VICTOR LA FLEUR[134]

Victor La Fleur est le fils d'un riche marchand de Londres qui, devenu

vieux, lui a dit de continuer son négoce. Un jour que le jeune homme

est à Lyon, il voit une jeune fille très belle; il s'informe de sa

famille, et on lui dit qu'elle est la fille d'un vieux savetier. Il

va trouver le bonhomme, sous prétexte de lui commander une paire de

bottes, et lui demande sa fille en mariage. Le savetier a beau lui

dire qu'il est trop riche pour elle; Victor La Fleur veut absolument

l'épouser, et le mariage se fait.

Quelque temps après, des arrangements de famille appellent le jeune

homme à Londres. Pendant qu'il est absent, sa femme meurt. A son

retour, il lui fait élever un superbe tombeau dans l'église, et tous

les jours, à la même heure, il va pleurer auprès de ce tombeau.

Un jour, une belle dame blanche lui apparaît et lui donne une petite

boîte contenant une pommade dont il devra frotter le cadavre de sa

femme. Il le fait, et elle revient à la vie.

Des affaires l'ayant obligé de partir ensuite pour un pays éloigné,

vient à passer à Lyon un régiment de dragons. Le colonel voit la jeune

femme et lui propose de l'épouser. Elle finit par y consentir. Quand

Victor La Fleur est de retour, il demande à son beau-père où est sa

femme. Le savetier lui répond qu'elle est remariée.

Victor La Fleur se rend en Afrique, où les dragons sont en garnison, et

s'enrôle dans le régiment; il se fait aimer de ses camarades et de ses

chefs.

Un jour de grande revue, sa femme le reconnaît. Elle demande au colonel

de le faire monter en grade, espérant qu'il changera de régiment, mais

il reste toujours dans ce régiment de dragons. Voyant qu'elle ne peut

se débarrasser de lui, elle fait préparer un grand festin, auquel

Victor La Fleur est invité. Le cuisinier a reçu l'ordre de glisser un

couvert dans la poche du jeune homme. A la fin du souper, le cuisinier

vient dire qu'il lui manque un couvert. Chacun proteste, et La Fleur

plus que personne, mais on trouve le couvert sur lui, et il est

condamné à être fusillé.

Il dit alors à un vieux soldat, nommé La Ramée, son compagnon et son

ami: «C'est toi qui me feras mourir. Tâche de ne pas être ivre, et

vise bien au cœur. Voici ma malle et mes effets; tu y trouveras une

petite boîte de pommade. Aussitôt que je serai mort, tu me frotteras

avec cette pommade, et je reviendrai à la vie.» Le lendemain, La

Ramée, qui n'est pas ivre, vise bien au cœur. Il fouille dans la

malle de La Fleur, et, comme il y trouve de l'or et de l'argent, il

va se divertir pendant huit jours, puis il est mis pour neuf jours à

la salle de police. Quand il en sort, il se rappelle qu'il a oublié

la recommandation de son ami. Il va au cercueil, l'ouvre et recule

devant la mauvaise odeur, mais il revient bientôt avec une brosse et la

pommade; il frotte le cadavre, qui se dresse sur ses pieds en disant:

«Ah! te voilà donc, La Ramée!» La Fleur donne de l'argent à La Ramée

en le priant de garder le secret et s'embarque pour Paris, où il entre

dans la garde du roi; il devient vite sergent, puis adjudant. Un jour

que la princesse fait la revue, elle remarque La Fleur et prie son père

de le nommer officier, puis capitaine, commandant, colonel, général,

maréchal de France, et enfin de le lui donner pour mari. Le roi y

consent.

Quand La Fleur a épousé la princesse, il dit au roi qu'il désirerait

passer en revue les régiments d'Afrique. Le roi l'y ayant autorisé,

La Fleur passe d'abord en revue son ancien régiment. Arrivé près

de La Ramée, il lui dit: «Comment? La Ramée, tu n'as pas encore de

grade, pas encore de décorations?» Il le décore de sa propre main.

Puis il dit au colonel: «Est-ce que vous n'avez pas de femme?--Non,

mon maréchal.--Vous en avez une!» Il l'envoie chercher; elle refuse

d'abord de venir; à la fin pourtant elle arrive. Alors La Fleur lui

reproche sa conduite, fait dégrader le colonel et nomme La Ramée

colonel à sa place. Au bout d'un an, voyant que La Ramée n'est pas fait

pour commander, il le prend pour aide de camp et le marie avec une sœur

de la princesse.

Contes populaires de Lorraine, comparés avec les contes des autres provinces de France et des pays étrangers, volume 2 (of 2) · 第 217 / 309 题