre infini sous son vrai jour.

Un exemple simple, tout d’abord et que tous mes lecteurs comprendront:

Pensez un nombre? Soit 32 ce nombre. Maintenant, répondez à cette

question: Combien auriez-vous pu penser de nombres différents de 32?

Le problème ne comporte qu’une seule réponse: autant de nombres que vous

auriez voulu, c’est-à-dire une infinité. Vous avez donc bien l’idée du

nombre infini et ce nombre, vous ne le confondez avec aucun autre. Mais,

au fond, si vous y réfléchissez, vous voyez que tout revient à dire que

vous constatez la _possibilité_ de penser toujours un nombre différent.

Vous le voyez, dès que nous analysons la notion du nombre infini,

celle-ci s’estompe et paraît moins claire.

Varions notre problème: Combien pouvez-vous penser de nombres

pairs?--Une infinité, évidemment. Et de nombres impairs? Encore une

infinité.

--Voulez-vous maintenant, je vous prie, additionner les deux ensembles.

Vous aurez deux fois le premier nombre, donc celui-ci n’était pas

infini. Voilà où commencent les contradictions.

De même, vous partez d’un point de l’espace et vous menez une droite

vers le Nord; combien y pourrez-vous compter de mètres? une infinité;

mais vous ajouterez un nombre infini au premier si vous comptez les

mètres d’une autre droite partant de l’extrémité de la première et se

dirigeant vers le Sud.

Cette fois, penserez-vous, vous aurez le vrai nombre infini; illusion!

car vous pourrez répéter autant de fois qu’il vous plaira votre première

opération sur d’autres lignes menées dans d’autres directions et même

dans une infinité de directions. Si vous ne vous bornez pas à un plan,

par le point de concours de toutes ces droites vous pourrez à loisir

imaginer une infinité de plans et dans chaque plan, une infinité de

lignes et dans chaque ligne, une infinité de mètres. Etes-vous au bout,

avez-vous atteint l’infini? En aucune façon, car vous pourrez diviser

vos mètres en décimètres, et il y en aura encore une infinité, puis en

centimètres, sans que vous entrevoyiez une raison de cesser la

subdivision.

L’exemple, croirez-vous, est de nature géométrique. Incontestablement;

mais je puis le ramener à une question d’arithmétique. Imaginer une

ligne qu’on peut toujours augmenter d’une unité, c’est retomber dans le

cas du nombre pensé qui peut être aussi grand qu’il vous plaira et

auquel il vous est loisible d’ajouter un nouveau nombre; quant à la

subdivision envisagée, cela revient à intercaler entre 0 et 1, une série

de nombres satisfaisant à la condition d’être à la fois plus grands que

zéro et plus petits que l’unité. Or, ici aucun doute encore, nous en

concevons une infinité.

Les mathématiciens qui se sont occupés de la question, Cantor, Russell,

Poincaré, Zermelo et tant d’autres, nous feraient bien observer que

parmi ces nombres, il en est d’incommensurables et d’irrationnels, qu’on

y pourrait remarquer des sortes de lacunes, des _coupures_, mais pour

notre but il serait superflu de s’arrêter à ces particularités, et nous

admettrons en bloc qu’il y a une infinité de nombres entre zéro et un.

Observons seulement que le mécanisme valable pour les quantités insérées

entre 0 et 1, l’est encore pour les autres intervalles de 1 à 2, de 2 à

3 etc... Voilà donc de nouveaux infinis s’ajoutant aux premiers.

On pourrait multiplier ces exemples, montrer que certaines équations

telles que _sin_ π x = 0 admettent un nombre infini de solutions,

propriété qu’elles partagent avec certaines équations transcendantes;

citer quelques cas de fonctions continues bien connues des géomètres et

dont la dérivée devient infinie ou indéterminée pour une infinité de

valeurs de la variable, toutes comprises entre deux limites

arbitrairement choisies, puis de là passer aux séries discontinues,

etc... le résultat serait toujours le même; toujours nous en pourrions

conclure que le nombre infini ne répugne pas à la raison, n’est pas

absurde en lui-même bien qu’il soit accompagné d’obscurités et de

contradictions.

