Ce conte, altéré sur divers points, se rattache au même thème
principal que notre nº 3, le _Roi d'Angleterre et son Filleul_.
Voir les remarques de ce nº 3.
Dans un conte breton (Luzel, _Veillées bretonnes_, p. 148),
nous trouvons réunis et comme juxtaposés plusieurs des traits
distinctifs des deux contes. L'introduction est celle du _Roi
d'Angleterre et son Filleul_; puis vient bientôt l'épisode de
la _plume_, qui appartient proprement au thème de notre _Belle
aux cheveux d'or_ et autres contes analogues. Voici le résumé de
ce conte breton: Le fils du roi de France, s'étant égaré à la
chasse, arrive dans la maison d'un charbonnier dont la femme est
en couches; il se propose pour être parrain de l'enfant et laisse
une lettre que son filleul doit lui rapporter à lui-même lorsqu'il
sera en état de la lire. Quand l'enfant se met en route pour Paris,
son père lui recommande de ne voyager ni avec un bossu, ni avec
un boiteux, ni avec un _cacous_ (sorte de paria, de lépreux).
Ayant rencontré d'abord un bossu, puis le lendemain un boiteux,
Petit-Louis rebrousse chemin. Le troisième jour, en longeant un
grand bois, il aperçoit sur un arbre une plume qui brille comme le
soleil. Malgré les avertissements de son vieux cheval, il ramasse
la plume; puis il s'arrête pour boire à une fontaine. Pendant qu'il
est penché, un _cacous_ le pousse dans l'eau, après lui avoir
pris dans sa poche la lettre du parrain, saute sur le chevalet et
part au galop. Le roi l'admet à sa cour, le croyant son filleul.
Petit-Louis arrive à son tour au palais, où il s'engage comme valet
d'écurie. Il retrouve son vieux cheval dans les écuries du palais.
Tous les soirs il se sert de sa plume merveilleuse pour s'éclairer
pendant qu'il panse ses chevaux. Le _cacous_, ayant remarqué
cette lumière, va prévenir le roi, qui surprend Petit-Louis et
lui demande ce que c'est que cette plume. Petit-Louis lui répond
que c'est une plume de la queue du paon de la princesse aux
cheveux d'or, qui demeure dans un château d'argent. Le roi prend
la plume, et le _cacous_ lui dit que Petit-Louis s'est vanté de
pouvoir amener au roi la princesse aux cheveux d'or. Petit-Louis
est obligé de tenter l'entreprise. Conformément aux conseils de
son vieux cheval, il emporte des provisions de diverses sortes
et rassasie, chemin faisant, différents animaux. (Ce trait des
animaux secourus et se montrant plus tard reconnaissants, qui
figure d'ordinaire dans les contes de cette famille, a complètement
disparu de notre _Belle aux cheveux d'or_. On se rappelle qu'il
existe, bien conservé, dans le _Roi d'Angleterre et son Filleul_.)
Arrivé au palais de la princesse aux cheveux d'or, il se voit
imposer par celle-ci diverses épreuves dont il vient à bout, grâce
à l'aide des animaux ses obligés. Enfin la princesse consent à
suivre Petit-Louis chez le roi, qui veut aussitôt l'épouser.
Mais elle exige d'abord qu'on lui apporte son château d'argent.
Puis,--le château ayant été apporté par Petit-Louis, à peu près
par le moyen qu'emploie en pareille occasion le héros de notre nº
3,--la princesse demande les clefs de son château qu'elle a jetées
dans la mer. Le roi des poissons, par reconnaissance, les procure
à Petit-Louis. Enfin la princesse dit au roi qu'il devrait se
rajeunir au moyen de l'eau de la vie et de l'eau de la mort. C'est
encore Petit-Louis qui reçoit l'ordre d'aller chercher une fiole
de chacune de ces eaux. Le vieux cheval lui indique le moyen de se
faire apporter les deux fioles par un corbeau. Quand Petit-Louis
rentre au palais, le roi demande aussitôt à être rajeuni. La
princesse verse sur lui quatre gouttes d'eau de la mort, et
aussitôt le roi meurt. Alors elle épouse Petit-Louis.
Cette fin du conte breton présente une lacune, l'eau de la vie n'y
jouant aucun rôle. Nous trouverons dans d'autres contes, que nous
citerons tout à l'heure, cette dernière partie plus complète.
