Nous n'avons trouvé ce conte que dans trois collections de contes
populaires européens: dans la collection de contes siciliens
publiée par M. Pitrè (nºˢ 169 et 252); dans les _Contes de la
Haute-Bretagne_, de M. Sébillot (II, nº 49), et dans les contes
allemands de la principauté de Waldeck, recueillis par M. Curtze
(p. 161).
Le premier conte sicilien est celui qui se rapproche le plus du
nôtre: Un homme est persuadé que sa femme lui veut tout le bien
du monde: elle lui fait tant de caresses! Il parle un jour à son
compère du bonheur qu'il a d'avoir une telle femme. Le compère,
qui est un fin matois, dit que c'est en paroles qu'elle l'aime, et
qu'il faudrait la mettre à l'épreuve. Le mari, d'après les conseils
du compère, achète au marché une tête de bélier encore saignante,
l'enveloppe dans un mouchoir et rentre chez lui, l'air tout
troublé. Il dit à sa femme qui regarde avec étonnement le mouchoir
ensanglanté: «J'ai tué un homme.» La femme va le dénoncer à la
justice. Le juge arrive et demande au mari où est la tête de celui
qu'il a assassiné. «Je l'ai jetée dans le puits,» dit le mari. On
fait descendre un homme dans le puits; il trouve la tête et crie:
«Mais elle a des cornes!» Le juge reste stupéfait. Voilà comment le
mari fut édifié sur le bien que lui voulait sa femme.
Dans le conte breton, un homme, qui veut savoir si sa femme est
bavarde, coupe la tête d'un ajonc (_jan_, en patois) avec sa
faucille, et dit à sa femme qu'il a coupé la tête d'un Jean. La
femme se laisse aller à parler de la chose à sa voisine, qui va
prévenir la gendarmerie. Le brigadier et ses hommes se rendent à
l'endroit où l'homme travaille, et celui-ci leur montre la tête du
_jan_ qu'il a coupée.
Dans le conte allemand, ce conte n'est qu'une partie d'un ensemble:
Un père conseille à son fils de ne pas planter de sapin dans sa
cour, de ne point avoir de pigeons, et de ne pas raconter à sa
femme tout ce qu'il a sur le cœur. Le fils, après la mort du père,
veut voir si celui-ci a eu raison de lui faire ces recommandations.
Il commence par planter un sapin dans sa cour: la chèvre du voisin
l'ayant fendu avec ses cornes, il la tue; de là procès et toute
sorte de désagréments. De même, à l'occasion des pigeons, qu'il
laisse sortir en temps prohibé, ennuis et amendes. Ensuite notre
homme tue un coq et l'enterre dans son jardin au pied d'un pommier.
Pendant la nuit, il ne fait que soupirer. «Qu'as-tu donc?» lui dit
sa femme.--«J'ai tué un homme et je l'ai enterré dans le jardin au
pied du pommier.» Trois mois après, il a, un jour, une dispute avec
sa femme et veut la frapper; celle-ci sort de la maison en criant:
«Coquin, sais-tu bien que tu as tué un homme et que tu l'as enterré
au pied du pommier?» On arrête le mari, on le conduit devant la
justice. L'affaire s'explique, et l'homme dit qu'il voit maintenant
que son père était bon prophète.
La conclusion du second conte sicilien montre que ce conte a dû, à
l'origine, offrir de l'analogie, pour la forme générale, avec le
conte allemand. Après la découverte de la tête de bélier, il se
termine par ces conseils, mis dans la bouche du mari, et non de son
père: «Ne confiez pas de secret aux femmes; ne prenez pas de sbire
pour compère; ne louez pas de maison où il y ait une treille.» La
dernière recommandation est très faiblement justifiée dans le récit
tel qu'il existe actuellement.--Un conte napolitain, cité par M.
Pitrè (IV, p. 124), a les trois recommandations suivantes: «Ne
pas élever les enfants des autres; ne pas prendre de sbire pour
compère; ne pas confier ses secrets à sa femme;» mais, comme dans
le conte allemand et dans presque tous les contes que nous aurons
encore à résumer, c'est un père qui a légué ces conseils à son
fils.
Tous les contes qui vont suivre,--contes orientaux ou contes
européens provenant de la littérature du moyen âge et du XVIe
siècle,--présenteront, comme ce conte allemand, notre thème en
combinaison avec d'autres éléments, parmi lesquels il occupe la
place prépondérante.
Prenons d'abord les contes qui, pour cette partie commune, se
rapprochent le plus du nôtre.
