Avez-vous quelquefois réfléchi aux mystères de l’Espace? Oui, si vous
avez des loisirs et si votre esprit est incliné vers les idées
spéculatives. Non, si vous êtes pris par les affaires, par les relations
mondaines, en un mot, si la vie matérielle vous absorbe... A peine ai-je
fini d’écrire cette phrase que je la regrette presque...: elle tombe
dans le vide; un lecteur parcourant ces pages, ne saurait rentrer dans
cette dernière catégorie. Vous avez donc songé souvent à la question
d’Espace et vous avez remarqué aussi que ce sont ceux qui usent le plus
de l’Espace qui s’en préoccupent le moins.
Interrogez le mécanicien d’un rapide, un sportsman qui «court», un
aviateur à la conquête du record; vous verrez que pour cette catégorie
d’individus, la question d’une définition de l’Espace ne se pose même
pas. Ils en ont cependant une notion implicite puisque pour eux,
l’Espace est compté en Temps.
Autrefois, la distance Paris-Marseille était de deux ou trois semaines;
c’était l’époque des diligences.
Aujourd’hui, l’étape est franchie par nos trains en un peu plus de douze
heures; et si vous consentez à vous confier à un aérobus, cette durée
sera notablement abrégée.
Imaginez maintenant un moyen de locomotion aussi rapide que la lumière
ou que le courant électrique, nous ferons le tour de la Terre en une
fraction de seconde; si donc, nous jugeons de l’Espace par le Temps,
c’est-à-dire par le nombre de pensées diverses prenant place
non-simultanément dans notre esprit, nous n’aurons pas le loisir d’en
changer beaucoup dans le court intervalle qui nous suffira pour franchir
40 000 kilomètres et la Terre nous semblera bien petite.
Nous mesurons donc l’espace à notre aune, c’est-à-dire à nos sensations,
et c’était depuis longtemps la conclusion des philosophes qui avaient
ainsi trouvé par le simple raisonnement, cette relativité d’une notion
tout à fait primordiale; curieux rapprochement avec les relativistes
actuels.
Seulement, à y regarder de près, les uns et les autres doivent avoir des
conclusions différentes. Le nombre de sensations diverses, avons-nous
dit, perçues en un jour, par exemple, peut être pour notre esprit la
mesure du temps; alors imaginez deux personnes dont l’une parcourt la
Terre à petites journées; s’arrêtant à chaque site pittoresque, étudiant
la nature dans ses moindres recoins, goûtant à chaque pas le charme d’un
paysage sans cesse renouvelé et toujours harmonieux; puis un aviateur
tournant autour du Globe à la vitesse du courant électrique et planant
dans les hautes régions de l’atmosphère; du sol qu’il a quitté, celui-ci
ne verra à peu près rien de distinct; des mille bruits variés que nous
entendons, il ne percevra que le ronflement de son moteur et le
ronronnement de son hélice dévorant l’espace; il n’aura pour toute
distraction que l’évolution lente de sa pensée.
Lequel, dans ces conditions, vous semble avoir vécu plus longtemps?
Les relativistes répondront sans hésiter: «C’est l’homme animé de la
plus grande vitesse»; nous pourrions être du même avis, si le temps se
mesure à l’interminable ennui qui nous étreint, dès que notre esprit
reste livré à lui-même et que son action n’est plus provoquée et
soutenue par la sensation.
Mais j’estime que vous n’auriez pas tort si, professant une opinion
contraire, vous veniez m’affirmer que le voyageur terrestre aurait
l’impression de vivre plus longtemps.
Tout compte fait, je ne saurais dire si nous sommes en progrès sur
l’époque des diligences; mais, au fond, je ne suis pas éloigné de croire
que nos aïeux, dont l’existence était moins agitée que la nôtre,
vivaient plus longtemps ou tout au moins pouvaient se l’imaginer.
En tout état de cause, la conclusion reste la même: le Temps est tout
relatif..., et aussi l’Espace.
Mais il y a là une ambiguïté à laquelle ne saurait se laisser prendre
celui qui veut pénétrer le fond des choses: le mot _relatif_ ne fait que
déguiser un aveu d’ignorance. Nous l’avons bien vu en étudiant le
commencement de la théorie einsteinienne, puisque le résultat de nos
recherches à été simplement ceci: En l’état actuel de la Science nous
n’avons aucun moyen scientifique de mesurer l’espace et le temps.