* * * * *
Parmi les contes du type de la _Belle aux cheveux d'or_, nous
n'en connaissons qu'un petit nombre qui, pour l'introduction, se
rapprochent du conte lorrain. Dans un conte de la Haute-Bretagne
(Sébillot, III, nº 13 bis), la ressemblance est très grande: le
parrain de l'enfant de pauvres gens est Jésus, et la marraine,
la «bonne Vierge».--Dans un conte danois (Grundtvig, II, p. 1),
des pauvres gens ne peuvent trouver un parrain pour leur dernier
enfant. Un mendiant, à qui ils ont fait l'aumône, s'offre à être
parrain du petit garçon. On l'accepte, et, quand il s'en va, la
cérémonie faite, il donne aux parents une petite clef, en leur
disant de la garder soigneusement jusqu'à ce que l'enfant ait
quatorze ans. Avec cette clef, le jeune garçon ouvre la porte
d'une belle petite maison qui est tout d'un coup apparue devant
la cabane de son père. Il y trouve un petit cheval, sur lequel il
va chercher fortune. (Cette introduction se rencontre, presque
complètement semblable, dans le conte westphalien nº 126 de la
collection Grimm. Du reste, le conte danois correspond presque sur
tous les points à ce conte westphalien, avec cette seule différence
qu'il est en général moins altéré).--Un conte portugais (Coelho,
nº 19) commence presque identiquement comme notre conte; seulement
le parrain est saint Antoine, et l'enfant est une fille. Arrivée à
l'âge de treize ans, la jeune fille se déguise en garçon, sur le
conseil du parrain, et entre en qualité de page au service d'une
reine. Celle-ci, voyant ses avances repoussées par le beau page,
dit au roi, pour se venger, qu'Antonio (c'est le nom du prétendu
jeune homme) s'est vanté de pouvoir accomplir plusieurs tâches
impossibles: trier en une nuit un gros tas de graines mélangées;
retirer du fond de la mer l'anneau de la reine; retrouver la fille
du roi depuis longtemps captive des Mores. Saint Antoine vient en
aide à sa filleule. (Il n'y a pas ici, pas plus que dans notre
conte, d'animaux reconnaissants.) Le passage relatif à la seconde
tâche présente beaucoup de rapport avec le conte lorrain: Saint
Antoine dit au page d'aller pêcher; le premier poisson qu'il
prendra, il l'ouvrira, et l'anneau sera dedans.
Nous avons dit plus haut, en note, qu'évidemment, dans notre
conte, le parrain avait pris la forme d'une mule. Un conte de la
Basse-Bretagne, intitulé _Trégont-à-Baris_ (Luzel, 4e rapport),
auquel nous avons fait allusion dans la même note, a quelque
chose d'analogue: Un enfant nouveau-né abandonné est trouvé par
Notre-Seigneur et saint Pierre, qui le confient à une nourrice. A
seize ans, il veut voyager, va à Paris et devient valet d'écurie
chez le roi. Ses chevaux sont les plus beaux; il est félicité
par le roi. Les autres valets, envieux, disent au roi que
Trégont-à-Baris (ainsi se nomme le jeune garçon) s'est vanté de
pouvoir aller demander au soleil pourquoi il est si rouge quand il
se lève. Le roi ordonne au jeune garçon d'y aller. Trégont-à-Baris
trouve à la porte une belle jument blanche qui l'emporte et plus
tard lui donne des conseils.--Le conte entre ensuite dans le cycle
d'aventures du conte hessois nº 29 de la collection Grimm, le
_Diable aux trois cheveux d'or_, puis passe dans celui de notre
_Belle aux cheveux d'or_[115]. Quand, à la fin, Trégont-à-Baris
épouse la «princesse au château d'or», on voit entrer, pendant
le festin des noces, une femme d'une merveilleuse beauté, qui
dit qu'elle est la Vierge Marie, que Dieu avait envoyée vers
Trégont-à-Baris sous la forme d'une jument blanche.
* * * * *
On a déjà remarqué, dans le premier conte breton dont il a été
parlé ici, le passage où il est question de la plume que le jeune
homme ramasse malgré les avertissements de son cheval. Ce passage,
qui manque dans _Trégont-à-Baris_, existe encore dans un troisième
conte breton, intitulé la _Princesse de Tréménézaour_ (Luzel, 4e
rapport). Là, c'est une mèche de cheveux d'or, brillante comme
une flamme, que le héros ramasse, et cette mèche de cheveux, avec
laquelle il éclaire le soir son écurie, est cause que le roi lui
ordonne d'aller chercher la princesse de Tréménézaour, de qui
viennent ces cheveux.