Dans un conte afghan du Bannu (Thorburn, p. 178), un père, sur
son lit de mort, donne à son fils les trois conseils suivants:
Ne jamais confier un secret à sa femme; ne pas se lier d'amitié
avec un cipaye (soldat); ne pas planter d'arbre épineux dans sa
cour[125]. Ces conseils paraissent si peu raisonnables au jeune
homme, qu'aussitôt il se fait ami d'un cipaye; puis il plante un
arbre épineux dans sa cour; enfin, après avoir tué une chèvre, il
la jette dans un puits desséché et dit à sa femme en grand secret
qu'il a tué quelqu'un. Aussitôt la femme va parler, en grand
secret elle aussi, de l'assassinat à sa voisine. Quelque temps se
passe: l'arbre a grandi, le cipaye est devenu officier de police,
et l'histoire de l'assassinat est parvenue aux oreilles du roi.
L'officier de police est envoyé pour arrêter le prétendu meurtrier,
et il le trouve assis sous l'arbre épineux. Quand le jeune homme se
lève pour suivre l'officier, son turban reste pris dans les épines
de l'arbre, et l'officier, au mépris de leur ancienne amitié,
le traîne nu-tête devant le roi, sans lui laisser le temps de
dégager son turban. Quand il entend porter contre lui l'accusation
d'assassinat, le jeune homme raconte au roi comment son père lui
avait donné trois conseils, et comment il en a reconnu finalement
la justesse. Le roi fait faire des recherches dans le puits: on
trouve le squelette de la chèvre, et l'innocence du jeune homme est
reconnue.
Un conte indien, recueilli chez les Kamaoniens, au pied de
l'Himalaya, est plus compliqué, et le cadre général diffère;
mais notre conte y forme toujours le noyau du récit (Minaef, nº
28): Un prince s'en va par le monde. Avant de partir, il demande
à sa femme ce qu'elle veut qu'il lui achète. «Achète-moi quatre
choses,» dit-elle. «La première, le mauvais du bon; la seconde,
le bon du mauvais; la troisième, le chien de _kotwal_ (officier
de police); la quatrième, l'âne sur le trône.--Fort bien,» dit le
prince. Il marche, il marche, et arrive à Delhi. La première chose
qu'il fait, c'est d'envoyer chercher le kotwal, auquel il donne
une pièce d'or. Le kotwal lui procure une maison, et chaque jour
il reçoit du prince une pièce d'or. Bientôt le prince se lie avec
une _pâthar_ (courtisane), à qui il donne beaucoup d'argent.--Un
jour, le kotwal dit au prince: «Mahâradja, il y a ici une princesse
très belle, fille d'un pauvre roi, et qui est à marier. Elle vous
conviendrait admirablement.» Le prince la voit; elle lui plaît
et il l'épouse. S'en allant un jour à la chasse, il se dit qu'il
veut éprouver cette seconde femme. Il tue une chèvre sauvage et
lui coupe la tête; puis il enveloppe cette tête dans un mouchoir
et la rapporte à la maison, où il la pend à un clou. Sa femme
lui demandant ce que c'est, il répond que ce jour-là il n'a pas
trouvé de gibier, mais qu'il a rencontré un homme et lui a coupé
la tête. Pendant les six jours suivants, il fait le même manège.
Sa femme, effrayée, se dit qu'un beau jour il la tuera aussi.
Elle fait appeler le kotwal et lui dit: «Tu m'avais dit que je
serais mariée à un homme très bon. Eh bien! regarde; il a coupé la
tête à sept hommes.» Aussitôt le kotwal, qui recevait chaque jour
du prince une pièce d'or, court rapporter la chose au padishah.
«Comment l'as-tu su?» demande le padishah.--«C'est sa femme qui
me l'a dit.--Eh bien! qu'on le pende.» Alors le kotwal saisit le
prince et le conduit chez le padishah, pour qu'il soit pendu. La
pâthar, l'ayant su, accourt et obtient du padishah que l'on fasse
une enquête. Finalement les mouchoirs sont apportés; on les ouvre
et on en tire les sept têtes de chèvres. Le padishah demande au
prince pourquoi il a agi comme il l'a fait. Celui-ci répond: «Quand
j'ai quitté mon pays pour aller dans l'Hindostan, ma première femme
m'a dit de lui rapporter quatre choses. C'est pour avoir ces quatre
choses que j'ai agi de la sorte, et je les ai toutes maintenant.
La première, _le bon du mauvais_, c'est la pâthar. Elle ne mérite
pas de confiance; quiconque lui donne un _païs_ peut aller chez
elle; mais elle a cela de bon, qu'elle m'a sauvé.--La seconde
chose, _le mauvais du bon_, c'est la femme que j'ai épousée ici. Je
lui ai dit de garder le secret, et elle en a fait part au kotwal;
donc le mauvais du bon.--La troisième chose, _le chien de kotwal_,
c'est le kotwal lui-même. Je lui ai donné de trois à quatre cents
pièces d'or, et il s'est empressé de me mener à la potence: c'est
pourquoi il est le chien de kotwal.--La quatrième chose, _l'âne sur
le trône_, c'est toi. Tu as ordonné de me pendre sans avoir rien
vu de tes yeux, uniquement sur la parole du kotwal.» A ce discours
le padishah reste fort confus, et il donne au prince sa fille en
mariage et la moitié de son royaume.