Analysons donc la notion de nombre infini; peut-être la lumière en

jaillira-t-elle.

* * * * *

On a dit autrefois que le fini supposait la notion innée d’infini. Je ne

le pense pas: _Infini_ veut simplement dire _non-fini_. Or, le fini est

ce qui a une limite et, pour concevoir cette dernière, il suffit de

comparer deux nombres différents, 5 et 10 par exemple; l’un finit après

5 unités, l’autre n’existe plus au delà de 10. Le mot _limite_ inclut

donc le concept d’une certaine négation appliquée au nombre qui, lui,

suppose toujours une certaine quantité d’unités.

Mais, étant donnée notre faculté d’abstraction, nous pouvons restreindre

ou développer notre négation, reculer la limite, penser indéfiniment des

nombres de plus en plus grands; l’imagination ne saurait s’arrêter en si

bon chemin et tout à coup il lui prend fantaisie de nier la limite, de

la nier totalement, cette fois. Et c’est ainsi que nous en arrivons à

associer l’idée de nombre à la négation totale de limite; nous avons

donc bien réellement le concept de nombre non-limité, non-fini

c’est-à-dire _infini_.

L’expression _indéfini_ serait plus heureuse, car en réalité et à y

regarder de plus près, l’application de l’adjectif infini à un nombre

est une façon abusive d’employer les termes du langage.

Qui dit _nombre_, en effet, suppose toujours une énumération d’unités

concrètes et distinctes, d’unités _discrètes_, comme disent les

mathématiciens; sans doute, tous les nombres jouissent de propriétés

générales et communes, de même que tous les triangles ont trois côtés et

trois angles; mais dès que nous examinons un triangle donné, les côtés

et les angles doivent avoir des valeurs déterminées, concrètes et non

générales.

Dès lors, comment pourrons-nous, d’une part, considérer un nombre

d’unités réelles et, d’autre part, accoler à ce nombre le concept de la

négation de limites; nous introduisons de cette manière une cause de

contradiction.

Que si nous voulons à tout prix, garder notre idée de nombre non-fini,

spécifions bien qu’il s’agit seulement de deux concepts généraux

associés, qui font du nombre infini une sorte d’être de raison et

remarquons une fois pour toutes que ce nombre infini conçu dans sa

généralité est essentiellement _indéterminé_. Ainsi, pour que le nombre

infini ne soit pas absurde, il faut que ce terme _infini_ appliqué à

l’idée générale de nombre, ne tienne jamais compte des unités en tant

que distinctes les unes des autres.

Mais alors, nous n’avons plus le droit d’appliquer au nombre infini les

règles ordinaires qui régissent les nombres, en tant que collection

d’objets individualisés et numérotés; d’additionner, de soustraire, de

multiplier et de diviser des nombres infinis; d’ajouter ou de retrancher

à un nombre infini. Toutes les contradictions déjà signalées

s’expliquent par l’oubli de cette remarque; c’est peut-être ce

qu’entrevoyait déjà Pascal lorsqu’il disait qu’il «est faux qu’un nombre

infini soit pair ou impair, car cela s’entend (seulement) de tout nombre

concret et fini».

Ainsi, le nombre infini ne suppose au fond, qu’une possibilité. «Quand

je parle de tous les nombres entiers, écrivait naguère H. Poincaré, dans

la _Logique de l’Infini_[48], je veux dire tous les nombres entiers

qu’on a inventés et tous ceux qu’on pourra inventer un jour; quand je

parle de tous les points de l’espace, je veux dire tous les points dont

les coordonnées sont exprimables par des nombres rationnels, ou par des

nombres algébriques, ou par des intégrales, ou de toute autre manière

que l’on pourra inventer. Et c’est ce que _l’on pourra_ qui est

l’infini.»

[48] H. POINCARÉ: _Dernières Pensées_, p. 131 (Flammarion, Paris

1913).

Concluons donc que si la notion du nombre infini est formée de deux

idées indéterminées--nombre et négation de limite--idées prises dans le

sens le plus général, le _nombre infini_, qui en résulte, est

essentiellement _indéterminé_, lui aussi.