Dans un conte russe (Ralston, p. 287), un chasseur trouve dans une
forêt une plume d'or de l'«oiseau de feu». Malgré les avis de son
cheval, il ramasse cette plume et la porte au roi, qui l'envoie à
la recherche de l'oiseau lui-même. Il est probable que la suite des
aventures se rapporte à notre thème; mais M. Ralston ne cite que ce
passage.--Dans un conte des Tsiganes de la Bukovine (Miklosisch,
nº 9), le héros, Tropsen, dénoncé par ses méchants frères, est
également envoyé à la recherche de l'«oiseau de la plume», comme
dit notre conte, puis d'une certaine jeune fille. Ici ce n'est pas
sur un chemin que Tropsen a ramassé la plume. Se trouvant avec ses
frères chez une vieille qui possède un oiseau d'or, il a pris,
malgré son cheval, une plume de cet oiseau[116]. Ensuite, chez le
comte au service duquel il entre comme cocher, il attache chaque
soir sa plume au mur de l'écurie, et elle éclaire comme un cierge.
(Dans le conte serbe nº 58 de la collection Jagitch, dans le conte
croate nº 80 du premier volume de la collection Krauss, dans un
conte slovaque, p. 528 de la collection Leskien, le thème du séjour
chez la vieille est également combiné avec celui de la _Belle aux
cheveux d'or_, et dans tous se trouvent plusieurs objets lumineux,
plumes, cheveux, fer à cheval, etc., ramassés par le héros.)--Un
conte du «pays saxon» de Transylvanie (Haltrich, nº 10) a ceci de
particulier que c'est sur le conseil de son cheval, et non malgré
ses avertissements, que le jeune garçon ramasse successivement
trois plumes, l'une de cuivre, la seconde d'argent et la troisième
d'or.--Le conte danois déjà cité offre sur ce point un détail
assez singulier: Le héros a ramassé trois plumes d'or, malgré les
observations de son cheval; quand on rapproche ces plumes, on voit
la plus belle tête de femme qu'on puisse imaginer. Le jeune homme
entre au service d'un roi comme valet d'écurie. Tous les soirs il
s'enferme dans sa chambrette, que les plumes éclairent, et copie
la belle image. Comme il est défendu d'avoir de la lumière dans
les chambres auprès de l'écurie, le palefrenier en chef entre
chez le jeune homme, qui a le temps de cacher ses plumes; mais le
palefrenier s'empare de son dessin. Le roi reconnaît ce dessin
pour être le portrait de la plus belle princesse du monde, dont il
a fait périr le père après s'être emparé de son royaume. Elle a
disparu, et les recherches du roi ont été inutiles. Il dit au jeune
homme qu'il doit savoir où elle est, puisqu'il a son portrait,
et il lui ordonne de la lui amener.--Dans la Basse-Bretagne, on
a recueilli une forme curieuse de ce même thème (A. Troude et G.
Milin. Voir le conte intitulé la _Perruque du roi Fortunatus_):
Jean, qui s'est mis en route sur son cheval, aperçoit un jour
deux corbeaux qui se battent. Il voit tomber par terre un objet
qu'ils ont lâché. «Que peut être cela? Il faut que je le sache.--Il
vaudrait mieux poursuivre ta route,» dit le cheval. Mais le jeune
homme ne veut rien entendre; il ramasse l'objet et voit que c'est
une perruque, sur laquelle est écrit en lettres d'or que c'est
la perruque du roi Fortunatus; il la met dans sa poche. Il entre
comme garçon d'écurie chez le roi de Bretagne. La première nuit
qu'il couche au dessus de ses chevaux, il est réveillé par la
clarté qui illumine sa chambre; il voit que c'est la perruque,
qui brille comme le soleil. Désormais l'écurie est mieux éclairée
que le palais du roi. Au carnaval, Jean se déguise et met sa
perruque: la ville est éclairée partout où il passe. Le roi va
pour le voir et ne le reconnaît pas. A la fin, Jean lui dit qu'il
est le garçon d'écurie. Le roi s'empare de la perruque. Les
autres garçons d'écurie, jaloux de Jean, vont dire au roi que le
jeune homme connaît le roi Fortunatus et qu'il a dit plusieurs
fois que, s'il avait voulu, il aurait obtenu de lui sa fille en
mariage. Le roi ordonne à Jean de lui aller chercher la fille du
roi Fortunatus.--Dans un conte roumain (Gubernatis, _Florilegio_,
p. 66), ce que le héros trouve, c'est une corde d'or, qui brille
pendant la nuit et qui appartient à une belle jeune fille
(altération évidente de la mèche de cheveux ou de la plume).--Nous
signalerons encore un conte ou plutôt un _lied_ populaire allemand
(L. Bechstein, p. 102): Un père prend pour parrain de son petit
garçon un bel enfant, qui est Notre-Seigneur, et qui laisse comme
cadeau à son filleul un cheval blanc. Devenu grand, le filleul
monte sur son cheval et s'en va courir le monde. Chemin faisant,
il voit par terre d'abord une plume de paon, puis une seconde,
qu'il ne ramasse ni l'une ni l'autre, sur le conseil du cheval. Il
en ramasse une troisième, et il est nommé roi dans une ville où
il arrive. S'il n'avait pas ramassé cette troisième plume, il en
aurait trouvé une quatrième et serait devenu empereur.