Est-ce à dire que nous n’y parviendrons jamais? C’est une tout autre
affaire. Commençons d’abord par examiner d’un peu plus près la notion
d’espace.
* * * * *
L’espace correspond-il à quelque chose de réel ou est-ce une fiction?
Entre le Soleil et la Terre, il y a, disons-nous, une étendue que nous
mesurons en kilomètres, tout comme la distance Paris-Marseille. Et
cependant, nous parlons couramment de vide interplanétaire: expression
fausse au sens littéral et qui signifie simplement que l’air ne s’étend
pas très loin au-dessus de nos têtes. Entre le Soleil et nous, il y a
quelque chose: les anciens physiciens ont appelé _éther_ cette matière
inconnue; les nouveaux paraissent l’ignorer, tant qu’ils s’en tiennent à
leurs symboles, mais patience, ils y reviendront.
Nous n’allons pas en effet ressusciter aujourd’hui la vieille querelle
du _vide_ et du _plein_, agitée au temps de Pascal: «Si le vide existait
entre deux corps, faisait-on remarquer, ces deux corps se toucheraient
puisque _rien_ ne les séparerait.»
Il faudrait auparavant définir le mot _contact_, c’est-à-dire la
condition pour que deux corps se touchent: on n’y parvient qu’en
introduisant le phénomène de l’action; deux corps agissant l’un sur
l’autre sans intermédiaire, voilà le contact; la définition exclut, on
le voit, toute notion d’étendue préalable et on peut la tenir pour
bonne.
Mais les corps, la Physique moléculaire nous l’apprend, sont formés de
parties fort éloignées les unes des autres, donc rarement en contact, si
elles le sont jamais! Et c’est l’éther ou quelque substance semblable
qui les unit, qui transmet l’action.
Très bien! mais l’éther, qu’est-il à son tour? milieu continu et
homogène ou bien formé de particules?
S’il est homogène et continu, comment concevoir qu’il se déplace? C’est
le jeu du _Taquin_; il y faut prévoir une case _vide_ pour arriver à
déplacer les dés numérotés, et nous retombons dans le discontinu,
c’est-à-dire que tout est remis en question. Champ magnéto-électrique,
champ de gravitation ou de forces, tout cela n’explique rien et ne nous
fait pas pénétrer dans la nature intime de la matière et de l’étendue.
Continuons notre enquête, nous allons voir surgir de nouvelles
difficultés. Tirez une ligne droite dont les extrémités seront marquées
par les lettres A et B. Entre A et B il y a une certaine distance.
Prenez en la moitié; puis la moitié de cette moitié et continuez
indéfiniment. Quand vous arrêterez-vous?
Pratiquement, je sais que vous n’irez pas loin; nos moyens instrumentaux
décèleront le dix-millionième de millimètre; vous entrerez dans le
domaine de l’atome; ne chicanons pas pour une vétille; poussez jusqu’à
l’électron, jusqu’au composé de l’électron, si vous le désirez; allez au
trillionième de millimètre; lorsque vous aurez épuisé votre faculté de
division réelle, il vous restera une ressource, toujours: votre esprit
continuera l’opération et vous en arriverez à imaginer une infinité de
points entre A et B.
Voyons les conséquences d’un tel raisonnement: si j’admets avec vous
qu’il y à cette infinité de points, combien compterez-vous de points
dans une autre ligne égale? Une infinité encore, évidemment; et
cependant nous savons qu’en additionnant ces deux lignes, l’étendue
serait doublée; la première ne contenait donc pas un nombre infini de
points, et si c’est la somme des points contenus dans les deux qui est
infinie, elle ne l’est plus par rapport au nombre de points que
contiendrait une somme de 3, 4, 10, 20 000 lignes et même d’une infinité
de lignes.
* * * * *
Autre problème bien connu des Éléates dont Zénon, disciple de Parménide,
fut le plus illustre représentant. Après avoir montré qu’entre les deux
extrémités A et B de la droite, il y a une infinité de points, Zénon
supposait un mobile partant de A pour se rendre en B; deux hypothèses
seulement sont possibles.
Ou bien notre mobile mettra un certain temps, supposons une seconde,
pour passer d’un point A au point suivant et dès lors, il n’arrivera en
B qu’après une infinité de secondes, c’est-à-dire jamais; résultat
absurde et contraire à l’expérience.
