Trois contes, recueillis à Balzac, canton d'Angoulême (J. Chapelot,
p. 12), dans la Haute-Bretagne (Sébillot, _Littérature orale_, p.
137), et dans l'île portugaise de San-Miguel, l'une des Açores
(Braga, nº 117), sont presque identiques au nôtre. Ils mettent tous
en scène un curé, et tous présentent l'équivoque entre les perdrix
et les oreilles.--Dans le conte breton, légèrement altéré, c'est le
«recteur», comme dans notre conte, qui poursuit le prétendu voleur,
en lui criant: «Donne-m'en au moins une,» pendant que l'autre
répond: «Non, non, vous n'aurez ni l'une ni l'autre.»--Dans les
deux autres contes, le curé a été invité par un brave homme; c'est
la femme de celui-ci qui mange les perdrix, et c'est l'homme qui
crie dans le conte «balzatois»: «Moussieu le Kiuré, mais douné m'en
donc ine au moins!» ou, dans le conte portugais: «Seigneur abbé, au
moins laissez-m'en une»; et le curé qui répond: «T'en auras pas du
tout; je n'en ai pas trop de deux», ou: «Ni une ni deux.»
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Dans un conte allemand, qui a été emprunté par les frères Grimm
à un livre imprimé en l'an 1700 à Salzbourg (_Grethel l'Avisée_,
nº 77 de la collection Grimm), il n'est plus question d'un curé,
et les perdrix sont remplacées par deux poulets.--Les perdrix
reparaissent dans un livre français imprimé en 1680, _l'Elite des
contes du sieur d'Ouville_. Le conte est intitulé: _D'une servante
qui mangea deux perdrix, dont par une subtilité elle s'excusa_.
A la fin de l'histoire, le bourgeois de Paris crie à son ami le
procureur du Châtelet: «Compère, et pour le moins baillez-m'en
une»; à quoi le procureur répond: «Parbleu! je serais bien sot; tu
n'as que faire de rire, tu n'en auras point.»--En 1519, le moine
franciscain Jean Pauli insérait, dans son recueil d'anecdotes,
_Schimpf und Ernst_ (Plaisanteries et Choses sérieuses), cette
histoire d'une servante gourmande qui mange les deux poulets dont
son maître veut régaler un hôte (nº 292 de l'édition modernisée,
publiée en 1870 à Heilbronn par K. Simrock).--Vers la même époque,
Hans Sachs, d'après Guillaume Grimm, traitait aussi le même sujet.
Enfin, au moyen âge, nous trouvons deux fabliaux, l'un français,
l'autre allemand, où les rôles sont distribués de la même façon
que dans le conte «balzatois» et dans le conte portugais. Dans le
fabliau français, _le Dit des perdriz_ (Barbazan, éd. de Méon, III,
p. 181), les personnages sont un vilain, sa femme et un chapelain,
invité à manger deux perdrix que le vilain a prises; dans le
fabliau allemand (Von der Hagen, nº 30), un chevalier, sa femme et
un curé, que le chevalier a convié à manger deux lièvres.
A l'occasion du conte de la collection Grimm, dont il signale la
ressemblance avec le fabliau français, M. Edélestand du Méril,
dans ses _Etudes sur quelques points d'archéologie et d'histoire
littéraire_ (Paris, 1862, p. 473), dit que Désaugiers a fait sur ce
même sujet un vaudeville, _le Dîner de Madelon_.
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En Orient, nous rencontrons deux contes présentant la même idée
principale que les contes européens que nous venons d'étudier.
Le premier est un conte de l'île de Ceylan (_Orientalist_, année
1884, p. 38): Un homme fort simple, marié à une femme très rusée,
s'imagine, par suite de diverses circonstances, qu'il est redevable
à un prêtre bouddhiste d'un gain considérable qu'il a fait; il
dit à sa femme qu'il va aller inviter ce prêtre à dîner, pour
lui donner ensuite le tiers de l'aubaine. Sa femme cherche à le
détourner de cette idée; peine inutile. Il s'en va trouver le
prêtre, qui ne comprend rien à ses remerciements, et il l'oblige à
le suivre. Quand ils sont en vue de la maison de l'homme, celui-ci,
apercevant sa femme, dit au prêtre qu'il court voir si tout est
prêt. Il demande tout bas à sa femme si on a apporté telle chose
pour le repas, et, sur sa réponse négative, il s'éloigne pour
l'aller chercher. Le prêtre, qui avait déjà des inquiétudes, voit
ses soupçons confirmés par ce manège. Il demande à la femme ce que
son mari lui a dit à l'oreille. Elle répond: «Il est allé chercher
un pilon à riz pour vous en donner sur la tête.» Aussitôt le prêtre
s'enfuit à toutes jambes. L'homme étant rentré: «Pourquoi,» dit-il,
«le prêtre se sauve-t-il ainsi?--Je n'en sais rien,» répond la
femme; «seulement il m'a dit de vous prier de le suivre avec un
pilon à riz.» L'homme va bien vite prendre un pilon et se met à
courir de toutes ses forces à la poursuite du prêtre en criant:
«Arrêtez un peu, arrêtez un peu, seigneur!» Mais le prêtre n'en
court que plus fort.
C'est dans le sud de l'Inde qu'a été recueilli l'autre conte
(Natêsa Sastrî, nº 11): Un brahmane très charitable a une femme
très méchante. Un jour, il reçoit la visite d'un brahmane de ses
amis et l'invite à dîner. Il dit à sa femme de préparer le repas un
peu plus tôt que d'ordinaire, et s'en va se baigner dans le fleuve.
Pendant son absence, l'hôte, qui est assis sous la vérandah de la
maison, voit avec surprise la femme déposer en grande cérémonie
un gros pilon contre la muraille et lui rendre toutes sortes
d'hommages. Il demande ce que cela veut dire. La femme répond que
c'est ce qu'on appelle le «culte du pilon»: chaque jour, son mari
prend ce pilon et en casse la tête d'un homme en l'honneur d'une
déesse qu'il vénère. L'hôte est très effrayé, et, quand la femme,
feignant d'avoir pitié de lui, l'engage à s'enfuir par la porte de
derrière, il décampe au plus vite. Le brahmane étant de retour,
il demande où est son ami. «Votre ami!» s'écrie-t-elle d'un ton
indigné; «quel animal! Il a voulu se faire donner ce pilon, qui
vient de mes parents, et, quand j'ai refusé, il est parti tout
courant par la porte de derrière.» L'honnête brahmane, aimant
mieux perdre un pilon qu'un ami, prend le pilon et se met à courir
après son hôte, en criant: «Arrêtez, et prenez le pilon!--Allez
où il vous plaira, vous et votre pilon,» dit l'autre; «vous ne me
reprendrez plus chez vous.»