Le conte westphalien déjà mentionné présente ici une altération
notable, sur laquelle il convient d'insister, surtout à cause de
l'interprétation que Guillaume Grimm a donnée de ce passage. Le
jeune garçon du conte allemand ramasse, lui aussi, une plume. La
suite de l'histoire ne montre en aucune façon quel rôle a pu jouer
cette plume, qui est ici une plume à écrire (_Schriffedder_, en
patois westphalien). Guillaume Grimm admet sans hésitation que
cette plume est un bâton runique (_wenigstens ist die gefundene
Schreibfeder gewiss ein solcher_ [_Runenstab_]). S'il avait connu
toutes les formes de cet épisode que nous avons citées, il aurait
assurément laissé en paix les runes et les bâtons runiques. Nouvel
exemple du danger des conclusions précipitées, surtout en des
matières où l'on doit toujours se demander si l'on possède la forme
primitive des thèmes sur lesquels on raisonne.
* * * * *
Au sujet des entreprises imposées au héros, nous avons déjà dit
plus haut que, dans notre _Belle aux cheveux d'or_, un élément
important a disparu: les services rendus par le héros à des
animaux, qui ensuite, par reconnaissance, exécutent pour lui
diverses tâches. La plupart des contes de ce type ont bien conservé
sur ce point la forme primitive. Voir les remarques de notre nº 3.
* * * * *
Le dénouement de notre conte présente une altération, due
évidemment à quelque conteur facétieux. Nous allons jeter un coup
d'œil sur les diverses formes que prend ce dénouement dans les
contes de cette famille.
Dans les uns figurent l'eau de la vie et l'eau de la mort, ou
parfois l'eau de la vie seule. Ainsi, dans le conte danois
ci-dessus mentionné, le héros ayant réussi à rapporter l'eau de la
vie et l'eau de la mort demandées par la princesse qu'il a amenée
au roi, celle-ci veut s'assurer si ce sont les eaux véritables.
Le roi fait venir le jeune homme, sur lequel on essaie d'abord
l'eau de la mort, puis l'eau de la vie; il meurt, puis ressuscite,
plus beau qu'auparavant. Le roi veut devenir plus beau, lui aussi;
il subit l'opération; mais, dans l'espoir d'embellir encore, il
veut recommencer. Malheureusement pour lui, il ne reste plus
d'eau de la vie pour le ressusciter. La princesse épouse le jeune
homme.--Comparer le conte breton de _Trégont-à-Baris_, un conte
tchèque de Bohême (Waldau, p. 368), un conte italien (Comparetti,
nº 16), etc., et aussi notre nº 3.
Dans notre _Belle aux cheveux d'or_, l'eau de la vie se retrouve
bien, mais simplement au milieu du récit, pour ressusciter
l'«oiseau de la plume». A quelques traits de cet épisode,--le
parrain tué pour procurer l'eau de la vie, puis ressuscité,--ne
semblerait-il pas qu'il y a là un souvenir confus du dénouement que
nous venons d'indiquer?
Dans d'autres contes il n'est pas question d'eau de la vie ni d'eau
de la mort. Aussi le dénouement se trouve-t-il modifié, bien qu'il
soit au fond le même dans son idée mère. Dans des contes siciliens
(Gonzenbach, nºˢ 30 et 83; Pitrè, nº 34), la princesse veut, avant
d'épouser le roi, que le jeune homme entre dans un four chauffé
pendant trois jours et trois nuits. Le cheval du jeune homme dit à
son maître de s'oindre de son écume (ou de sa sueur), et le jeune
homme sort du four sain et sauf et plus beau qu'il n'y est entré.