Et c’est bien ce qu’ont voulu marquer certains auteurs qui remplacent

_nombre infini_ par une infinité, expression où s’affirme davantage le

général et l’indéterminé.

Si les deux idées de nombre et de négation de limite prises dans leur

sens le plus général ne s’excluent pas, tant qu’on reste dans l’ordre

purement idéal, allons-nous en conclure qu’il en est de même dans

l’ordre réel? Un abîme sépare ces deux domaines.

J’ai l’idée pure d’un triangle; eh bien, une telle idée est

irréalisable, «parce que tout triangle _réel_ devra contenir quelque

chose que l’idée pure ne contient point: le triangle réel sera

rectangle, obtus etc... propriété dont l’idée pure fait

abstraction»[49].

[49] Cf. BALMÈS: _Philosophie fondam._ t. III, p. 89 (Trad. Manec).

* * * * *

Passons à quelques exemples pour concrétiser notre pensée.

Soit une droite prolongée indéfiniment: elle contient une infinité de

mètres; partageons nos mètres en décimètres: elle en contient encore une

infinité. Nous avons donc deux nombres infinis dont l’un est 10 fois

plus grand que l’autre. Y a-t-il contradiction? Non, parce que l’idée de

négation de limite est subordonnée, dans le premier cas, à une

condition, la division en mètres; et dans le second, à une condition

différente, la division en décimètres. Aucun rapport de comparaison

n’est possible; des deux côtés, nous aboutissons au concept général de

nombre infini essentiellement indéterminé. Voilà pour l’ordre idéal.

Arrivons à l’ordre réel: Le nombre des corps célestes, mettons les

étoiles, est-il fini ou infini? Notez qu’il ne s’agit pas ici de savoir

si le Créateur, par exemple, pourrait augmenter le nombre actuellement

existant des étoiles: ainsi posée, la question est résolue dans le même

sens par tout le monde; il ne s’agit pas de possibilité, mais de

réalité. Il y a actuellement, des étoiles existantes; je dis que leur

nombre ne saurait être infini.

Ce nombre est en effet déterminé, puisque chacune des étoiles est une

individualité qui peut recevoir un numéro d’ordre; la somme de tous ces

corps est donc, elle aussi, concrète, donc déterminée. Essayez

l’hypothèse contraire: admettez que ce nombre soit indéterminé; vous

avouez par le fait même, que parmi les unités formant ce nombre, il en

est qui sont, elles aussi, indéterminées, qui sont susceptibles d’avoir

un numéro tout en n’en portant aucun; vous tombez dans l’absurde.

Un nombre actualisé, concrétisé, désignant des objets réels, ne

peut-être que déterminé; c’est le contraire du nombre infini qui est

indéterminé parce que fruit d’une pure abstraction.

Je sais bien que vous rencontrerez dans les écrits de quelques

philosophes, depuis Lucrèce et Épicure jusqu’à Kant, Hégel et combien

d’autres; chez les poètes, où ceci est plus excusable, des phrases de ce

genre: «Les soleils de l’espace s’étendent à l’infini; derrière la Voie

lactée, par delà les mondes que nous voyons, gravitent d’autres mondes;

le nombre des étoiles est infini...» Phrases creuses et vides,

enseignement grotesque et ridicule qui foule aux pieds toute logique.

On insiste en disant que nous refusons ainsi au Créateur sa condition

d’infinité et que nous limitons sa toute-Puissance. Mais un Etre Infini

ne saurait réaliser des idées contradictoires; il ne peut créer

l’absurde, et il est absurde de vouloir qu’un nombre d’objets concrets

soit infini, puisqu’en le supposant tel, j’admettrais que le nombre de

ces objets serait à la fois déterminé et indéterminé; autant dire que

l’être et le non-être sont identiques!

* * * * *

Notre raisonnement n’est pas seulement valable pour les étoiles, il se

doit appliquer à tous les objets.

L’Univers, avons-nous dit, est formé de particules; celles-ci sont donc

en nombre fini et c’est fort heureux, sans quoi nous ne voyons plus

comment les physiciens pourraient s’en tirer.

