Il était une fois un homme et une femme qui ne possédaient rien au
monde. Ils s'en allèrent dans un pays lointain. Le mari obtint un
terrain pour y bâtir, et, sans s'inquiéter comment il pourrait payer
les ouvriers, il fit commencer les travaux pour la construction d'une
belle maison. Quand la maison fut près d'être terminée, il comprit
son imprudence: les maçons et les charpentiers devaient réclamer leur
paiement dans trois jours; il ne savait plus que devenir. Il sortit
désespéré.
Comme il marchait dans la campagne, il rencontra le démon qui lui
demanda pourquoi il était si triste. «Hélas!» dit l'homme, «j'ai fait
bâtir une maison; c'est dans trois jours que je dois la payer, et je
n'ai pas un sou.--Je puis te tirer d'affaire,» dit le démon. «Si tu
promets de me donner dans vingt ans ce que ta femme porte, je te donne
deux millions.» Le pauvre homme signa l'engagement et reçut les deux
millions. Quelque temps après, sa femme accouchait d'un garçon; on le
baptisa en grande cérémonie, et, comme il avait un gros B sur la gorge,
on décida qu'il s'appellerait Bénédicité.
Le petit garçon fut élevé avec tout le soin possible; on lui donna un
précepteur quand il fut en âge d'étudier; mais, depuis sa naissance,
son père était toujours triste et chagrin. Bénédicité s'en étonnait.
Un jour (il avait alors plus de dix-neuf ans), il dit à son précepteur:
«D'où vient donc que mon père est toujours chagrin?--Si vous voulez
le savoir,» répondit le précepteur, «priez votre père de venir se
promener avec vous au bois, et, une fois là, demandez-lui la cause de
sa tristesse. S'il refuse de vous la dire, menacez-le de lui brûler la
cervelle et de vous la brûler ensuite.»
Le jeune homme suivit ce conseil. Il mit deux pistolets dans ses
poches et alla prier son père de venir au bois avec lui faire un tour
de promenade. Lorsqu'ils furent entrés dans le bois: «Mon père,» dit
Bénédicité, «je vous ai toujours vu triste. Je vous supplie de m'en
dire la cause.» Le père refusant de répondre malgré toutes ses prières,
Bénédicité prit ses pistolets. «Malheureux!» s'écria le père, «que
veux-tu faire?--Vous brûler la cervelle et me la brûler ensuite, si
vous refusez de me confier vos peines.--Eh bien!» lui dit le père;
«avant ta naissance je t'ai promis au démon. Le délai expire dans
trois jours.--N'est-ce que cela?» dit Bénédicité. «Je n'ai pas peur
du diable. Demain j'irai moi-même le trouver.» En l'entendant parler
ainsi, le père se sentit le cœur un peu soulagé.
Le lendemain donc, Bénédicité se mit en route. Lorsqu'il se fut avancé
dans la forêt loin comme d'ici à Brauvilliers[121], il entendit la voix
d'un ange qui l'appelait: «Bénédicité! Bénédicité!--Est-ce moi que vous
appelez?--Oui,» dit l'ange. «Tiens, voici une baguette au moyen de
laquelle tu pourras faire tout ce que tu voudras.»
Bénédicité prit la baguette, se remit en chemin, et, après une longue
marche, il arriva chez le démon. Celui-ci, le voyant entrer, lui dit:
«Ah! te voilà, mon garçon! J'étais en train de cirer mes bottes pour
t'aller chercher.--C'est peine inutile,» répondit l'autre, «puisque me
voilà. Mais j'ai faim; donne-moi à manger.»
On lui apporta du rôti et toutes sortes de bonnes choses. Quand il eut
bien mangé, il dit au démon: «Que vas-tu me donner à faire? Je n'aime
pas à rester les bras croisés.--Tu iras couper du bois,» lui dit le
démon. «Sais-tu comment on s'y prend?--Certainement. C'est le premier
métier que mon père m'a appris.» Le démon le conduisit dans une grande
forêt. «Commence par ce bout-ci,» lui dit-il. «Tu me feras de la
charbonnette et du gros bois.»
Une fois le démon parti, Bénédicité arracha une racine et donna dessus
un coup de baguette; aussitôt voilà toute la forêt par terre. Puis il
prit un charbon allumé, le frappa de sa baguette, et voilà tout le bois
en charbon. Après quoi il reprit le chemin de la maison, où il fut
presque aussitôt que le démon. «J'ai fini,» lui dit-il.--«Quoi? tout
est fait?--Oui; mais j'ai faim. Donne-moi à manger.--Tu manges trop; tu
veux me ruiner.--Si tu n'es pas content, rends-moi la signature de mon
père, et je m'en irai.»