Alors la princesse dit au roi d'y entrer lui-même. Le roi demande
au jeune homme ce qu'il a fait pour ne pas être brûlé; l'autre
lui répond qu'il s'est oint avec de la graisse. Le roi le croit,
et, à peine est-il entré dans le four, qu'il est consumé par les
flammes.--Dans le conte breton _la Perruque du roi Fortunatus_,
cité plus hauts la princesse, qui s'est fait apporter par Jean
son château, puis sa clef, déclare qu'avant d'épouser le roi de
Bretagne, elle veut que Jean soit brûlé vif sur la place publique.
Le cheval de Jean dit à celui-ci de bien l'étriller, de mettre dans
une bouteille la poussière qui tombera, et de remplir d'eau la
bouteille: Jean demandera au roi qu'on fasse une sorte de niche au
milieu du bûcher; quand il y sera entré, il se lavera tout le corps
avec l'eau de la bouteille. Jean se conforme à ces instructions, et
il sort du brasier deux fois plus beau qu'il ne l'était auparavant.
La princesse s'éprend d'amour pour lui et dit au roi: «Si vous
aviez été aussi beau garçon que Jean, vous seriez devenu le miroir
de mes yeux.--Et si je fais comme lui, ne deviendrai-je pas aussi
beau?--Je le crois.» Le roi monte sur le bûcher, et il est consumé
en moins de rien.--Dans un conte espagnol (Caballero, II, p. 27),
se rattachant aussi à notre thème, la princesse Bella-Flor, que
José a été obligé d'enlever par ordre du roi, demande, que José
soit, non pas brûlé vif, mais frit dans de l'huile. Le cheval
du jeune homme, comme dans un des contes siciliens, lui dit de
s'oindre de sa sueur. (Comparer un conte italien de la Basilicate
[Comparetti, nº 14], où cette forme de dénouement et la précédente
sont assez gauchement combinées.)
Certains contes présentent ce second dénouement sous une autre
forme. Nous citerons, par exemple, le conte des Tsiganes de la
Bukovine, indiqué précédemment. Là, le héros, après avoir amené au
comte son maître certaine jeune fille, est obligé d'aller chercher
le troupeau de chevaux de cette même jeune fille, puis de traire
les cavales et de se baigner dans le lait bouillant. Son cheval
merveilleux souffle sur le lait et le refroidit, et le jeune
homme sort de la chaudière plus beau qu'auparavant. Le comte y
entre à son tour; mais le cheval y a soufflé du feu, et le comte
périt.--Comparer parmi les contes mentionnés plus haut le conte
serbe, le conte croate, le conte slovaque, le conte du «pays saxon»
de Transylvanie, le conte roumain, et, en outre, un conte valaque
(Schott, nº 17), qui a du rapport pour l'ensemble avec notre _Belle
aux cheveux d'or_.
Citons enfin, comme étant curieux, le dénouement d'un conte
finnois, du même type, mais assez écourté, que M. E. Beauvois a
publié dans la _Revue orientale et américaine_ (tome IV, 1860, p.
386): Après avoir réussi dans les expéditions où il a été envoyé à
l'instigation de l'ancien écuyer, dont il a pris la place, le héros
est accusé par ce dernier auprès du roi de vouloir s'emparer de la
couronne. Conduit au supplice, il se sauve deux fois en obtenant
du roi, au pied de la potence, la permission de jouer d'une harpe
ou d'un violon qui forcent les assistants à danser et qu'il a
reçus d'un certain diable en récompense d'un service rendu (on se
rappelle que le héros du conte lorrain obtient aussi du roi une
faveur au pied de la potence). La troisième fois, le roi ne consent
qu'à grand'peine à le laisser jouer d'une flûte, également reçue du
diable; pour ne pas être forcé de danser, il a eu soin de se faire
attacher à un arbre. Le diable arrive et demande au jeune homme
pourquoi on veut le pendre. Après en avoir été instruit, le diable
saisit le gibet et le lance en l'air, ainsi que l'arbre auquel
le roi est attaché. Le peuple prend le jeune homme pour roi.
(Comparer, pour cette manière de se sauver du supplice, le nº 110
de la collection Grimm, _le Juif dans les épines_, cité dans les
remarques de notre nº 39, _Jean de la Noix_, II, p. 68).