D'autres contes se distinguent du nôtre en ce que ce n'est pas un
homme en général que le héros dit avoir tué, mais tel homme, ce qui
amène dans le récit certaines modifications.
Ainsi, dans le dernier chapitre du _Livre du Chevalier de la Tour
Landry_, qui date probablement du temps de Louis XI, Caton donne,
en mourant, à son fils Catonnet trois conseils: d'abord, s'il avait
assez de bien, de ne pas se mettre «en subjection d'avoir office de
son souverain seigneur»; ensuite, de ne pas racheter d'homme qui
ait mérité la mort; en troisième lieu, d'«essayer sa femme avant
de lui découvrir nul grand conseil». Catonnet, tout au rebours des
recommandations de son père, se met au service de l'empereur de
Rome, délivre un voleur qu'on allait pendre, et, après avoir envoyé
dans le château d'un ami le fils de l'empereur confié à sa garde,
il dit à sa femme qu'il a tué le jeune homme et qu'il a fait manger
«en épices» son cœur à l'empereur et à l'impératrice. La femme
promet de se taire; mais, le lendemain, elle confie le secret à une
damoiselle, laquelle court le rapporter à l'impératrice. Au moment
où Catonnet va être pendu, le fils de l'empereur arrive bride
abattue et le fait mettre en liberté.
M. Mussafia, dans les Comptes rendus de la classe
philosophico-historique de l'Académie de Vienne (t. LXIV, 1870, p.
614), cite une comédie de Hans Sachs (XVIe siècle), tout à fait du
même genre: Pamphilus, maréchal de l'empereur Vespasien, a, lui
aussi, reçu de son père mourant trois conseils. Lui aussi il fait
disparaître pendant quelques jours Titus, le fils de l'empereur.
Puis il montre à sa femme un sac où est enfermé un veau égorgé, et
lui dit qu'il y a dans ce sac le corps de Titus, tué par lui dans
un mouvement de colère.
Dans un conte de Straparola (XVIe siècle), résumé par M. Mussafia
(_loc. cit._, p. 612), il s'agit également de trois conseils
donnés à Salardo par son père mourant, et notamment du conseil
de ne pas confier de secret à sa femme. Pour éprouver la valeur
de ces conseils, Salardo, qui s'est mis au service du marquis de
Montferrat, prend le plus beau faucon du marquis et le cache; puis
il montre à sa femme un autre faucon qu'il a tué, et lui dit que
c'est celui du marquis: il faut qu'elle l'apprête pour le dîner et
qu'elle garde le secret. La femme lui ayant fait des reproches au
sujet de cette mauvaise action, il lui donne un soufflet. Alors
elle va l'accuser, et le marquis le condamne à mort. Mais il n'a
pas de peine à se justifier en faisant présenter au marquis par un
fidèle serviteur le faucon vivant.
En Orient, un conte syriaque provenant des Juifs du district de
Salamâs, en Perse, au nord-ouest du lac Ourmia (R. Duval, pp.
83-86), présente beaucoup de rapport avec le conte de Straparola:
Un vizir est grand favori du sultan son maître. Un jour, il voit
le bouffon de la cour en train de faire trois boules de terre;
il lui demande ce que cela signifie. Le bouffon lui répond: «Une
boule représente la tête de celui qui fait la joie du sultan;
une autre, la tête de celui qui abandonne parents et amis pour
s'attacher à des étrangers; la troisième, la tête de celui qui
dit à sa femme le secret de son cœur.» Le vizir réfléchit à ces
paroles, qui lui paraissent dites à son intention, et il veut voir
ce qu'elles peuvent avoir de sage. Le sultan a un cerf auquel il
tient beaucoup: le vizir dérobe ce cerf et le remet en garde à un
serviteur. Puis il fait tuer une chèvre et la fait mettre dans un
sac, qu'on porte de sa part à sa femme, en lui disant de le cacher.
