Peu de théories, en ces dernières années, ont suscité autant de
conversations et de controverses que les doctrines de la relativité:
Confinées tout d’abord en un cénacle fort restreint de savants, elles
ont peu à peu gagné les salons, la presse, le grand public.
Lors de son dernier passage à Paris, Einstein lui-même se demandait les
raisons d’un tel engouement pour un sujet de pure science et dont la
discussion, en raison des difficultés d’ordre mathématique qu’elle
comporte, ne saurait être fructueuse en dehors des initiés.
Or, il suffit d’être en contact permanent avec ce même public pour
saisir les causes profondes de son émoi. Non certes que les Traités
sérieux sur la Relativité, s’étalant aux vitrines des éditeurs, aient
pu, malgré leur multiplicité, pénétrer tous les milieux, mais simplement
parce que nous avons assisté en ces derniers mois, à la glose de la
doctrine, par des vulgarisateurs dont la plupart, ayant à peine saisi
les nuances si subtiles des théories en jeu, n’ont pas craint d’en
dénaturer les conclusions. Dans une sphère plus élevée, des physiciens
qui, depuis plusieurs années, professent l’exposé des nouveaux
principes, ont su piquer l’intérêt de leurs élèves en énonçant des
corollaires paradoxaux déduits, avec toutes les apparences de la
logique, de théorèmes paraissant désormais acquis à la science. En
soulignant la relativité du temps, certains auteurs n’ont pas manqué de
pénétrer sur le terrain de la philosophie pour nous inviter à méditer à
nouveau sur la brièveté de la vie humaine, qu’un mouvement rapide,
ont-ils ajouté, pourrait singulièrement allonger; d’autres ont fait
miroiter à nos yeux la possibilité d’une éternelle jeunesse entrevue
grâce aux effarants principes déduits de la théorie. M. P. Langevin,
l’éminent professeur du Collège de France, est allé plus loin: imitant
ces prédicateurs en quête d’une fin de sermon, il nous a conviés «à
travailler en communion de pensée avec Einstein qui dans l’Histoire aura
le mérite essentiel d’avoir ouvert toute grande aux hommes une nouvelle
fenêtre sur l’éternité».
Du coup les plus indifférents aux conclusions de la science dans les
champs les plus variés, ont pris intérêt à l’exploration d’un territoire
auquel ils étaient demeurés étrangers depuis la fin de leurs études, et
les acquisitions des cinquante dernières années, qui auparavant
n’avaient pas su retenir leur attention, furent pour eux la révélation
subite d’horizons inconnus.
Au milieu de cette abondance de faits, de découvertes et de théories,
comment un profane ne se trouverait-il pas déconcerté? Quel jugement
portera-t-il sur l’œuvre d’Einstein, s’il n’a pas suivi la marche et le
progrès des idées scientifiques depuis un demi-siècle pour le moins.
Car, en fait, pour comprendre la doctrine actuelle de la Relativité, il
faut pouvoir embrasser d’un seul regard les domaines étroitement liés
entre eux de la Physique et de la Chimie moléculaire, avoir présente à
l’esprit la vieille querelle de l’éther, avoir assisté, ne serait-ce que
d’une façon rétrospective, à la lente découverte des secrets de la
nature encore mystérieuse de la matière; bref, posséder des idées nettes
sur les efforts et les luttes engagées par les physiciens depuis Newton,
pour arriver, après de fantastiques chevauchées et parfois de
retentissants échecs, à la conquête de quelques propositions en
apparence solidement établies, bien que souvent contradictoires.
C’est qu’en réalité, au lieu de se fondre en un tout harmonieux et bien
équilibré, les différentes parties de la Physique et de la Mécanique, au
seuil du XXe siècle, apparaissaient de plus en plus étrangères l’une à
l’autre et les expériences célèbres de Fizeau et de Michelson sur la
vitesse de la lumière n’avaient fait récemment qu’accentuer les hiatus
et souligner les antinomies.
La considération et l’application d’une formule mathématique opérant une
sorte de synthèse satisfaisant à la fois le monde infiniment petit de
l’atome et l’incommensurablement grand, en un mot adéquate aux
phénomènes de la Physique moléculaire comme aux lois de la Mécanique
céleste, une formule synthétique, même acquise en posant quelques
postulats proches de la vérité, voilà ce qu’a cherché Einstein. Le
système qu’il nous propose est-il définitif? Évidemment non. Les
meilleures théories, l’Histoire nous l’apprend, ne sont que fragile
échafaudage et le Temps, ce tremplin d’Einstein, en a plus ou moins vite
raison. Au surplus, la question est de tout autre ordre: il s’agit
simplement de savoir si les principes posés par Einstein, aidé de son
professeur Minkowski, seront de quelque utilité pour l’avancement de la
science? La réponse diffère suivant les points de vue.
Une hypothèse même négative constitue toujours un progrès; la théorie de
la Relativité, n’en doutons aucunement, exercera sur l’évolution des
idées une action bienfaisante. Mais jouera-t-elle le rôle envisagé par
ses promoteurs, c’est-à-dire celui de relier les faits actuellement
connus? Voilà le point particulier que nous étudierons.
Parmi ceux qui ont vulgarisé l’œuvre du physicien germano-suisse, il
s’est trouvé des commentateurs trop zélés qui n’ont pas craint
d’attribuer à Einstein des acquisitions fort nombreuses que les
physiciens modernes avaient depuis longtemps classées au rang des dogmes
scientifiques. A vrai dire, ces acquisitions étaient quelque peu
disparates et, faut-il l’avouer, plutôt éparses dans le domaine de la
science; on y eût souhaité un peu plus d’ordre et d’enchaînement et
c’est alors que survint Einstein, dont l’ambition fut celle d’être un
«homme de liaison» ne se contentant pas de ranger et de classer suivant
les étiquettes, mais indiquant, autant que possible, la raison d’un
ordre logique, en apparence assez satisfaisant.
Pour juger de l’œuvre accomplie, il faut donc de toute nécessité jeter
un coup d’œil sur le terrain exploré par les physiciens à la fin du
siècle précédent, nous rendre compte de leurs positions stratégiques et
enfin situer l’emplacement de la forteresse qu’il s’agissait d’enlever.