* * * * *
Au milieu du XVIe siècle, Straparola recueillait en Italie un conte
analogue à tous ces contes (nº 1 de la traduction allemande des
contes proprement dits, par Valentin Schmidt): Livoretto reçoit
du sultan, son maître, à l'instigation des autres serviteurs,
l'ordre d'enlever la princesse Belisandra. Pendant son voyage,
d'après le conseil de son cheval enchanté, il rend service à un
poisson et à un faucon. Il enlève la princesse; mais celle-ci,
avant d'épouser le roi, demande que Livoretto lui rapporte d'abord
son anneau, qu'elle a laissé tomber dans une rivière, puis une
fiole d'eau de la vie. Livoretto appelle le poisson et le faucon,
qui lui procurent l'anneau et l'eau de la vie. Alors Belisandra
tue le jeune homme et le coupe en morceaux qu'elle jette dans une
chaudière, puis elle les asperge d'eau de la vie, et aussitôt
Livoretto se relève, plus beau et mieux portant que jamais. Le
vieux sultan prie la princesse de le rajeunir de cette manière.
Elle le tue, et le jette à la voirie. Ensuite elle épouse Livoretto.
* * * * *
En Orient, nous avons à rapprocher de tous ces contes d'abord
un conte des Tartares de la Sibérie méridionale (Radloff, IV,
p. 373) qui, pour le dénouement, se rattache au dernier groupe
indiqué ci-dessus (contes tsigane, serbes, etc.): Le héros, pauvre
orphelin, est entré au service d'un prince comme valet d'écurie.
Les autres valets, jaloux de lui parce que son cheval a meilleure
mine que les leurs, vont dire au prince que le nouveau valet s'est
vanté de connaître la fille du roi des péris. Aussitôt le prince
ordonne à l'orphelin de la lui amener. Le jeune homme s'en va
pleurer auprès de son cheval, qui lui donne le moyen d'enlever la
péri. Celle-ci, arrivée chez le prince, refuse de l'épouser s'il
ne lui rapporte son anneau qui est chez le «jeune homme qui fait
marcher le soleil». L'orphelin, chargé de cette entreprise, en
vient à bout[117]. Une fois en possession de son anneau, la jeune
fille déclare qu'elle n'épousera le prince que s'il lui amène
certain cheval. C'est encore l'orphelin qui l'amène. Alors la jeune
fille dit de faire chauffer de l'eau dans une grande chaudière.
Elle épousera le prince si celui-ci nage dedans. Le prince fait
d'abord entrer dans la chaudière l'orphelin, que son cheval
préserve de tout mal. Il s'y hasarde alors lui-même et meurt.
L'orphelin épouse la fille du roi des péris.
Nous citerons encore un épisode enclavé dans un conte des Avares du
Caucase (Schiefner, nº 1), très voisin de notre nº 19, _le Petit
Bossu_ (voir les remarques de ce nº 19, I, p. 217). Cet épisode,
sous certains rapports moins complet que le conte tartare, contient
le trait de la _plume_, qui manque dans ce conte[118]. En voici
l'analyse: Un prince s'est rendu maître d'un cheval merveilleux.
Comme il chevauche, après le coucher du soleil, vers le royaume
de son père, il voit tout à coup la nuit s'illuminer. Il regarde
et aperçoit au milieu d'un steppe un objet tout brillant: c'est
une plume d'or. «Faut-il la ramasser ou non?» demande-t-il à son
cheval.--«Si tu la ramasses,» répond le cheval, «tu en souffriras;
si tu ne la ramasses pas, tu en souffriras aussi.» (Comparer,
pour ce passage, les contes serbe et valaque.) Le prince ramasse
la plume et la met à son chapeau. Il arrive près d'une ville et
s'étend par terre pour dormir, au milieu de la campagne, après
avoir mis la plume dans sa poche. Le lendemain matin, le roi du
pays, qui, ainsi que ses sujets, a été effrayé de voir la nuit
aussi claire que le jour, envoie des hommes armés à la découverte.
Ces hommes rencontrent le prince et l'amènent au roi. Celui-ci
demande au jeune homme s'il connaît les causes du phénomène qui a
eu lieu pendant la nuit. Le prince tire la plume de sa poche et
la montre au roi, qui lui ordonne aussitôt d'aller lui chercher
l'être, quel qu'il soit, de qui provient cette plume. Le prince
apprend de son cheval que la plume vient de la plus jeune fille
du Roi de la mer: chaque jour, sous forme de colombe, elle arrive
avec ses deux sœurs sur un certain rivage pour se baigner dans
la mer. Il faudra, quand elle sera dans l'eau, s'emparer de ses
vêtements de plumes, et elle sera obligée de suivre le prince.