Poussons plus loin nos déductions et demandons-nous tout d’abord si

l’espace est infini; encore un point litigieux, mais rendu tel, faute de

notions et de définitions précises.

Posons bien la question: Personne aujourd’hui n’admet que l’espace soit

quelque chose en soi; l’espace n’est pas indépendant des objets

matériels et nous avons vu comment il est possible de dépouiller

l’espace de toute trace de représentation sensible: Ce sont les actions

réciproques de forces, inétendues par leur nature, qui constituent

l’espace.

Dès lors, notre question: l’espace est-il infini, peut s’entendre de

deux manières; puisque l’espace est formé par les forces dont la somme

réalise l’Univers matériel, nous pouvons nous demander si à ces forces

pourraient s’en ajouter d’autres, donc si l’espace pourrait s’étendre.

Évidemment oui; au delà de notre espace, il y a _possibilité_ pour

d’autres forces, donc pour un nouvel espace, ou si vous voulez, pour un

agrandissement d’espace. Une telle possibilité n’implique aucune

contradiction; tout le monde doit être d’accord sur ce point.

Mais le problème peut et doit se poser autrement: lorsque nous nous

demandons si l’espace est infini, nous voulons dire (puisque c’est la

matière qui fait l’espace): la matière s’étend-elle à l’infini?

La réponse, ici encore, ne fait aucun doute; car notre question se

ramène à cette autre: Le nombre de forces matérielles, par quoi se crée

l’espace, est-il infini? Assurément non, puisque nous pouvons appliquer

à ces forces, toutes distinctes, le raisonnement qui nous a servi pour

les étoiles.

L’univers est donc fini; je sais bien que la proposition ainsi présentée

répugne à notre imagination; mais ici, comme en beaucoup d’autres

circonstances, nous sommes victimes de nos sens qu’il faut savoir

refréner. Par delà les dernières étoiles et les dernières particules

matérielles, nous concevons des espaces sans fin; pure illusion,

provenant du fait que nous imaginons des espaces possibles, donc

d’autres forces indéfiniment; et nous ne faisons pas attention que dès

lors nous délaissons le réel pour entrer dans le domaine des

possibilités. Entre l’imagination et la logique, pas d’hésitation, il

faut choisir la dernière.

Nous verrons plus tard que les relativistes arrivent à la conclusion

d’un Univers fini, au nom d’une forme spéciale de notre espace, qui ne

répondrait pas à la Géométrie d’Euclide; nous discuterons leur théorie

au moment opportun, mais d’ores et déjà, il faut s’élever avec force

contre une telle manière de voir.

Les raisons pour lesquelles l’Univers est fini, ne dépendent aucunement

d’une certaine Géométrie; baser la limite du monde matériel sur une

conception géométrique de l’espace, c’est méconnaître les principes les

plus certains d’une saine philosophie; je ne crains aucun démenti en

affirmant qu’en la circonstance, Einstein, Weyl et leurs adeptes se sont

montrés de bien piètres philosophes; quant aux vulgarisateurs de l’idée,

la plupart n’y ont rien compris et c’est merveille de voir leur pensée

aux prises avec de multiples Univers qu’ils comparent à de gigantesques

bulles d’éther se promenant dans le vide, c’est-à-dire dans un espace en

soi, dans un espace qui devient un pur néant.

Non point que nous ne puissions nous demander s’il n’existerait pas

d’autres répliques de notre Univers, mais la question a été mal posée.

