Victor La Fleur est le fils d'un riche marchand de Londres qui, devenu
vieux, lui a dit de continuer son négoce. Un jour que le jeune homme
est à Lyon, il voit une jeune fille très belle; il s'informe de sa
famille, et on lui dit qu'elle est la fille d'un vieux savetier. Il
va trouver le bonhomme, sous prétexte de lui commander une paire de
bottes, et lui demande sa fille en mariage. Le savetier a beau lui
dire qu'il est trop riche pour elle; Victor La Fleur veut absolument
l'épouser, et le mariage se fait.
Quelque temps après, des arrangements de famille appellent le jeune
homme à Londres. Pendant qu'il est absent, sa femme meurt. A son
retour, il lui fait élever un superbe tombeau dans l'église, et tous
les jours, à la même heure, il va pleurer auprès de ce tombeau.
Un jour, une belle dame blanche lui apparaît et lui donne une petite
boîte contenant une pommade dont il devra frotter le cadavre de sa
femme. Il le fait, et elle revient à la vie.
Des affaires l'ayant obligé de partir ensuite pour un pays éloigné,
vient à passer à Lyon un régiment de dragons. Le colonel voit la jeune
femme et lui propose de l'épouser. Elle finit par y consentir. Quand
Victor La Fleur est de retour, il demande à son beau-père où est sa
femme. Le savetier lui répond qu'elle est remariée.
Victor La Fleur se rend en Afrique, où les dragons sont en garnison, et
s'enrôle dans le régiment; il se fait aimer de ses camarades et de ses
chefs.
Un jour de grande revue, sa femme le reconnaît. Elle demande au colonel
de le faire monter en grade, espérant qu'il changera de régiment, mais
il reste toujours dans ce régiment de dragons. Voyant qu'elle ne peut
se débarrasser de lui, elle fait préparer un grand festin, auquel
Victor La Fleur est invité. Le cuisinier a reçu l'ordre de glisser un
couvert dans la poche du jeune homme. A la fin du souper, le cuisinier
vient dire qu'il lui manque un couvert. Chacun proteste, et La Fleur
plus que personne, mais on trouve le couvert sur lui, et il est
condamné à être fusillé.
Il dit alors à un vieux soldat, nommé La Ramée, son compagnon et son
ami: «C'est toi qui me feras mourir. Tâche de ne pas être ivre, et
vise bien au cœur. Voici ma malle et mes effets; tu y trouveras une
petite boîte de pommade. Aussitôt que je serai mort, tu me frotteras
avec cette pommade, et je reviendrai à la vie.» Le lendemain, La
Ramée, qui n'est pas ivre, vise bien au cœur. Il fouille dans la
malle de La Fleur, et, comme il y trouve de l'or et de l'argent, il
va se divertir pendant huit jours, puis il est mis pour neuf jours à
la salle de police. Quand il en sort, il se rappelle qu'il a oublié
la recommandation de son ami. Il va au cercueil, l'ouvre et recule
devant la mauvaise odeur, mais il revient bientôt avec une brosse et la
pommade; il frotte le cadavre, qui se dresse sur ses pieds en disant:
«Ah! te voilà donc, La Ramée!» La Fleur donne de l'argent à La Ramée
en le priant de garder le secret et s'embarque pour Paris, où il entre
dans la garde du roi; il devient vite sergent, puis adjudant. Un jour
que la princesse fait la revue, elle remarque La Fleur et prie son père
de le nommer officier, puis capitaine, commandant, colonel, général,
maréchal de France, et enfin de le lui donner pour mari. Le roi y
consent.
Quand La Fleur a épousé la princesse, il dit au roi qu'il désirerait
passer en revue les régiments d'Afrique. Le roi l'y ayant autorisé,
La Fleur passe d'abord en revue son ancien régiment. Arrivé près
de La Ramée, il lui dit: «Comment? La Ramée, tu n'as pas encore de
grade, pas encore de décorations?» Il le décore de sa propre main.
Puis il dit au colonel: «Est-ce que vous n'avez pas de femme?--Non,
mon maréchal.--Vous en avez une!» Il l'envoie chercher; elle refuse
d'abord de venir; à la fin pourtant elle arrive. Alors La Fleur lui
reproche sa conduite, fait dégrader le colonel et nomme La Ramée
colonel à sa place. Au bout d'un an, voyant que La Ramée n'est pas fait
pour commander, il le prend pour aide de camp et le marie avec une sœur
de la princesse.