Ou bien il ne mettra aucun temps (zéro temps) pour passer d’un point à
celui qui suit. Mais 3 fois zéro, 100 fois zéro font toujours zéro,
comme d’ailleurs une infinité de zéros; donc il mettra _zéro temps_ pour
parcourir tous les points qui forment l’intervalle séparant A de B.
Qu’est-ce à dire? S’il met zéro temps, lorsqu’il est en A, il est déjà
en B et le mouvement ne saurait exister, ce qui est encore contraire à
l’expérience; ou alors l’intervalle qui sépare A de B n’existe pas, ce
qui est non moins absurde.
De toute façon, on arrive à nier le Temps et l’Espace et ainsi la
possibilité du changement; et c’est ce que voulait Zénon dont les
arguments, qui ne manquent pas d’ingéniosité, ont déjoué la sagacité
d’Aristote[46] et de bien d’autres philosophes, Descartes en tête. Or,
Zénon vivait au Ve siècle av. J.-Ch. et les considérations qu’il
employait se rapprochent beaucoup de celles des relativistes, lorsque
ceux-ci prétendent nous démontrer que la limite de la vitesse d’un corps
matériel ne saurait dépasser celle de la lumière.
[46] _Physique_, VI, 9.
Quoiqu’il en soit, nous voyons qu’en disséquant ainsi l’espace
géométrique conçu par l’entendement, nous arrivons à des contradictions
et à des absurdités.
Ne serions-nous pas victimes de notre imagination et de nos sens? Nous
fabriquons l’espace avec la vue et le toucher et à l’aide des sensations
qu’ils nous fournissent. Pourquoi l’espace en dehors de nous, serait-il
bâti comme nous l’imaginons? Nous ne confondons pas la _couleur rouge_,
avec ce qu’elle est objectivement, c’est-à-dire une somme de 450
trillions de vibrations par seconde. Nous admettons de même qu’un
assemblage de 870 vibrations par seconde nous donne la sensation du _la_
en musique; pourquoi un ensemble d’actions réciproques de particules, ou
si vous préférez, de forces distinctes, de grains d’énergie, par
exemple, ne parviendraient-ils pas à nous donner la sensation d’étendue,
d’où nous déduisons la notion abstraite d’espace?
Non seulement, il n’y a là rien de choquant pour notre raison, mais nous
allons voir que là est la solution du problème, celle qui fait
disparaître les dernières contradictions.
Il suit de ce que nous venons de dire, que nous ne sommes plus obligés,
comme le croyaient les philosophes de l’école de Descartes... et
quelques autres, de doter d’étendue les dernières particules du corps.
--Alors répliquerez-vous, vous allez fabriquer de l’étendue avec de
l’inétendue?
--Parfaitement, de même que je fabrique de la couleur avec des
vibrations, et des sons musicaux avec les oscillations rapides d’un
diapason. Un électron n’est ni blanc, ni noir; vous ne pouvez lui prêter
aucune couleur et vous ne l’apercevrez jamais, puisque son diamètre est
plus faible que la plus petite longueur d’onde lumineuse qui vous fait
_voir_. Si déjà, à partir de cette faible dimension, la couleur n’existe
plus et ne répond plus à quelque chose, pourquoi voulez-vous que la
particule dernière de la matière, qui n’est autre que _l’élément
d’énergie unité_, pourquoi dis-je, voulez-vous que cet élément soit
étendu? Boscovich et ses adeptes avaient admis que les dernières
particules des corps étaient inétendues parce qu’elles étaient des
_points_ et, avec ces points, ils bâtissaient l’espace; ils ne pouvaient
aboutir qu’à des séries de contradictions et rien n’était plus loin de
la réalité; dans ces conditions, on n’échappe plus, en effet, aux
arguments de Zénon qui exigeait une infinité de points dans une ligne
quelconque.
Toutes les obscurités rencontrées en un tel sujet, proviennent de ce
que, généralement, on ne s’entend pas sur les définitions d’_étendue_,
d’_espace_ et d’_infini_. Il nous faut donc, malgré l’aridité du sujet,
entrer ici dans les détails.