(Voir les remarques de notre no 32, _Chatte Blanche_, II, p.
22.) Le prince s'empare ainsi de la jeune fille et la conduit au
roi; mais elle déclare à celui-ci qu'elle ne l'épousera que s'il
redevient un jeune homme de vingt ans. «Comment faire?» demande le
roi. La jeune fille lui dit de faire creuser un puits, profond de
cinquante aunes, de le remplir de lait de vaches rouges et de se
baigner dedans. Quand tout est prêt, comme le roi hésite à tenter
l'expérience, elle se fait amener un vieillard et une vieille
femme, et les rajeunit en les plongeant dans le puits. Alors le roi
saute dans le puits, tombe au fond et périt.
Un passage du livre sanscrit la _Sinhâsana-dvâtrinçikâ_ (les
«Trente-deux récits du Trône») offre quelque analogie avec le
dénouement des contes tsigane, serbes, avare, etc. (_Indische
Studien_, t. XV, 1878, p. 364-365): Une princesse de race divine,
qui règne dans une certaine ville, a promis d'épouser celui qui
se précipiterait, pour s'offrir en sacrifice, dans une chaudière
remplie d'huile bouillante. L'héroïque roi Vikramâditya saute
sans hésiter dans la chaudière. Tous les assistants poussent un
cri d'horreur. Mais la princesse arrive, asperge d'_amrita_ (eau
d'immortalité) le corps du roi, qui n'était plus qu'une informe
masse de chair, et Vikramâditya ressuscite, plus beau qu'auparavant.
Quant au passage où les serviteurs, jaloux du héros, cherchent à le
faire envoyer par le roi en des expéditions périlleuses,--passage
que nous venons de rencontrer dans le conte tartare,--nous
avons encore à citer un conte oriental, un conte des peuplades
_sarikoli_ de l'Asie centrale, et aussi un conte berbère, d'Algérie.
Dans le conte berbère, extrait d'un manuscrit de la Bibliothèque
Nationale et donné par de Slane à la fin de sa traduction de
l'_Histoire des Berbères_ d'Ibn Khaldoun (p. 540), un roi prend
pour vizir un marchand, dont il fait son favori. Les trois vizirs
qui étaient en fonctions à l'arrivée de ce dernier sont jaloux et
vont dire au roi: «Le roi des Turcs a une fille belle comme la
lune, mais personne ne pourra l'amener que le nouveau vizir qui est
venu avec toi.»
Dans le conte sarikoli (_Journal of the Asiatic Society of Bengal_,
vol. 45, part. I, nº 2, p. 183), un jeune homme a épousé la fille
d'un roi. Quand les gens viennent faire leurs compliments au roi,
ils lui disent: «Puisse ta fille être heureuse! Tu as été un bon
roi, mais tu n'as pas eu un arbre de corail.--Qui peut en trouver?»
dit le roi.--«Ton gendre en trouvera un.»
* * * * *
Faisons remarquer, en terminant, que, dans un groupe de contes de
cette famille qui a été étudié dans la revue _Germania_ (années
1866 et 1867) par MM. Kœhler et Liebrecht, c'est un cheveu d'or
tombé du bec d'un oiseau, en présence du roi, qui donne à celui-ci
l'idée d'envoyer le jeune homme à la recherche de la jeune fille
aux cheveux d'or. Nous résumerons un conte de ce groupe, tiré
d'un livre qui a été publié à Bâle, en 1602, par un Juif, sous le
titre hébraïco-allemand de _Maase Buch_. Il s'agit, dans ce conte,
d'un roi très impie à qui les anciens du peuple viennent un jour
conseiller de prendre femme pour devenir meilleur. Le roi les
renvoie à huit jours. Pendant ce délai, un oiseau laisse tomber
sur lui un long cheveu d'or. Le roi déclare qu'il n'épousera que
la femme de qui vient ce cheveu. Il y avait à la cour un favori
du roi, nommé Rabbi Chanina, qui connaissait soixante-dix langues
et le langage des animaux. Ses ennemis obtiennent du roi qu'il
sera chargé d'aller chercher cette femme. Chemin faisant, Rabbi
Chanina vient en aide à un corbeau, à un chien et à un poisson.
Les trois animaux reconnaissants accomplissent à sa place les
tâches qui lui sont imposées par la princesse aux cheveux d'or.