La seule réponse que nous devons faire est celle-ci: Une foule d’Univers

autres que le nôtre sont possibles; mais s’ils existent, ils ne sont pas

comme on pourrait le croire d’une façon simpliste, répandus dans une

sorte de vide inconcevable. Chacun d’eux forme son espace propre et s’il

n’y a pas de communication entre les forces de l’un et les forces de

l’autre, ces Univers doivent nécessairement s’ignorer. La difficulté de

concevoir un tel état de choses provient du fait que nous essayons

toujours de l’imaginer: laissons donc de côté tout essai de

représentation sensible et disons seulement ceci: Il peut exister des

groupes de forces liées entre elles et chaque groupe peut être distinct,

former un ensemble à part; chaque groupe constituera un Univers; mais en

aucun cas, si cela est, nous ne pourrons nous en rendre compte, puisque

pour le savoir, il faudrait sortir du nôtre, c’est-à-dire imaginer des

rapports entre des groupes de forces qui, par hypothèse, ne peuvent pas

en posséder. La question est oiseuse et toute spéculative; inutile donc

d’y insister et revenons à des sujets qui nous touchent de plus près.

* * * * *

Dès lors qu’il y a dans notre Univers, un nombre fini de forces et que

les actions réciproques de ces forces constituent l’espace et nous

donnent la sensation d’étendue, il s’ensuit que toute étendue concrète

correspond à un nombre fini de forces; lorsque je considère une longueur

représentée par l’arête d’un cube, je sais que cette arête n’est pas une

droite, mais je la conçois telle parce que ma vision imparfaite ne me

permet pas d’en saisir les sinuosités; la Physique moléculaire m’a

appris que les atomes sont très écartés les uns des autres; les

électrons eux-mêmes, qui les constituent en partie, tournent très loin

de leur noyau central: il y a discontinuité. Cependant, entre les deux

atomes qui fixent les extrémités de l’arête du cube, s’étend une matière

composée, elle aussi, de forces distinctes, particules dernières ayant

leur entité propre. Rien ne m’empêche de choisir celles qui sont

alignées sur une même droite, quelle que soit la définition de la

droite. Cette droite presque idéale, que j’imagine et que je conçois,

existe donc bien spatialement et elle est jalonnée par des forces en

nombre fini. Comme nous avons admis que ces dernières sont inétendues de

leur nature, mais que par leur multiplicité elles forment l’étendue

sensible, j’en conclus que toute étendue est discrète, c’est-à-dire

multiple, mais par définition je la dis continue.

Ainsi, en dehors de moi, il n’y a que multiplicité, mais comme je ne

puis compter les entités distinctes formant cette multiplicité, j’en

arrive à imaginer le continu qui n’est qu’une illusion.

Une telle conclusion n’a rien d’extraordinaire, si l’on veut bien se

rappeler que notre œil et notre oreille nous procurent des sensations de

continu, alors que la cause objective n’est que vibration, donc un

discontinu, le mot étant pris ici dans le sens de multiplicité.

* * * * *

Ces prémisses vont nous conduire à d’intéressantes constatations. Elles

nous permettent tout d’abord de résoudre les difficultés soulevées par

les Éléates. Une ligne n’est pas formée de points. Le point n’est qu’une

création idéale de notre esprit, comme la ligne, d’ailleurs, qui n’est

en réalité qu’une succession de forces élémentaires échangeant des

rapports suivant le schéma de la figure 7. Entre les extrémités d’une

telle ligne, il y a donc un nombre défini de forces et le problème de la

division indéfinie d’une droite ne se pose plus. La Géométrie analytique

est donc aussi une création de notre esprit, qui ne répond pas à la

réalité: pure abstraction analogue à nos concepts généraux. D’où vient

donc que l’étude des fonctions continues, domaine de l’Analyse, paraît

si bien encadrer cette réalité? Simplement parce que la multiplicité des

forces élémentaires, des particules ultimes de la matière est telle

qu’elle équivaut pratiquement pour nos sens grossiers à une véritable

continuité.

Autre déduction capitale: Si, d’une part, la matière est une--et c’est

la conclusion vers laquelle nous acheminent nos expériences--les forces

élémentaires, les dernières particules matérielles sont identiques; mais

si, d’autre part, l’étendue est fonction des rapports entre ces forces,

il existe une unité d’étendue, donc une unité d’espace, donc un espace

absolu.