Certains philosophes ont défini l’étendue, le fait d’avoir ses parties
_hors_ de ses parties; mais une définition, de l’avis de tous, ne doit
pas user du terme à définir; ici, le mot _hors_ implique l’étendue; nous
ne définissons donc absolument rien. Kant écrivait que «l’espace n’est
qu’une condition subjective _a priori_, sans laquelle les impressions ne
pouvaient être saisies; l’espace est la forme des phénomènes,
c’est-à-dire des apparences; en réalité, il n’est rien»[47]. Ici, le
philosophe allemand confond espace et étendue et finalement il ne
définit rien encore; nous n’avançons pas la question de l’étendue
objective, en professant qu’elle est une forme _a priori_ de la
sensibilité.
[47] KANT: _Esthétique transcend._ Sect. I.
Que l’espace ne soit rien en dehors des corps matériels, ceci est
évident, mais il n’en va plus de même de l’étendue. A quoi donc répond
cette qualité que je prête aux corps affectant mes sens? Évidemment à
quelque chose qui agit sur moi. Par le sens de la vue et du toucher,
j’acquiers la notion d’êtres multiples situés en dehors de moi. Ces
causes, sans préjuger de leur essence, exercent sur mon corps,
quantitatif comme eux, une série d’actions que j’apprécie et que je
connais sous forme de sensations: le nombre des parties de mon corps qui
subissent cette action ou ces actions multiples, m’avertit de la
grandeur quantitative de ces actions.
Traduisons maintenant en un langage plus dépouillé, si possible, de
toute représentation. Mon corps est en relation quantitative, avec des
forces qui forment le non-moi, donc le monde extérieur, et ces forces
s’opposent à celles qui forment mon corps, c’est-à-dire ce quelque chose
que je connais directement, sans intermédiaire. Tout le mystère de
l’étendue est là.
En dernière analyse, il ne reste que ceci: le monde matériel extérieur
est formé de forces multiples en action sur mon corps; causes
extérieures et multiplicité, voilà qui nous permet déjà d’entrer dans la
nature intime de l’étendue. Pénétrons un peu plus avant et cherchons ce
qu’elle peut être, objectivement. Pour ce faire, je n’ai qu’à
généraliser les conditions énoncées: soient trois particules
matérielles, trois forces distinctes; nous avons déjà une condition de
l’étendue: la multiplicité; ces forces peuvent donc et doivent être
inétendues de leur nature. Si ces forces A, B, C peuvent avoir des
rapports entre elles, je réaliserai ce qu’il faut essentiellement pour
faire de l’étendue (fig. 7).
Si A agit sur B sans agir sur C, alors que ces deux dernières agissent
l’une sur l’autre, je dirai que A est en contact avec B; de même C
touche B; mais si A et C n’agissent l’une sur l’autre que par un
intermédiaire B, je dirai que B les sépare.
[Illustration: Fig. 7.]
[Illustration: Fig. 8.--Schémas destinés à faire comprendre en quoi
consiste l’étendue phénoménale.]
Supposons maintenant que A, B et C puissent réagir toutes à la fois les
unes sur les autres, j’aurai la conception d’une nouvelle disposition
spatiale correspondant à la figure 8 très différente de la figure 7.
Ainsi, de même que j’avais la notion de _contact_ et de _lieu_ en
constatant, par un phénomène de conscience dû à la sensation, qu’une
force extérieure agissait sur mon corps et était présente, de même
j’inférerai logiquement qu’en dehors de moi, il existe des forces
échangeant des rapports dont l’essence est du même ordre.
Ainsi, multiplicité de forces coexistantes, complexité et échanges de
rapports, voilà toute l’étendue; en tant que sensation, l’étendue est un
fait brut que nous retrouvons chez l’animal.
C’est donc sur des données sensibles que notre esprit va appliquer sa
faculté d’abstraction, de généralisation, pour s’élever à la notion
d’espace, et c’est là qu’est l’écueil; car il n’est pas sûr que l’espace
conçu par nous, réponde exactement au réel, c’est-à-dire à l’étendue.
Je puis aller plus loin et je dois dire que je suis certain que nous
attribuons à l’espace, fruit d’une abstraction, des qualités qui ne sont
pas dans le réel et que ne possède pas l’étendue; en d’autres termes,
là, comme en plusieurs circonstances, faute d’avoir analysé les
conditions de la sensation d’étendue, notre conception abstraite dépasse
de beaucoup le _donné_.
Le chapitre suivant va nous faire toucher du doigt cette conclusion.