Le corbeau va chercher une fiole d'eau du paradis et une fiole
d'eau de l'enfer[119]. Le poisson rapporte sur le rivage l'anneau
de la princesse. Chanina s'apprête à saisir cet anneau, lorsqu'un
sanglier se jette dessus, l'avale et s'enfuit; le chien tue le
sanglier et retrouve l'anneau. Rabbi Chanina, après avoir amené la
princesse au roi, est assassiné par des envieux. La jeune reine lui
rend la vie en l'aspergeant d'eau du paradis. Le roi veut se faire
ressusciter aussi. On le tue; mais la reine verse sur son corps de
l'eau de l'enfer, qui le réduit en cendres. «Vous voyez», dit-elle
au peuple, «que c'était un impie; autrement il serait aussi
ressuscité.» Et elle épouse Chanina.--Comparer un conte tchèque
de Bohême (Chodzko, p. 77) un conte allemand (Prœhle, II, nº 18),
un conte grec d'Epire (Hahn, nº 37), résumé dans les remarques de
notre nº 3. (Ces deux derniers contes présentent sous une forme
altérée le passage relatif à l'oiseau et au cheveu d'or).--Dans
le célèbre conte de Mme d'Aulnoy, de même titre que le nôtre, les
cheveux de la princesse ne sont plus qu'une métaphore.
Le conte avare cité plus haut fait lien entre ce groupe de contes
et celui auquel se rattache le conte lorrain. En effet, dans ce
conte avare, figure la _plume lumineuse_ ramassée par le héros,
trait spécial au second de ces deux groupes, et cette plume,
qui vient de l'enveloppe emplumée dont se revêt chaque jour
une jeune fille merveilleuse, tient la place du _cheveu d'or_,
caractéristique du premier groupe.--Le conte breton _la Perruque
du roi Fortunatus_, cité également ci-dessus, tient aussi des
deux groupes: de l'un, par l'objet _lumineux_, ramassé malgré les
conseils du fidèle cheval; de l'autre, par cette circonstance que
cet objet, que se disputent des oiseaux, se compose de _cheveux_.
Dans la forme primitive, il ne s'agissait certainement pas de la
«perruque» du roi, père de la princesse, mais d'une mèche de la
chevelure de celle-ci, d'une mèche lumineuse, comme celle de la
«princesse de Tréménézaour», l'héroïne d'un autre conte breton déjà
mentionné.
En Orient, nous trouvons, réunis dans le cadre d'un même récit,
le trait de l'anneau retiré de l'eau par un animal reconnaissant,
et celui du cheveu. Le conte en question a été recueilli par M.
Minaef chez les Kamaoniens, cette peuplade voisine de l'Himalaya
dont nous avons déjà parlé, et il a été traduit en russe par cet
orientaliste (nº 3 de sa collection). Voici le passage: Une péri,
qui est devenue la femme d'un prince chassé du palais de son père,
va un jour se laver la tête dans un fleuve. A quelque distance de
là se trouvait une ville bâtie sur le bord de ce fleuve. Le fils du
roi du pays, étant allé se baigner, trouve dans l'eau un cheveu de
la péri, long de quarante-quatre coudées. Il dit à son père qu'il
veut épouser la femme qui a de tels cheveux. Le roi envoie un de
ses serviteurs, qui parvient à enlever la péri. Le prince, mari de
la péri, entre au service de ce roi, ainsi qu'une grenouille et un
serpent, ses obligés, qui, par reconnaissance, l'accompagnent, la
première sous forme de brahmane, l'autre sous forme de barbier.
Pour se débarrasser du prince, le roi, d'après le conseil d'un des
serviteurs, laisse tomber son anneau dans une rivière et ordonne au
jeune homme de le repêcher; sinon il lui enverra une balle dans la
tête. Alors le barbier reprend sa forme de grenouille, plonge dans
l'eau et appelle les autres grenouilles, qui arrivent avec leur
roi, ainsi que le roi des poissons et ses sujets. Ils retrouvent
l'anneau, et la grenouille le rapporte au prince. Alors le roi veut
se battre avec le jeune homme; mais le serpent, qui était devenu
brahmane, dit à son bienfaiteur qu'il lui sauvera la vie à son
tour; il pique le roi, qui meurt[120].
Pour les autres contes,--tout différents des contes du type de
la _Belle aux cheveux d'or_,--où une boucle de cheveux flottant
sur l'eau donne l'idée de rechercher la femme à qui cette boucle
appartient, nous renverrons à notre travail sur le vieux conte
égyptien des _Deux Frères_, donné à la suite de notre introduction.