Quand il rentre à la maison, il dit à sa femme: «Ce qu'il y a dans
le sac, c'est le cerf du sultan; je l'ai volé et tué; dans quelques
jours nous le mangerons.» Peu après le vizir cherche querelle à sa
femme et la frappe. Aussitôt celle-ci court trouver le sultan, et
lui dit que le vizir a volé et tué le cerf. Le sultan, furieux,
ordonne de couper la tête au vizir. Celui-ci obtient un répit d'une
heure et fait ramener le cerf par le serviteur à qui il l'avait
confié. Puis, à la demande du sultan, il explique comment il a
voulu mettre à l'épreuve les trois paroles du bouffon: maintenant
il a vu ce que l'on gagne à quitter parents et amis pour s'attacher
à des étrangers; ce que le sultan lui a voulu faire, à lui son
favori, pour un cerf; enfin ce qui arrive quand on révèle à sa
femme le secret de son cœur.
Nous ne ferons que mentionner un conte kalmouk, altéré, dont
M. R. Kœhler a donné le résumé dans les _Gœttingische Gelehrte
Anzeigen_ (1871, t. I, p. 124 seq.), et nous arriverons à un conte
évidemment indien, qui a été inséré dans le _Kandjour_ thibétain
(Schiefner, _Indische Erzæhlungen_, dans les _Mélanges asiatiques_
de l'Académie de Saint-Pétersbourg, t. VII, p. 701). Voici, de ce
conte, ce qui a du rapport avec les contes précédents: Mahaushadha
est devenu le premier ministre du roi Djanaka, dont il a épousé
la fille. Un jour, le roi demande à ses ministres à qui il faut
confier un secret. Mahaushadha répond qu'il ne faut confier un
secret à personne, et à sa femme moins encore qu'à tout autre.
«Je te le ferai voir, ô roi.» Quelque temps après, le paon du roi
s'étant échappé, Mahaushadha l'attrape et le cache; puis il en
prend un autre semblable et l'apporte à la princesse, sa femme. «Tu
sais,» lui dit-il, «que le paon du roi s'est échappé du palais. Le
voici; fais-le moi cuire, sans en rien dire à personne.» Plus tard,
il trouve moyen d'exciter la colère de sa femme, et celle-ci court
aussitôt au palais raconter au roi son père l'histoire du paon. Les
vers que Mahaushadha prononce en allant au supplice: «Le roi ne
devient jamais un ami, le bourreau ne connaît plus personne, il ne
faut pas confier un secret aux femmes, etc.», montrent que ce conte
indien est une forme écourtée des contes précédents, où l'on se
propose de justifier non pas un conseil, une maxime seulement, mais
plusieurs.
Ce conte a pénétré chez les nègres de la Sénégambie
(Bérenger-Féraud, p. 11): Un sage, nommé Cothi Barma, ayant eu un
enfant, lui laisse croître quatre touffes de cheveux, au lieu de
lui raser la tête, comme cela se fait d'ordinaire chez les Ouolofs,
et il dit à qui veut l'entendre: «Chacune de ces touffes représente
une vérité connue de moi seul et de ma femme.» Le _Damel_ (chef),
son ami, à qui il a rendu de grands services, lui demande souvent
quelles sont ces vérités, mais Cothi reste muet. Alors le Damel
fait venir la femme du sage, et, à la fin, celle-ci lui dit: «Mon
mari prétend que la première touffe signifie: Un roi n'est ni un
protecteur ni un ami. La seconde: Un enfant du premier lit n'est
pas un fils, c'est une guerre intestîne. La troisième: Il faut
aimer sa femme, mais ne pas lui dire son secret. La quatrième: Un
vieillard est nécessaire dans un pays[126].» Le Damel est très
irrité de la première sentence, et il ordonne d'arrêter Cothi et
de le conduire au supplice. Quand les gens du pays voient le sage
en prison, un vieillard des plus influents va trouver le Damel et
fait tant qu'il obtient sa grâce. Mais Cothi était déjà arrivé au
lieu où il devait être décapité, et déjà un fils que sa femme avait
eu d'un premier lit avait obtenu du bourreau l'autorisation de le
dépouiller de ses vêtements, disant qu'ils devaient lui revenir en
héritage, et qu'il ne voulait pas qu'ils fussent tachés de sang.
La grâce accordée, le Damel fait des reproches publics à Cothi,
qui lui répond: «C'est moi qui ai raison en tous points. La preuve
qu'un roi n'est ni un ami ni un protecteur, c'est que, dans un
moment d'humeur, vous m'avez condamné à mort. La preuve qu'un mari
ne doit pas confier son secret à sa femme, c'est que la mienne m'a
trahi auprès de vous. La preuve qu'un enfant du premier lit n'est
pas un fils, mais une guerre intestine, c'est qu'au lieu de me
pleurer, mon fils m'a fait dépouiller de mes habits pour les avoir
sans taches. Enfin, la preuve qu'un vieillard est nécessaire à son
pays, c'est que vous avez accordé ma grâce à un vieillard, quand
vous l'aviez refusée à tant d'autres solliciteurs.»