Remarquons toutefois qu’ici le mot absolu ne veut pas signifier qu’il

existe un espace en soi, mais qu’il doit y avoir _une unité absolue

d’espace_. Lorsque les relativistes nous affirment que l’espace est

relatif, il faut avec soin distinguer leur point de vue: celui-ci est

vrai, si l’on entend dire que dans l’état actuel de nos connaissances,

nous n’avons aucun moyen de mesurer l’espace d’une façon absolue; nos

mesures d’espace sont relatives; mais leur prétention est injustifiable,

s’ils veulent nous imposer cette relativité comme une chose nécessaire

en soi. Nous venons de voir que tout nous porte à croire le contraire:

l’unité absolue d’espace existe; elle est une conséquence obligée de

toute notre Physique et le fait que nous ne la connaissons pas encore,

que nous ne pouvons la mesurer à l’heure actuelle, n’infirme nullement

son existence. Ce sera la tâche de nos successeurs de la fixer, et ils y

parviendront.

* * * * *

Autre question pour terminer ce chapitre.

On a beaucoup discuté en ces dernières années pour chercher s’il

existait des axes privilégiés auxquels nous pourrions rapporter nos

mouvements.

En d’autres termes, avons-nous un plan fixe de référence et un point

origine à partir duquel nous compterons les distances? On peut trouver

dans le système solaire un plan répondant à peu près aux conditions

imposées et prendre pour origine le centre de gravité du système; mais

c’est un pis aller; le Soleil nous emporte en effet dans une direction

connue et toutes les étoiles ont des mouvements propres variés en

intensité et en direction. Nous avions bien autrefois la ressource de

dire qu’il existait tout au moins un plan invariable dans notre système,

plan indiqué par Laplace et qui a reçu le non de _plan du maximum des

aires_[50]. Mais si l’espace absolu n’existe pas, un tel plan perd sa

raison d’être... à moins de le rapporter à un éther immobile qui, lui

aussi, nous échappe; et la relativité apparaissait de nouveau pour nous

sauver.

[50] Cf. TH. MOREUX: _Origine et Formation des Mondes_ pour ce qui

concerne le plan du maximum des aires du système solaire.

Les réflexions qui vont suivre n’ont pas la prétention d’aider les

physiciens et les astronomes à résoudre pratiquement le problème ardu

ainsi posé; mais, du point de vue spéculatif, elles sont de nature, ce

semble, à jeter quelque jour sur la question d’axes absolus de

référence.

Nous venons de parler du plan du maximum des aires appliqué à notre

Système; on tient compte pour le calculer des masses de chaque planète

et de l’aire que décrit leur rayon vecteur dans un temps égal et l’on

démontre que ce plan est invariable dans l’espace; or, ceci est exact

pour tout système mécanique clos, c’est-à-dire pour tout système de

corps célestes formant un ensemble et ne recevant aucun apport nouveau

de l’extérieur. Nous pouvons donc appliquer le théorème à la Voie lactée

dont nous faisons partie et, par extension, à tout l’Univers quel qu’il

soit, puisque, nous l’avons démontré, l’univers est fini.

D’où il suit que le monde matériel dont nous faisons partie possède un

plan du maximum des aires. Dire qu’il est invariable dans l’espace n’a

plus de signification, puisqu’il fait partie lui-même de notre espace

qu’il traverse de part en part; nous ne pourrons même pas imaginer, ni

concevoir, que l’ensemble des corps formant l’Univers, ensemble pris en

bloc, puisse se mouvoir ou tourner sur lui-même, ni changer de position,

puisque ceci supposerait un espace autre que le sien et auquel nous le

rapporterions; il reste néanmoins cette conclusion que tous les corps

célestes opèrent leurs mouvements par rapport à ce plan, qui est

invariable pour eux. Ainsi, nous aurions dans l’Univers, au moins un

plan fixe pour étayer nos coordonnées; nous arriverions par là même à

posséder un plan absolu d’espace et une unité absolue d’espace, comme

nous l’avons démontré.

Ces vues, je le répète, sont, à l’heure actuelle, purement spéculatives.

Il était opportun toutefois de les présenter ici, non seulement à titre

de curiosité, mais parce qu’elles sont de nature à démontrer que rien ne

paraît plus relatif que la théorie même de la relativité.

Pour comprendre Einstein · 第 15 / 26 题