Le diable voulut voir comment le jeune homme avait travaillé.
Arrivé à l'endroit où était son bois, il fut bien en colère.
«Comment!» cria-t-il, «voilà tout mon bois par terre! Que vais-je
faire maintenant?--Tu n'es pas content?» dit Bénédicité. «Rends-moi
la signature de mon père, et je m'en irai. Sinon, donne-moi de
l'ouvrage.--J'ai deux étangs,» dit le diable; «dans l'un, il y a du
poisson; dans l'autre, il n'y a que de la boue. Tu mettras ce dernier à
sec; l'autre, tu le laisseras comme il est.»
Lorsque Bénédicité fut près des étangs, il donna un coup de baguette
sur celui où il voyait des poissons. Aussitôt l'étang se trouva vidé et
les poissons transportés dans l'étang boueux, où ils ne tardèrent pas
à pâmer. Quand le démon vit tout ce bel ouvrage, il dit à Bénédicité:
«Mais, malheureux, ce n'était pas cet étang-là que je t'avais ordonné
de vider.--Tu n'es pas content?» répondit Bénédicité. «Rends-moi la
signature de mon père, et je te débarrasserai de ma présence. En
attendant, j'ai faim, donne-moi à manger.--Tu veux me ruiner! Nous
ne devions cuire que samedi prochain, et voilà qu'il faut cuire
aujourd'hui. Sais-tu cuire?--Oui, je sais tout faire.»
Bénédicité chauffa le four, puis se mit à pétrir. Pendant qu'il
travaillait à la pâte, cinq ou six petits diablotins vinrent gambader
autour de lui. «Bénédicité, fais-moi un gâteau à l'huile.--Bénédicité,
fais-moi un gâteau au saindoux,--Bénédicité, voici des œufs pour
me faire une galette.--Vous m'ennuyez tous,» dit Bénédicité. Il en
empoigna cinq et les jeta dans le four. Le sixième, qui était le
plus petit, s'échappa et alla dire à son père comment Bénédicité
avait traité ses frères. Le démon accourut en criant: «Bénédicité!
Bénédicité! à quoi penses-tu? Tu ne nous fais que du mal!--Tu n'es pas
content?» dit le jeune homme. «Rends-moi la signature de mon père, et
je m'en irai.--Tiens, la voilà. Va-t'en.»
Le jeune homme ne se le fit pas dire deux fois. Il arriva le soir dans
un village où il demanda un gîte pour la nuit. Il y avait dans ce
village un vieux château où personne n'osait entrer, parce qu'il était,
à ce qu'on racontait, hanté par des revenants. Bénédicité s'offrit à
y passer la nuit, mais après avoir eu soin de faire dresser par un
notaire un acte par lequel les maîtres du château le lui cédaient
en don et pur don, sans aucune réserve. Cela fait, il se rendit au
château. Il alluma un grand feu dans la cuisine et s'assit au coin
de la cheminée. Vers onze heures ou minuit, douze diables entrèrent
dans la cuisine et se mirent à jouer et à sauter. Bénédicité prit sa
baguette et en tua onze. Il reconnut le douzième pour celui auquel il
avait été vendu par son père. «Je ne te fais rien à toi,» lui dit-il,
«parce que j'ai logé dans ta maison. Mais qu'es-tu venu faire ici?» Le
diable répondit: «Nous gardons ici depuis cinquante ans un trésor qui,
au bout de cent ans, doit nous appartenir. C'est dans ce trésor que
j'ai pris l'argent que j'ai donné à ton père.»
Bénédicité se fit conduire dans la cave où était le trésor. Il y avait
un tonneau d'or et un tonneau d'argent enfouis dans la terre. Le jeune
homme, d'un coup de baguette, les fit sortir aussitôt. Puis il ordonna
au démon de les charger sur son dos et de les remonter hors de la cave.
Le démon eut beau dire qu'il n'était pas assez fort, il fut obligé
d'obéir, et, quand il fut arrivé en haut avec les tonneaux, Bénédicité
le tua comme les autres d'un coup de baguette. Il revint ensuite chez
ses parents avec le trésor, et il épousa une jeune fille encore plus
riche que lui.
Moi, j'ai fait la cuisine. J'ai laissé tout brûler et on m'a mis à la
porte avec un coup de pied dans le derrière.